
Le signe * renvoie à un index des noms.
Je parle de « jouer ».
Bizarrement, les impressions les plus fortes, vraiment, qui me viennent lorsque je pense à la matrice maison+usine — laquelle je le vois va se confondre de plus en plus en une espèce de bipôle mère/père — sont liées aux jeux (et aux jouets).
Et il me faut alors entrer plus avant dans la maison, dans l’usine.
La maison était un labyrinthe de cachettes et de terrains pour le jeu. Cela est dû en partie à son architecture, à son agencement interne des habitats, et aussi beaucoup à la manière dont mes parents, ma mère en particulier, s’est entêtée à occuper, à domestiquer l’espace. Notre histoire est celle d’un fief, et ma mère était une femme assez attachée à l’honneur et à l’image. Elle souffrait de cette condition ouvrière et, si elle aimait mon père, elle fit tout ce qu’elle put pour donner l’image d’une espèce famille bourgeoise, qui n’était ni bourgeoise ni vraiment une famille. Mon père venait de la terre et il était profondément bon, non sans avoir ses petites revanches. Il était plus ou moins analphabète, ma mère l’avait aidé à lire et à écrire. Il n’était pas attiré par le pouvoir, ni même par l’argent. De sorte que de pouvoir, il ne pouvait compter que sur son charisme qui, semble-t-il, était évident. Et pour l’argent, cela a toujours été un problème, et jusqu’à la fin. Tous les deux se heurtaient sur un bruit de fonds intérieur, une espèce de goule qu’ils n’avaient jamais réussi à dompter. Ma mère la transforma l’adopta en dépression, mon père la noya dans l’alcool. Mais avant que chacun entre dans sa tanière ouatée, il fallut les construire. Usine et maison se bâtirent pour ainsi dire l’une contre l’autre.
Un cube immense, comprenant des caves (deux), quatre logements, un grenier. Les quatre logements étaient inégaux de taille. Le nôtre était le plus grand, avec trois chambres et la jouissance du grenier (qui occupait à peu près la moitié de la surface), et une cave. Le deuxième appartement, censément occupé par un contremaître, avait deux chambre, qui étaient sous les combles, un duplex donc, et une cave. Les deux autres, au rez-de-chaussée, étaient vides : c’étaient comme des studios, séparés en deux pièces, et qui n’ont jamais été finis ; les cloisons étaient de moellons nus, le sol de ciment terrassé. Les deux caves se jouxtaient ; celle des « voisins » donnait sur un espace enserré de murs derrière la maison, et servait de minuscule potager ; une espèce de troisième boyau, pratiquement creusé dans le sol, permettait l’accès à un autre espace extérieur. Ce boyau devint la cuisine d’été et, dehors, ma mère planta les deux peupliers et tout un tas d’autres végétaux; on créa une espèce de jardin d’été, ceint de cyprès bleus, orné d’un saule pleureur, fiché d’un barbecue, d’une balançoire. Une pelouse (« la ‘pelouse' ») poursuivait le jardin, plantée d’arbustes ornementaux, le long de la route qui séparait la maison de l’usine, suivant une pente douce qui pointait, au nord, vers le parking de l’usine, la « Vieille usine » puis, après une certaine rupture de pente, une vieille distillerie de lavande, et le Fau*.
Ma mère avait choyé et chéri ce jardin, qui était fort agréable en effet ; mes parents avait déposé des affaires dans leur cave et leur grenier, puis également, petit à petit, un peu dans l’un des studios vides (affaire de familles, déblayages de maisons, héritages poussiéreux sans valeur : un landau, un lit-bateau démonté, un vieux secrétaire, une boîte de cartes postales d’époque)… puis avec le temps, également dans l’autre studio (j’en pris une certaine responsabilité, j’y reviendrai)…
L’appartement contremaître avait été occupé par trois familles d’affilée, toutes les trois ardéchoises. Le premier était un ennemi de mon père, cela mettait ma mère en fureur de dormir presque à côté de lui ; le second était bon et affable, la famille R ; le troisième étaient sympathique aussi, avec une jeune fille BS qui était un peu plus âgée que moi. C’était l’époque de Podium et du Top 50, j’ai beaucoup appris à cette époque, nous nous voyions beaucoup, presque tous les soirs.
Lorsqu’il devint évident que plus personne n’habiterait cet appartement, nous finîmes par l’occuper également, d’abord la cuisine, devenue buanderie, puis le salon pour des boums, et puis tout le reste (adolescent réfractaire, j’allais m’installer dans l’ancienne chambre de BS, sous les combles, j’y devins un homme.
Ainsi, tout l’espace, à la fois majestueux (une grosse maison de pierre…) et vétuste (…rénovée dans les années 70, avec force carrelages et tapisseries de piètre goût), moderne et sauvage à la fois, était devenu le nôtre.
L’un des plus anciens souvenirs d’enfant que j’aie, ou qui me revienne subitement, et la soudaine (alors) prise de conscience de l’univers, de l’imaginaire, de la puissance de l’imaginaire. Dans la maison, un couloir central, comme on imagine, distribuait les appartements et pièces, pièces du rez et appartements du premier, et accès aux caves. Ce couloir, avec deux escaliers de 20 marches (je me souviens), que j’ai gravi des milliards de fois en courant et en sautant, ce couloir était tapissé de céramiques fumées ; il résonnait — et quand ma mère montait le ton, cela se répercutait dans toute la maison et au-delà… ; l’accès aux caves, lui, n’était pas carrelé, mais de ciment (les marches) et de moellons (les murs). Dans ce couloir, ma mère avait disposé quelques scourtins, cigales en céramique, plumeaux de cannes de Provence dans une grosses dame-jeanne, pour l’égayer un peu. Et un coffre. Dans ce coffre, comme tout ce qui contenait, nous avions un petit bordel, je me rappelle avoir trouvé (ou placé plutôt) des figurines de mon frère. Je me rappelle soudain (maintenant) que je pris conscience soudain (alors), jouant avec ce personnage de fiction, cette figurine représentant Darth Vader — ou celles représentant Z6-PO et R2-D2 — que je fus renversé par l’univers alors imaginé que ces figurine déclenchèrent en moi, comme un ras-de-marais de fiction, un putain de terreau pour l’imagination ! Sans avoir vu les films je me représentais les espaces autour des formes que je tenais, et que probablement je mêlais à d’autres formes qui nous étaient familières (les autres jouets de mon frère, les bandes-dessinées, les livres imagées, je me souviens, de science-fiction, montrant des planètes, des villes, des maisons de mondes inconnus — et lointains). Mais de cette bouillie (cette soupe primordiale), les personnage de l’alors Guerre des étoiles dénotaient : leur puissance était plus grande et, en quelque sorte, plus pure. Ces figurines me suivraient longtemps dans cette domestication de la maison, si je peux dire (et qui s’appelle « grandir »). (D’autant que je prenais bien soin de ne pas les sortir de la maison pour l’usine, jaloux…)
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