
Le signe ܍ renvoie à un index des noms.
L’usine, elle, était un autre labyrinthe de cachettes et de terrains de jeu, plus grand, moins sûr, plus dangereux, et généralement plutôt interdit d’accès. Mais à vivre dans l’enceinte de cette matrice jour et nuit, toute l’année, bien évidemment, l’usine devenait et devint elle aussi une part de notre habitat.
Une immense usine de pierre, constituée de trois espaces au moins ; je m’y déplace en mémoire en même temps que j’écris. Il y avait la partie ancienne, récupérée des la manufacture originelle. Celle ci se divisait en l’ancienne salle (la plus grande des salles où étaient alignés les moulins, eux-même d’un certain âge, hérités de l’Ardèche, de l’usine de Viviers peut-être), la salle des copseuses, elle aussi ancienne (où se trouvaient ces moulins spéciaux, modernes ceux-là, qui faisaient passer le fil de grosses bobines au tube de carton aux cops fusiformes d’acier), l’espace des vaporisateurs (qui fixaient la torsion opérée par les moulins) et de la plieuse (qui servait à emballer le résultat obtenu), puis le magasin où l’on stockait les tubes vides, les cartons à plier à monter, et une partie des produits finis, tubes devenus bobines dans cartons montés et palettés) ; au fond il y a vait un vestiaire te une salle de repos, ainsi que les anciens bureaux, séparées par de jolies verrières aux montants de bois ; c’était la partie ancienne de l’usine, celle aux toits triangulaires des usines qu’on voit sur la carte postale de l’Interlude 1.
Le deuxième espace était une structure nouvelle, qui lui fut ajoutée, faite de « murs » de moellons bardés de tôle ondulée et doublée de laine de verre, au sol de ciment impeccablement lissé (et bordeaux) ; celle-ci comprenait la nouvelle salle, avec des moulins flambants neufs (ICBT), d’un long couloir qui le longeait et séparait de l’ancienne structure, et d’un second magasin ouvert sur des quais (trois grands portails d’une drôle de matière qui coulissaient avec grand fracas, mais dont un seul était en réalité utilisé pour charger et décharger les camions — et pratiquement constamment ouvert (c’était l’une des entrées de l’usine), enfin un troisième magasin, grande salle qui servait un peu… à rien, où l’on « montait les cartons », dévidait les cops ou bobines ratés et qui plus tard accueillerait l’espèce de bureau aquarium du « contrôle-qualité ».
On avait songé raccorder les deux espaces par une structure transversale, surélevée pour épouser la déclivité du terrain (qui pointait vers le Fau), pour installer des salles : grilles derrière lesquelles s’alignaient les transformateurs et tableaux électriques, nouveaux bureaux, salle de réunion, nouveau vestiaire, et enfin une grande salle qui servait un peu de débarras pour de vieux charriots, matériel au rebut, choses oubliées. ON montait à cette structure par le couloir de la nouvelle salle et par l’ancienne salle. L’ensemble de l’usine était un nœud complexe de passages et de trajectoires.
Il y avait enfin un grand dépôt d’autres matériel remisé, en contrebas de la vieille structure, et qui la longeait complètement. Là des allées étaient dessinées, séparées par les traverses de moellons et leur colonnes portantes, et chacune portait une lettre peinte en rouge au pochoir. C’était encore un espace à explorer.
Souvent j’imaginais que l’usine était un vaisseau entier, avec ses machines comme moteurs (comme on voit dans Il était une fois l’espace, ou dans l’Étoile noire, ou dans bien des référentiels). J’aimais cette idée d’un vaisseau à moitié en pierre, dans un style cyber-punk un peu décadent (mais Tatouine, la barge des Jawas, le palais de Jabba, n’étaient il pas ce genre esthétique ?).
Il y avait encore un espace extérieur : depuis la salle des « vapos », une porte d’acier permettait d’accéder à un local à chaudière : il y avait là un terrain de belle terre grise. Mes parents y firent leur potager, un grand potager d’au moins 80m2, et où quelques ouvriers venaient donner la main, notamment HD*, le veilleur de nuit. Ce jardin se poursuivait au nord, vers le Fau*, d’une espèce de prairie, le long de la « Vieille usine* ». Il longeait d’ailleurs un terrain voisin, où il pouvait y avoir des bêtes, du bétail parfois (deux-trois moutons), des volailles (des oies très agressives).
Il y avait le toit de la structure nouvelle, aussi, auquel on pouvait accéder par les bureaux, en un point précis, à la faveur d’un mur de ciment/béton fait de grosses rainures « esthétique » qui nous permettaient d’accrocher nos chaussures : on pouvait grimper deux mètres peut-être, puis il fallait passer sous un conduit d’aération, puis on se déplaçait sur le toit, en prenant garde de marcher sur les jointures des pièces d’aluminium (?) dont on pensait qu’elles pouvait se crever ou s’effondrer sous notre poids, et ce jusqu’au-dessus des quais de déchargement dont je parlais plus haut.
Comment avions-nous trouvé cet accès, pour le moins dangereux ? Le jeu, encore. Mon frère avait pu constater que le portail du quai formait un excellent mur de tennis, le quai, à peu près à la hauteur règlementaire, un filet de fortune commode, et alors nous jouions à ce mur, à grands coups de raquette, provoquant de nouveau de grand « blang ! » qui résonnaient jusque chez Mme F. (et maintenant que j’y pense, probablement partout dans le quartier : nous étions environnés de bruits, nous en produisions nous-même, nous étions effrontés, totalement décomplexés, de ce point de vue-là.) Les balles parfois filaient en contrebas chez Mme T, mais plus souvent partaient sur le toit, et il avait trouvé ce passage pour les récupérer.
Il y avait tous ces espaces, et il y avait encore la « Vieille usine », celle-ci était formellement interdite d’accès, pour d’évidentes raisons de sécurité. Nous y allions dès qu’on pouvait. Il suffisait de sauter un portail, par chez D., et là au moins deux bâtiments dominaient une cour sur deux étage et un grenier. Les planchers de bois,
L’odeur de la graisse, et tout le fatras abandonné, c’était un lieu magique, certes dangereux, mais magique. Les vieilles bobines de bois, les vieilles machines incompréhensibles, les escaliers et les plancher de bois… tout était abandonné et un peu effrayant. Y aller était une petite fête, que l’on se réservait longtemps avant de l’accomplir.
Le Fau*, évidemment, n’était pas exempt de visites, mais pour cela il fallait faire un détour, passer par la Vieille usine܍, la distillerie, au risque de croiser des voisins (D, genre de « Jo l’Indien » local, nous engueulait fort, et leurs chiens gueulaient.
De sorte qu’une espèce de continuité organique, fort étrange, avec le recul, s’était établie, et en particulier par le jeu, entre le lieu de la famille et le lieu du collectif, entre maison et usine, site industriel et nature environnante, site privé et village, et toutes les dimensions se mêlaient ; la politique expansionniste de ma mère, des mes parents et de toute notre petite famille traduisait cette interrelation : nous étions devenus un même corps, usine et maison, famille et ouvriers, c’était le corps comme du fil même, de ces brins formant ces fils d’innombrables bobines, qui telle une liane s’accaparaient tout le réel jusqu’à l’asphyxie.
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le plaisir de pouvoir continuer à te lire en silence (sauf cette fois pour le dire)