Limite fiction
[Le paradis entre les jambes, Nicole Caligaris]

août 5th, 2017 § 0 comments § permalink

27 mai 2015

 

 

Qui a pu croiser Nicole Caligaris ne peut suspecter chez elle une part d’ombre, tant elle dégage cette sereine et vaillante luminosité. Ceci suffit à démontrer d’emblée qu’il n’y a pas, jamais, à vouloir ajointer la vie et l’œuvre.

Qu’elle voisine ou visite des paysages de l’ombre, je ne connais pas d’être humain qui en soit dispensé ; qu’elle en tire une énergie positive, là est tout le travail, et même, dirons-nous, tout le travail de l’écrivain.

Son dernier livre, Le paradis entre les jambes est, à plus d’un titre, singulier ; mais on comprendra vite que la question n’est pas la part d’autobiographie dans l’histoire (on peine à dire récit) racontée, mais bien plutôt comment l’expérience permet ici d’être le prisme d’une exploration supplémentaire, poursuivie avec obstination, et nécessaire exigence, toujours plus profonde, de l’espace littéraire.

 

Logique et esthétique de l’œuvre

Ce livre est donc illisible si le lecteur qui l’aborde songe à l’autofiction (ce “dispositif” sans grandeur). Il l’est complètement, en revanche, si l’on daigne s’attarder un instant sur son objet, exprimé dès le deuxième paragraphe, la fausse confidence concernant un autre livre, celui de Jun’ichirō Tanizaki, Éloge de l’ombre. Ce livre, offert par Issei Sagawa, le “personnage” dont il sera ici question, est en effet « déterminant » à la « sensibilité esthétique et logique » de l’auteur (p.9).

En un certain sens, une traduction de Éloge de l’ombre en langue caligari1 pourrait être Paradis entre les jambe, ou « éloge » = « paradis » et « de l’ombre » = « entre les jambes ». Ce que je veux dire par là, c’est que ce livre, qui échappe à toutes les mains, si elles s’attendent à un récit, à un essai ou à une (auto)biographie, c’est-à-dire à un genre existant, est l’invention proprement géniale d’une forme tout à fait à part — auquel il faudra trouver peut-être un nom — et constitue une espèce d’art poétique personnel, un livre sur la littérature. Plus qu’un manifeste (qu’est-ce qu’un manifeste signé par une seule ?), et plus qu’un traité (qui devrait exclure le recours au récit), c’est un texte de l’ambivalence, un genre d’œuvre-témoin, une application directe, par l’exemple, de la « logique » et de l’« esthétique » de l’auteur. C’est cet engagement qu’à présent je voudrais tenter tout du moins d’effleurer.

Ce livre est empan entre deux réalités qui sont deux époques : une réalité certes biographique, celle de la jeune femme qui deviendra l’écrivain, et une réalité d’aujourd’hui, celle de l’écrivain devant son œuvre et son projet de livre, le livre que nous lisons.

Le narrateur raconte ses années d’étude où elle a côtoyé, comme tout un chacun, des camarades, dont deux resteront dans l’histoire : Issei Sagawa et Renée Hartevelt ; en effet cette dernière a été assassinée par le premier, qui a alors entrepris de la manger, ce qui l’a mené en prison, dont il est pourtant sorti sous le prétexte de la folie ; ce fait-divers est très largement connu, cité dans plusieurs œuvres littéraires, musicales ou cinématographiques2. Je ne m’appesantirai pas ici sur les tragiques évènements ni sur tout ce que l’auteur en tire comme interprétation sur la manducation, l’interpénétration des corps, le désir, l’érotisme, etc. C’est précisément l’un des attraits du livre, et il serait inutile, ici, de le plagier.

 

Ecarts

Au centre de l’empan, le je du livre, l’auteur lui-même. C’est ici qu’il s’agit de décider si oui ou non nous avons affaire à de la pure autofiction ou à quelque chose de plus. Les pages les plus difficiles à lire sont sans doute celles qui sont centrées sur « la fille » et « le monde de la fille ». Mais parce qu’elles sont les plus difficiles à lire, ces pages sont-elles celles du livre qui sont les plus faciles (dans le sens : les plus gratuites) à écrire ? En sont-elles les plus obscènes ? En sont-elles les moins intéressantes ? Le risque se présente, mais il est déjoué par l’astuce et le savoir-faire de l’écrivain (« je surveille cette pente… » (22)).

Parce que ces pages, si elles étaient le fond de l’affaire (si j’ose dire), c’est-à-dire l’essentiel du livre, en effet seraient insuffisantes, parce qu’elles perdraient dans leur violence la force du propos, le désir de la forme. Or ces pages ne forment qu’un dixième du livre, ce qui est peu. Elles sont nécessaires (c’est la logique) à l’entreprise — terrible — que s’est fixée l’auteur, elles ne sont pas le fin mot de l’histoire. Cette entreprise, d’ailleurs, quelle est-elle ? Écrire un livre sur… sur quoi ? Écrire en définitive sur l’écrire même (c’est l’esthétique), rien de moins.

Glissant progressivement de l’évocation de jeux sexuels exposés dans le langage le plus cru (cru ne signifie pas vulgaire) de l’époque, de l’enfance, « de cet âge » (« J’ai la brutalité dans le sang »), l’auteur semble parler ensuite pour aujourd’hui, c’est-à-dire l’enfant cédant la place à l’adulte cède la place à l’écrivain ; c’est-à-dire le témoignage obscène devient l’expérience “limite” de la littérature.

Je suis le danger, ce qui me ferme peut s’ouvrir, donner accès à une chambre que je contiens, dont le moelleux concentre les émotions des fiévreux, des allumés, des tremblants, des simples à la bouche ouverte, des hommes aux commissures maculées de résines, de tabacs, de substituts dont la douceur n’a rien à voir. (38)

N’est-ce pas se donner le programme qui sera celui de La scie patriotique, Les Samothraces, L’os du doute ? La fin de cette section voit l’auteur libérée des entraves de la jeune fille « maîtresse [d’elle], souveraine et seule, avec [sa] cantine de livres, refaire [sa] vie à Paris ».

 

Compagnonnages

Refaire sa vie, c’est-à-dire faire sa vie d’écrivain. Ce que nous dit le livre est amené, arraché, inspiré fortement de cette expérience, sans doute bouleversante (avoir côtoyé deux êtres hors du commun au sens littéral, c’est-à-dire qui vont littéralement quitter le monde, le monde des vivants pour l’une, le monde de la vie libre pour l’autre ; ces deux personnes sont deux personnes immondes). Mais là encore, ce n’est pas exactement l’objectif du livre : celui-ci n’est pas un témoignage, même par la bande, même négatif, il n’est pas un essai théorique psychologisant, il n’est pas une pièce à charge. L’évènement inouï, inédit, impossible, innommable, n’est pas le cœur du processus : il le nourrit, il l’exécute, si on peut dire. Ou dit autrement, comme c’est autrement dit à la fin de la préface, (évoquant subrepticement le personnage d’Okosténie) : « À présent, il faut descendre » (15).

L’essentiel est dans le lien. Le lien avec les personnes, le lien d’amitié ou de respect qui a pu exister, et le lien qui est aussi le rapport, qu’il soit charnel ou trophique. Il y a quelque chose de l’ingérence dans l’ingestion, il y a quelque chose de l’influence dans la littérature. Quelle peut être en effet cette sorte de pouvoir ? Il y a implication, témoignage. La littérature n’a pas pour ambition de se voiler les yeux, même si pour ce faire elle doit taire dans les pages les phénomènes, quels qu’ils soient, qu’elle aborde et escorte.

Il y a toujours transmission, je veux dire, comme une espèce de filiation choisie, des sortes d’affinités électives. Ainsi Sagawa a donné ce livre de Tanizaki à Nicole Caligaris, lequel a — je ne crois pas que ce soit trop dire — bouleversé sa vie (d’écrivain s’entend, son parcours, je le répète, logique et esthétique).

Et puis il y a les autres compagnons, convoqués dans ce parcours, certains afin de saisir le thème disons circonstanciel (celui lié au fait-divers) comme Tanizaki ou Bacon, ou le mythe de Perséphone (dont l’épithète est Coré, la jeune fille) ou même l’histoire d’Othello et Desdémone, d’autres qui procèdent de ce même déplacement, de ce glissement progressif vers le thème central, à savoir écrire, où l’on n’est guère surpris de trouver Paulhan, ou le mythe d’Orphée, ou certains auteurs favoris, dans le jeu et le choc de l’amitié ou de l’amour : Bove, Guérin, Callet3, mais aussi le trop peu connu Jean-Pierre Martinet (Jérôme), ou encore, récurrents, les Surréalistes.

Écrire en ce sens serait donc écrire aussi dans l’oreille de l’autre, et même pis : écrire par la bouche de l’autre, se saisir de sa main ?

Il y a un évident geste de passage dans l’acte artistique, quelque forme il produise : il y a aliénation ; on devient quelqu’un d’autre, on grandit, on mue ; on passe d’un âge à l’autre. D’une certaine manière, en même temps, il y a défiguration : transformation, métamorphose du réel en une forme qui le double, qui le feinte et le dépasse à la fois.

Il faut vouloir un texte, pour l’écrire, il faut vouloir intensément la métamorphose qu’il doit accomplir, vouloir intensément vivre son aventure, vouloir, quelque apparence qu’elle prenne, sa beauté. (103)

C’est cela qui fascine aussi dans le geste de Sagawa, dans la relation qu’en fait Caligaris. Elle pose ingénument la question à propos de Bacon. Celui-ci travaillait ses portraits à partir de photographies, non directement des modèles vivants : il ne craignait pas de les abîmer, or il fallait qu’il les défigure (56).

Je me demande si la réticence de Bacon a un rapport avec l’appropriation du modèle par le peintre (77).

La réponse est évidemment dans la question. Si Issei Sagawa a fait avec sa victime ce que Bacon se refuse de faire avec ses modèles réels, qu’est en train de faire Nicole Caligaris avec l’affaire du cannibale ?

C’est ici, très justement, qu’il y a non seulement divergence mais, dans un geste créatif radical, écriture. J’ai volontairement arrêté la citation précédente sur le “vouloir un texte”. Voici la suite :

Ce texte-ci, je ne le veux pas de cette façon, je m’efforce de répondre au vœu lancé vers l’avenir par la jeune littéraire que j’ai été. J’ai écrit à Issei Sagawa avec le sentiment que la littérature pouvait garder une trace plus intérieure de cet étudiant qui l’avait aimée et suivie, peut-être jusqu’à l’aberration. C’est cette trace que je cherche à déposer aujourd’hui, en ayant conscience qu’elle n’est en rien un témoignage, qu’elle n’enseigne ni ne comble aucun puits laissé par ce contact avec le pire de l’homme […] (103)

 

La synthèse des effusions et des forces

Car ce texte que nous lisons, Le paradis entre les jambes, est un texte commun ni pour la littérature, ni pour l’œuvre de Nicole Caligaris4. Il est ce qu’elle évoque encore à propos de Bacon : « la synthèse des effusions et des forces » (64). Tel est le paradis entre les jambes, pourrait-on dire.

Tel est l’étonnant et requérant travail qui depuis la vie réelle transmute la relation en œuvre d’art. Cette relation, elle la désigne aussi bien comme catastrophe (68) que comme « ce qui s’est passé » (107). Quel est cet évènement dont la littérature peut ou doit rendre compte ? Ce livre n’est pas un roman ou un essai, ni même cet objet étrange qu’est le récit, c’est bel et bien un « livre d’éclaircissement » pour reprendre la formule de Blanchot, un retour de l’artiste sur son œuvre (même si « c’est aveuglément que j’entreprends ce livre » (21)). Le fait étrange (et peut-être conditionné par le monde dans lequel aujourd’hui nous vivons), est que ce retour assume qu’il soit aussi « sur [son] passé » (148), non seulement le passé, mais le passé personnel, en somme que ce retour soit autobiographique.

Et c’est même nécessaire puisque Caligaris est une jeune fille avec un monde, puis une jeune femme, et que cette jeune femme a croisé le destin tragique de Sagawa et Hartevelt.

Je suis un écrivain qui s’efforce de descendre dans la nuit de l’homme (74).

Telle pourrait être l’histoire de ce livre5 C’est en tout cas ce qui court sur ses pages :

Quel texte former de cette nuit ? […] Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. (85)

Se poursuit l’art poétique, qui s’empêche de céder à la facilité (celle, justement du témoignage, de l’éclairage obscène), pour préserver le cru :

Mais ce n’est pas ce que je dois faire, préparer un sens bien construit pour former adroitement des sutures, pour donner à mon affaire son liant, son texte qui conduise le lecteur vers une élucidation de quelque chose, ne serait-ce que du livre lui-même, qui s’en va par tous les bouts, vainement. Plus que pour aucun de mes livres, je dois laisser ce texte à ses défauts, laisser son entreprise même à son énigme. Ce que veut être ce livre, je l’ignore. Je m’efforce de retrouver ce fait divers dans mon existence, de retrouver son contact, où le hasard l’a placé, à l’origine de ma vie littéraire. (87)

C’est en somme pourquoi ce texte n’est jamais un dispositif, mais la trace d’une épreuve, le saisissement, précisément ce que l’auteur évoque de Bacon ou de l’art contemporain (dans leur opposition).

Le livre échappe à toute typologie pour occuper l’espace interstitiel entre la fiction et la non-fiction. C’est sur ce point précisément que peut s’établir durablement la forme en cours, et l’auteur, qui est loin d’être la dupe de son travail, en est évidemment consciente ; elle met au jour « la distinction entre la qualification de l’acte, monstrueux, et celle de l’homme humain toujours, c’est-à-dire autre moi-même, formant l’humanité comme je la forme » (71). Car il y a ces lettres, lettres de Nicole à Issei, et leurs réponses, celles d’Issei à Nicole, que Caligaris adjoint en fin de volume. Voilà encore un acte aussi fort que perturbant. La beauté de ces lettres, dans leur français secoué, n’est pas à démontrer. Leur présence dans le volume ne laisse pas de surprendre. Et pourtant ce volume ne serait pas ce qu’il est sans elles. Un peu comme l’art poétique de Caligaris ne serait pas le même sans d’une part la rencontre de Sagawa et, puisqu’elle le cite, celle de Jean-Yves Bochet (« il y a un parallèle » ; une « rupture sans retour » (145)).

Ces lettres forment comme une espèce de « reste », de déchet, de petit résidu incompressible, de supplément au texte comme peut-être l’est la littérature envers le monde. Je ne suis pas un grand connaisseur de la littérature japonaise, mais ce texte m’évoque, encore plus que Tanizaki, Natsume Sōseki ou Yasunari Kawabata (révérés par Sagawa), le grand Osamu Dazai, dont la nuit de l’homme est la matière première6.

C’est ainsi que, à la manière de Blanchot, Nicole Caligaris expose avec force et savoir-faire, en toute connaissance de cause (ce livre le prouve) et non sans risque, qu’il revient à la littérature de tout remettre en question, y compris elle-même, ce qui la place, avec quelques rares autres contemporains7, comme nochers de l’inquiétude, parmi les plus radicales, et courageuses, et nécessaires propositions de notre pays.

La littérature ne peut pas se dispenser de la confrontation aux scandales supérieurs qui détruisent l’ordre civilisé et exposent l’homme aux dangers de son essence. À moins de s’en tenir à la fonction ornementale qu’on lui accorde pour la désamorcer de tout pouvoir, la littérature ne saurait être inoffensive, et même pas admissible. (134)

  1. C’est ainsi que l’on appelle la langue des Caligaris.
  2. Je me rappelle que Undercover, l’album des Rolling Stones qui me plaisait le moins, avait cette chanson mid-tempo, mid-disco même, Too much blood, avec une espèce de rap lancinant en son milieu, que j’avais appris par cœur et que je pourrais encore réciter à présent : « A friend of mine was this Japanese. He had a girlfriend in Paris. He tried to date her in six months and eventually she said yes. You know he took her to his apartment, cut off her head. Put the rest of her body in the refrigerator, ate her piece by piece. Put her in the refrigerator, put her in the freezer. And when he ate her and took her bones to the Bois de Boulogne. By chance a taxi driver noticed him burying the bones. You don’t believe me? Truth is stranger than fiction ». Quand l’album est sorti, j’avais six-sept ans, mais quand je l’ai découvert, j’en avais seize-dix-sept. Ce sont des paroles qui, malgré leur simplicité, marquent.
  3. En forçant le trait, on pourrait sentir aussi vibrer, ou même remuer, derrière toute cette affaire, l’ombre de deux auteurs dont j’ai tellement parlé que je préfère en référer en note : Maurice Blanchot, dont Orphée serait l’emblème — et derrière lui Bataille, pour la référence au « MAL » (36) — et devant lui Paulhan, dont j’ai cherché à montrer par ailleurs qu’il lui était en un certain sens tributaire, et Pascal Quignard, dont la propre esthétique, en ce qui concerne le rapport entre la souillure, que pointe Caligaris chez Tanizaki, et le roman sont bien connus (ce qu’il appelle les sordidissimes dans son espère d’art poétique à lui, La déprogrammation de la littérature, dans Ecrits de l’éphémère ; ce même mot, sordidissime, sera le titre d’un volume du Dernier royaume.) ; je sais d’elle-même que Nicole Caligaris a une grande estime pour les deux.
  4. « C’est vrai que tous mes livres sont l’expression de la turbulence, du disparate, des tensions entre des forces qui ne s’accordent pas. » (22)
  5. Encore une fois, subrepticement, comme le revers de l’expérience d’Okosténie — pas étonnant qu’ils s’enchaînent.
  6. Ainsi lit-on dans La déchéance d’un homme :

    Cependant, bien que ces mots de solitude ne soient jamais sortis de ses lèvres, tout son corps était enveloppé des effluves d’un isolement affreux ; à son contact mon propre corps s’enveloppait des effluves de la mélancolie plus ou moins cuisante que je portais en moi; toutes ces émanations se mêlaient.

  7. À cet instant je songe à Pierre Senges ou Antoine Volodine, entre autres.

La fortune du change : le projet

juillet 1st, 2017 § 0 comments § permalink

Dans la lignée de Local héros, j’entreprends deux autres fictiographies de musiciens emblématiques de la contre-culture : Pink Floyd et Prince. Rien de moins. Et simultanément, pourquoi pas, c’est l’été. Je me donne l’été, justement, parce que c’est l’été, pour accomplir ces deux petits exercices qui forment à la fois deux chapitres de ma réflexion sur la contre-culture à travers son rayon le plus évident et aveuglant (le rock — au sens large car ni Pink Floyd ni Prince ne jouent strictement du rock) et deux éminents dépassements du simple formel projet initial du rock, une véritable réponse esthétique à son patent manque de conversation. Ici, juillet, Astronomy domine.

 

Donne

Pink Floyd est une drôle d’entité, car ce même nom regroupe au moins trois réalités (sinon quatre) absolument différentes, et rarement compatibles. Remarquons pour commencer qu’un seul membre est resté du début à la fin : Nick Mason, qui est par ailleurs également le biographe officiel du quatuor (un temps — très court — quintette). Les quatre autres membres sont partis ou arrivés : Syd Barrett, le fondateur, lâche en 1968-1969, David Gilmour le remplace alors, Roger Waters, le principal auteur des années de gloire, s’éclipse après 1983, et Rick Wright, chassé en 1983, disparaît en 2008 : seul Mason est sur tous les albums. Ce parcours, la présence de Mason, en un sens, le dessine par la négative ; trois ères au moins se succèdent : Barrett, Waters, Gilmour, avec un bref moment d’intense créativité collective ; entre 1969 et 1973, PF publie une série d’albums marquants, qui semblent tous pointer un objectif, toujours plus précis et saisi, et cet objectif est La face cachée de la lune. C’est sur cette période que je concentrerai mes efforts, parce que (peut-être) l’époque dite psychédélique, qui précède la période progressive, me paraît relever d’une autre fiction, de même que la période post-Waters (qui a pour malchance, en plus de l’absence de Waters, de tomber en pleines années 80, les pires que le rock — i.e. la contre-culture — ait connues) ; les quatre albums qui suivent Face cachée…, finalement, ne sont que son aboutissement, et, en un sens, l’illustrent sans le renouveler : J’aimerais que tu sois là en est l’aboutissement sonore, Animaux est la fin du groupe et Le mur… est Le mur, un « machin » indigeste et finalement décevant sur le long terme ; enfin La dernière bande (ou Le montage final), au titre évocateur, qui est largement sous-estimé, et qui aurait dû être un Mur honnête, apparaît plus comme un album de Waters que comme un album de Pink Floyd. Je ne considèrerai pas les trois albums suivants qui n’appartiennent plus à l’entité Pink Floyd.

J’ai dit par ailleurs (En paraphrasant Pacôme Thiellement) que le rock était mort dans la nuit du 12 mai 1972 au 1er mars 1973, c’est-à-dire entre Exil Grand’rue des Stones et Face cachée…. Les deux faces — si l’on veut — la face réaliste et la phase romantique, le versant politique et le versant poétique, le noir et le blanc — du rock se succèdent, et ainsi se parachèvent. On ne peut aller plus loin dans ce genre de musique. Sans le faire sortir du cadre qu’il s’était donné, en tout cas : Bas, chef d’œuvre de Bowie, Tom Waits, le hip-hop ou… mettons… Björk, sont autre chose que le rock tel qu’il s’est d’abord défini. Le punk, le grunge sont exactement cela, mais avec la nostalgie, qui est toujours payante, donc plutôt un accès vers le passé que la découverte de nouveaux territoires.

C’est donc l’une de ces fins que je me propose d’explorer, comme toujours, par les textes et le soutien dérivant de la fiction.

Note importante Ce travail est un travail de fiction, en aucun cas un documentaire ou un “biopic”.

Note Parti pris : tous les titres des œuvres (albums et chansons) sont traduits en français.

Note Le texte s’écrit peu à peu : je dessine les « pistes », elle apparaîtront (ou pas) au fur et à mesure, peut-être — sûrement — bougeront.

 

Sources

À côté des disques et des chansons, on trouve évidemment des tonnes de livres et de documentaires. Mais — comme souvent — il y a beaucoup à jeter. Je retiens toutefois la somme de Nick Mason, qui a sagement conservé tous ces documents depuis le début : Nick Mason et Philip Dodd (trad. Sylviane Lamoine, Élisabeth Luc, Dominique Mathieu, Delphine Nègre, David Thépaut-Lindbergh), Pink Floyd : l’histoire selon Nick Mason, EPA-Chêne 2005 ; le complet Mark Blake, Pigs might Fly, Aurum 2007 ; le pas si mal Daniel Griffiths éd., Pink Floyd, album by album : the definitive history. Pour les documentaires filmés, celui qui nous laisse le plus de traces reste Pink Floyd live at Pompei, qui est un concert devant aucun public + des témoignages vidéos du groupe, en pleine effervescence pré-Face cachée…. Puis il y, là encore, de nombreux morceaux en public, de l’époque. Ah, et il y a aussi les œuvres en collaboration : les ballets avec Roland Petit (Pink Floyd ballet : La rose malade, Allumez les étoiles), ainsi que les films du grand réalisateur Barbet Shroeder : More (Plus, celui-ci, le français l’a gardé en langue originale) et La vallée (Obscured by clouds, et celui, moins nécessaire, d’Antonioni : Zabriskie Point).

 

Thèmes

l’aliénation, l’isolement, le sens du collectif, la créativité, l’engagement politique, la folie, l’argent, la gloire…

 

Pistes

1. Hommes de boue
2. La couleur que tu veux
3. Libre quatre
4. Voir la lune
5. Gaffe avec cette hache, Eugène
6. Rythme cardiaque et viande de porc
7. Un de ces jours
8. Dommage cerveau
9. J’aimerais que tu sois là
10. Le grand raout dans le ciel

 

Setlists

novembre 20th, 2016 § 0 comments § permalink

Tentative de récupération des setlists de ma fulgurante carrière de chanteur de rue…

 

Setlist en cours 2015-2016

On propose un “concert” en deux temps ; quelques reprises pour se mettre dans le bain, puis les morceaux originaux, en un deuxième temps, avec quelques autres chansons françaises.

Intro(s)

  • Trad., Cade l’uliva
  • The Rolling Stones, Casino boogie
  • Slim Harpo, >Hip shake
  • Reprises, parmi :

  • Bananarama (et si), Venus
  • The Beatles, Happiness is a warm gun
  • David Bowie, Eight lines poem
  • Jacques Brel, Fernand
  • Patti Bravo, La bambola
  • Vinicio Capossela, Pena dell’alma
  • Polly Jean Harvey, Down by the water
  • Ian Dury, Wake up and make love with me
  • Ron Hirsch, Mike Shapiro, Harry Middlebrooks Jr., James Cobb, Buddy Buie, Spookie
  • Joe Jackson, Fools in love
  • Robert Johnson, Stop breaking down
  • The Kinks, Lola
  • Jona Lewie, You’ll always find me in the kitchen at parties
  • Magazine, Shot on both sides
  • Pink Floyd, San Tropez
  • Pink Floyd, Brain damage
  • Prince, When eye lay my hands on u
  • Prince, Anotherloverholenyohead
  • The Rolling Stones, Casino boogie
  • The Rolling Stones, Shine a light
  • The Rolling Stones, Sweet black angel
  • Paul Simon, 50 ways to leave your lover
  • Nina Simone, My baby just cares for me
  • Nina Simone, Ain’t got no life
  • Patti Smith/Van Morrison, Gloria (in exelcis deo)
  • The Violent Femmes, Blister in the sun
  • Neil Young, The needle and the damage done
  • Neil Young, Pardon my heart
  • Neil Young, Rockin’ in a free world
  • Chansons françaises, parmi :

  • Alain Bashung, Ma petite entreprise
  • Georges Brassens, La princesse et le croque-note
  • Georges Brassens, Le pornographe
  • Georges Brassens, Tonton Nestor
  • Georges Brassens, La ronde des jurons
  • Jacques Brel, Ces gens-là
  • Jacques Brel, Fernand
  • Thomas Fersen, Bijou
  • IAM, Elle donne son corps avant son nom
  • Les V.R.P., Leo
  • Kat Onoma, La chambre
  • Lio, Les brunes comptent pas pour des prunes
  • Rita Mitsouko, Marcia baila
  • Têtes Raides, Trumpet song
  • Hubert-Félix Thiéfaine, La vierge au Dodge 51
  • BV, Marianne
  • BV, La rivière
  • BV, Thomas
  • BV, La tour d’ivoire
  • BV, Soleil crevé
  •  

    30 novembre 2016. Saint-Lô (50)
    La rivière, BV, 2001

     

    10 septembre 2016. Genova (GE)
    Cade l’uliva, trad., XXe
    Shake your hips aka Hip shake, Slim Harpo, 1965
    Rockin’ in a free world, Neil Young, 1989
    Honky-tonk woman, The Rolling Stones, 1969
    Le pornographe, Georges Brassens, 1958
    Trumpet song, Têtes Raides, 1993
    Au suivant, Jacques Brel, 1964
    Ces gens-là, Jacques Brel, 1966
    La rivière, BV, 2001
    Elle donne son corps avant son nom, IAM, 1997

     

    Notes sur la contre-culture, 06

    juin 21st, 2016 § 0 comments § permalink

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    Précédent

    Pourquoi tant de haine ?

    Même si ce n’est pas vrai, je feins de recevoir des milliers de lettres d’insulte et de commentaires hargneux qui tous me répètent : mais tu craches dans la soupe ! Pourquoi tant de haine ? Comme dirait les plus fins journalistes des meilleurs quotidiens : mise au point.

    En tout premier lieu je rappelle que malgré toute la vigueur que je mets à démonter des scies et des lunes, je me considère comme partie prenante de tout ce théâtre. Comme dit ailleurs, il nous est impossible aujourd’hui d’échapper à l’univers capitaliste de la contre-culture.

    Je ne crache donc pas dans la soupe si je cherche à porter la critique sur les fonctionnements propres de telle ou telle machination. Je suis un consommateur de contre-culture, comme tout le monde, peut-être même plus, en ce qui concerne le rock et les comics — en tout cas je l’ai été.

    Ceci d’ailleurs me permet d’affirmer sans rougir qu’une partie de ce que j’ai lu, vu ou écouté, c’est-à-dire une partie de ce que j’ai été, aujourd’hui ne me concerne plus, et que je trouve que ce n’était pas toujours génial. On ne fait pas de mal à une mouche si on déclare (même publiquement) que Tommy ou The wall ne sont pas des chefs-d’œuvre, loin de là ; si on déclare que la plupart des comics (comme sans doute la plupart des mangas et de la production européenne) ne sont pas intéressants ; si on déclare même que la plupart des films sont tout à fait dispensables. Il y a aussi une espèce de pudibonderie chez les tenants de la contre-culture à ne pas vouloir toucher à Jimi Hendrix, Almodovar ou, heu, Godard, au prétexte que ce sont des monuments culturels… Rohmer et Robbe-Grillet, et même Foucault, tiens, je ne leur prédis pas deux siècles de gloire ! Led Zep, pas plus important que Steppenwolf ! The Doors, moins fort que Love ! Titeuf… heu… pardon. En réalité la valeur des œuvres revient ou du moins peut revenir aux éléments objectifs que nous avons tenté de tracer avec Gilles Amiel de Ménard.

    Je tiens également à préciser qu’il est extrêmement difficile, aussi, de faire la part des choses entre une culture qui présente tous les dehors de la contre-culture (alternative, marginale ou subversive, disons comme cela) mais qui n’affiche pas clairement ces ambitions, et une culture qui n’a d’autre objectif qu’économique mais qui adopte toutes les postures et toute l’idéologie de la première.

    On me dit : mais aujourd’hui, il ne faut pas chercher la subversion dans le rock, chacun le sait ! Je réponds, oui ! mais il y a toujours une forme de subversion qui veille et toujours une forme de récupération qui surveille (et finalement bouffe) ; ça s’est produit avec le bop, le free-jazz, le rock’n’roll, le hard-rock, les hippies, le punk, le hip-hop, le grunge… et ça continuera1 !

    En revanche les habits contre-culturels (le discours, les postures et l’idéologie donc) survivent et se portent même plutôt bien : Femen, Nuit debout, Die Antwoord, par exemple (vraiment pris au hasard !) : ce n’est pas de la contre-culture ? Efficacité politique ? Quasi-nulle. Dommages collatéraux politiques ? Nombreux : noyer le poisson, ennuyer, faire perdre du temps précieux.

    J’en vient presque à penser qu’il n’y a que du contre-culturel : l’esprit Canal, le hype et le cool, et le fun à tous les étages, l’alternatif à toutes les sauces ! J’en viens presque à penser que la contre-culture est la culture mainstream elle-même (l’autre culture serait où ? le passé ? le lointain ?) C’en est tellement criant : les Stones plus subversifs que les Beatles ? Apple plus subversif que Windows ? Pepsi que Coca ? Nous baignons dans ces oppositions stériles depuis trop longtemps pour que nous ne soyons pas, plus, dupes ! Osons le voir : la contre-culture est la culture capitaliste !

    Il faut donc faire en sorte de prendre conscience de tout cela, de ne pas prétendre tout défoncer au prétexte que l’ambiance est moisie et, comme toujours, se rencogner et, chacun selon ses moyens et ses outils, créer, créer, créer. Ou encore s’intéresser au cœur politique du problème, à savoir précisément les institutions politiques qui décident du vivre-ensemble, et la qualité de la souveraineté du pouvoir.

     

    To be continued

    1. cf. Heath & Potter 188-189.

    En paraphrasant Pacôme Thiellement

    septembre 9th, 2015 § 0 comments § permalink

    C’est une farce. Je me suis amusé à répondre à une interview qui a été donnée à l’ami Pacôme Thiellement à propos de cinéma — mais je l’ai transcrite pour le rock. Certaines questions du coup ne peuvent être exactement les mêmes.

     

    Tu n’arrêtes pas de parler de rock. Que représente cette musique pour ceux de ta génération ?

    Pour ma génération, je ne sais pas, nous sommes les derniers arrivés dans le rock, nous avons raté le punk, et nous avons traversé l’horreur des années 80. Nous sommes donc essentiellement tournés vers le passé, comme “notre” musique, le grunge, en témoigne. Bien entendu le rock a représenté pour nous ce qu’il représente à coup sûr, une forme de consestation et d’émancipation, mais comme brouillée, feinte. Et puis le hip-hop était là aussi présent — sans parler de la soupe qu’on nous servait à tour de bras, partout, tout le temps (variété, dance, house ou techno de piètre qualité, rock fm, etc.).

    Le rock est essentiellement une musique de la mélancolie. Il est aussi triste qu’une œuvre de Rubens. En réalité le rock est l’un des tout derniers avatars du romantisme dans la culture contemporaine — et d’un romantisme qui n’est pas “pollué” par l’esprit du vingtième siècle, le second degré ou l’intertextualité propre aux années expérimentales post guerrières. Même si des auteurs (Captain Beefheart ou Frank Zappa, mais aussi dans une certaine mesure George Clinton ou David Bowie) ont assez vite mesuré les limites du rock en tant que mouvement, et l’ont souvent poussé à bout, une grande partie du rock se prend beaucoup trop au sérieux, et c’est ce qui le rend parfois si ridicule et pénible.

    A vrai dire j’aime beaucoup écouter du rock, mais je prétends que cette forme de musique est en état de coma profond depuis de très nombreuses années. Mais c’est aussi que l’on vieillit et peut-être que l’attrait pour le larsen, la bière et le vomi s’émousse avec le temps.

    Quelles œuvres te paraissent les plus riches symboliquement ?
    Il n’y a pas d’œuvre récente de poids dans le rock, donc il faut se rendre au musée ; pour tout le côté romantique obscène (sans retenue), évidemment The wall remporterait la palme (suivi de Tommy). Pour tout l’aspect, sur lequel il faudra revenir, du rock comme mouvement socio-politique et culturel, d’un côté, pile, on placerait Kick out the jams !, et peut-être Entertainment ! de Gang of Four ; côté face, caricatural, Nevermind the bollocks ou Nervermind tout court ; entre les deux Raw power (sérieusement qui a encore le désir d’aller voir Iggy Pop à poil sur scène ? C’est ça l’obscène du rock, son côté zombie inconséquent).

    Mais pour répondre plus sérieusement, les œuvres qui m’évoquent le plus de paysages (disons cela comme ça) se trouvent à la frontière du rock : la trilogie berlinoise de Bowie, l’âge d’or de Pink Floyd, quelques autres trucs progressifs, comme Stonehenge de Ten Years After, quelque King Crimson, Kraftwerk, Neu !, certaines disques de Prince, Dr John, pas mal de morceaux de Neil Young… mais là on a l’impression que je cultive le progressif et les herbes qui font rire. En réalité je n’aime pas trop le progressif.

    Quel est la musique (rock) qui a défini ton enfance ?
    Les premiers sons qui m’ont tout de suite emporté alors que j’étais à la fois enfant et en voyage ont été ceux de Pink Floyd ; la première période avec Barrett (j’avais trouvé deux cassettes sur une aire d’autoroute, The piper at the gates of dawn et Masters of rock ; j’avais dix-douze ans — je les ai gardées), puis More, dans une pièce vide et sombre de l’appartement inoccupé mitoyen au nôtre, où je m’entrainais à fumer, boire et explorer l’érotisme, disons, enfin Meddle collé de manière indélébile aux paysages de la Restonica. Mon cousin m’avait offert un disque aussi : Chunga’s revenge de Zappa. Plus tard, Sticky fingers, irrémédiablement lié à la Camargue, à un chien mort, et à l’été. Les Stones ont alors durablement accompagné le passage entre l’enfance et l’âge adulte (et je dois dire qu’aujourd’hui encore, sans être totalement fanatique, je trouve que Sticky fingers et Exile on Main Street sont les deux aboutissements du rock en tant que tel ; j’ajoute d’ailleurs que Dark side of the moon est le disque qui met un terme à toute la période du second âge d’or du rock ; rien ne sera plus comme avant. C’est pourquoi je dis que le rock est mort dans la nuit du 12 mai 1972 au 1er mars 1973).


    Quel musique te donne envie d’être un homme meilleur ?
    Je ne comprends pas cette question. On pourrait répondre, en paraphrasant Volodine, que j’ai trop de respect pour la politique pour croire que le rock ait un quelconque rapport… Plus jeune j’ai pu m’identifier à des chanteurs, aujourd’hui, je ne leur confierai pas ma voiture.


    Quel disque est un chef-d’œuvre sous-estimé ?
    C’est difficile de répondre dans le rock car il y a non seulement les hyperclassiques qui sont omniprésents encore aujourd’hui, mais il y a aussi une multiplication de niches, et de quarts d’heure de célébrités à tous les étages, et certains auteurs obscurs trouvent tout de même un public. Si bien qu’on aboutit à des folies inverses, comme avec Nick Drake par exemple.

    Pour contourner la question, grâce à certains réseaux sociaux, on trouve des choses étonnantes et peu connues ; par exemple j’ai trouvé de manière tout à fait hasardeuse le groupe Demon Fuzz ou Osamu Katajima. Ils n’ont rien à envier aux stars de l’époque.

    Et puis la plupart des disques de ce qu’on nomme improprement le post-punk sont parmi les plus intéressants que le rock ait produit : Lydia Lunch, Pere Ubu, The Residents, Gang of Four, Devo, la compilation Akron, même Jona Lewie ou Ian Dury sont plus intéressants qu’une grande partie de ce qu’on nous sert habituellement.

    Chez les classiques, on devrait mieux écouter Paul Simon, Elvis Costello, Joe Jackson, Joni Mitchell, Rickie Lee Jones, Dr John, Sly Stone, George Clinton, les Talking Heads, les Beastie Boys… Rage against the Machine cent fois plutôt que les Red Hot Chili Peppers ; Love plutôt que les Doors ; Henry Rollins plutôt que Offspring ; Talk Talk plutôt que Radiohead…


    Quel disque est à ton avis bien trop surestimé ?
    C’est beaucoup plus facile : c’est le top ten de la plupart des listes idiotes. Sergent Peppers lonely heart club band est certainement le disque sur lequel on fonde le plus d’espoir et sur lequel on forge le plus grand nombre de jugements incongrus ; à part cela des disques décrétés comme chefs d’œuvre comme Blonde on blonde, certains disques d’Hendrix, la plupart de ceux de Lou Reed, ou le Black album de Metallica, me paraissent largement surévalués, tout simplement parce qu’ils n’ont pas la force d’évocation, qui elle peut être subversive, d’autres œuvres moins collectivement saluées, ou bien ils n’ont pas trouvé la forme qui rendrait grâce à leur propos artistique singulier (et bien souvent, il n’y a pas de propos, ou il n’est pas singulier1).


    Quel disque serait une bonne B.O. ?
    Il y a de bonnes B.O. de “rockers” comme Paris, Texas, ou Dead man, mais c’est vrai que ce sont plutôt des plages réservées de musiciens uniques…

    Une bonne B.O. est peut-être ne compilation, comme l’a bien compris ce filou de Tarantino. Mais c’est très dur à faire une bonne compilation. Ça prend des lustres.


    Quel artiste te tape sur les nerfs ?
    Ceux qui y croient, ceux dont on ne comprend pas comment ils peuvent exister : Led Zeppelin, AC/DC, Tears for Fears, INXS, Guns n’Roses, Van Halen… la liste est longue !


    Pour quel musicien(ne) as-tu un amour inconditionnel ?
    Si c’est le sens de la question, je suis très très très tolérant avec Prince.


    Quel musicien a une discographie parfaite ?
    Ils ne sont pas nombreux, en réalité ils sont très rares ; mais des groupes ou artistes qui ont dépassé à la fois le clash, la mort à 27 ans et les années 80, je dirais qu’il n’y a que Paul Simon. Très peu d’albums, très peu d’erreur de goût, y compris dans les années 80. Je n’ose imaginer les Beatles ou Hendrix traverser ces années (enfin si on a vu avec McCartney).

    Sinon Pere Ubu et les Residents ne se sont guère dévoyés non plus.


    Quel disque aurais-tu aimé écrire ?
    Low de Bowie, je dirais.


    Quel musicien peut ruiner un disque pour toi ?
    On parlerait peut-être plutôt d’instruments de musique : les synthétiseurs à la Dire Straits, ou les solos de guitare des guitar-heroes (Clapton, encore un type surestimé), ou encore toute batterie à double grosse caisse, sont rédhibitoires.

    Mais les requins de studio, comme Jeff Porcaro, me sont insupportables.


    Quel disque d’horreur continue à te terrifier ?
    Brothers in arms de Dire Straits.


    Quel disque qui va bientôt sortir attends-tu avec impatience ?
    Aucun. Il n’y a plus de désir de rock nouveau en moi. Mes derniers “coups de cœur” étaient P.J.Harvey, Henry Rollins, Jon Spencer, c’est pour dire. Tout ce que j’ai écouté depuis près de vingt ans m’ennuie profondément. A part des surprises ça et là (j’ai par exemple une affection particulière pour des trucs insignifiants comme Cake ou The Presidents of the United States of America), mais rien qui ne fasse carrière, renom ou borne durable ; je crois que ce temps-là est terminé. Et puis le hip-hop, l’électro sont passés par là ; et puis il y a tout le jazz, le funk, le blues, aussi…

    Les disques que j’attends ne sont pas dans le rock (est-ce que j’attends encore des disques d’ailleurs ?). Antipop Consortium, oui. Ou même le Kronos Quartet. Et c’est déjà très vieux.

    Adult Jazz m’a bluffé l’an dernier. Et je dois dire que $o$ de Die Antwoord est un disque qui à mon sens demeurera important, malgré toute la vulgarité et la pseudo-ironie du projet.


    Quel disque prétends-tu avoir entendu ?
    J’ai écouté toutes les disques, hélas.


    Cinq disques que tu peux écouter encore et encore et toujours être surpris par leur génie :
    Je les ai déjà tous cités, non ? Low, Entertainment !, More, Gris-gris et Parade ? Ce sont exactement les disques que j’ai chroniqués (ou vais chroniquer) ici-même ! Ah, et aussi la série des Ethiopiques recèle une immense part de mon idéal musical.

    1. Avec un très grand connaisseur, Gilles Amiel de Ménard, par ailleurs ingénieur du son, nous avons cherché à clarifier notre position ici.

    We love to play the blues

    juillet 14th, 2015 § 1 comment § permalink

    Choix musicaux Autrefois, aujourd’hui, je détestais les compilations. Chez les artistes les plus communs, les mieux partagés, les monstres que malgré tout on adore, on ne sauve de trop de morceaux que de sempiternelles scies. Pire encore que les « Best of », les « Greatest Hits » ; on se demande si ces monstres plaisent parce qu’ils sont connus ou l’inverse. Comme de toute façon le parcours d’un artiste est inégal, on cherche à sauver les perles, les tentatives pus hardies, les risques plus sincères. Ce sont donc ces Choix musicaux.


    pasche_tongue


    Tracklist

    1*. Sway
    2*. Casino boogie
    3*. Down in the hall
    4. Stray cat blues
    5. Hand of fate
    6. I got the blues
    7*. Monkey man
    8. Rip this joint
    9*. Ventilator blues
    10. Fingerprint file

    11*. Honky tonk woman
    12. Can’t you hear me knockin ?
    13*. Dirty work
    14. Break the spell
    15. Mother’s little helper
    16. Beast of burden
    17*. You got the silver
    18. Might as well get juiced
    19. Back of my hand
    20*. Thru and thru

    21. Shattered
    22. Sweet black angel
    23*. Worried about you
    24. Tie you up
    25. Sister Morphine
    26. Memo from Turnerr
    27. Tops
    28. 19th nervous breakdown
    29. No expectations
    30. Midnight rambler



    1, 6, 12, 25 : Sticky fingers, 1971
    2, 8, 9, 22 : Exile on Main Street, 1972
    3 : Emotional rescue, 1980
    4, 29 : Beggars banquet, 1968
    5 : Black and blue, 1976
    7, 17, 30 : Let it bleed, 1969
    10 : It’s only rock’n’roll, 1974
    11 : Honky tonk woman, 1969
    13 : Dirty work, 1986
    14 : Steel wheels, 1989
    18 : Bridges to Babylon, 1997
    19 : A bigger bang, 2005
    20 : Voodoo lounge, 1994
    16, 21 : Some girls
    23, 27 : Tattoo you, 1981
    24 : Undercover, 1983
    26 : London collection, 1989
    15, 28 : Aftermath, 1966
    * : version courte en un album : les indispensables.

    Sisyphe inconstant. Réflexions décousues sur le rock

    juin 28th, 2015 § 0 comments § permalink

    III. Dates

    Sommaire de la série

    0. Avertissements
    I. Faits
    II. Disques
    III. Dates
    IV. Noms


    ➔ 1949 premiers concerts de Jerry Lee Lewis

    ➔ Janvier 1951 l’un des premiers disques de rock est enregistré : Rocket ’88 de Jackie Brenston avec les Kings of Rythm d’Ike Turner.

    ➔ Janvier 1953 Bill Haley enregistre le premier morceau de rock blanc.

    ➔ 1954 Leo Fender créé la Fender Stratocaster.

    ➔ 19 juillet 1954 That’s all right (Mama)/Blue moon of Kentucky, premier simple d’Elvis Presley.

    ➔ 14 janvier 1956 Tutti frutti de Little Richard.

    ➔ 3 novembre 1957 Great ball of fire de Jerry Lee Lewis.

    ➔ 3 février 1959 mort de Buddy Holly, Ritchie Valens, et the Big Bopper dans un accident d’avion.

    ➔ Janvier 1961 premiers concerts des Beatles.

    ➔ 1er juin 1964 les Rolling Stones découvrent l’Amérique, l’Amérique blanche découvre le blues.

    ➔ 1967-1969 plusieurs des meilleurs albums du rock (The Beatles, The Rolling Stones, Bob Dylan, The Jimi Hendrix Experience) ainsi que de fracassants débuts paraissent (The Doors, Pink Floyd, Love, etc.).

    ➔ Février 1969 MC5 publie Kick out the jams !

    ➔ 3 juillet 1969 mort de Brian Jones, premier d’une longue série : Jimi Hendrix et Janis Joplin en 1970, Jim Morisson en 1971. Otis Redding, mort en 1967, ne fait pas partie du groupe des 27.

    ➔ 15-17 août 1969 Woodstock, avec Jimi Hendrix, Janis Joplin, Sly and the Family Stone, Joan Baez, Santana, the Grateful Dead, Jefferson Airplane, the Who, Creedence Clearwater Revival, Joe Cocker, Country Joe and the Fish, The Band, Ten Years After, and Crosby, Stills, Nash & Young.

    ➔ 6 décembre 1969 festival d’Altamont (avec The Rolling Stones, Santana, The Flying Burrito Brothers, Jefferson Airplane, Crosby, Stills & Nash and Young), et mort de Meredith Hunter, assassiné par les Hell’s Angels. Les Stones, interloqués.

    ➔ 1972 une année de très grands disques, avec les classiques de Neil Young, David Bowie, Lou Reed…

    ➔ 12 mai 1972 Exile on main street, dernier album des Rolling Stones, aboutissement du genre musical.

    ➔ 10 mars 1973 Pink Floyd publie The dark side of the moon, mort légale du rock.

    ➔ 1974-1975 premiers groupes de punk dans l’Oklahoma, l’Ohio, l’Illinois, puis New York. Puis en Grande-Bretagne et Australie.

    ➔ 1978 premiers concerts de Prince.

    ➔ 8 décembre 1980 John Lennon est assassiné à New York. Le rock entame la traversée du désert que seul vient sauver le confidentiel post-punk (Gang of Four, Magazine, Wire…)

    ➔ Août 1981 lancement de MTV.

    ➔ Janvier 1991 Nirvana publie Nevermind.

    ➔ 8 avril 1994 suicide de Kurt Cobain.

    Rock’n’roll will die endlessly

    Sisyphe inconstant. Réflexions décousues sur le rock

    juin 28th, 2015 § 3 comments § permalink

    IV. Noms

    Sommaire de la série

    0. Avertissements
    I. Faits
    II. Disques
    III. Dates
    IV. Noms

    Le tableau ci-dessous rassemble en plusieurs catégories les « grands noms » du rock, décennie par décennie.

    Ces catégories désignent le degré de lucidité et de cohérence avec lequel l’artiste propose son œuvre : I. Grands naïfs, 2. Paumés complets, 3. Gros branleurs, 4. Bons cyniques, 5. Adultes, 6. Ailleurs…

    Il faut cliquer pour lire !

    Sisyphe inconstant, les noms

    Sisyphe inconstant. Réflexions décousues sur le rock

    mai 28th, 2015 § 1 comment § permalink

    II. Disques

    Sommaire de la série

    0. Avertissements
    I. Faits
    II. Disques
    III. Dates
    IV. Noms


    Les pochettes renvoient aux textes — sauf que tous ne sont pas encore écrits : ils renvoient alors à la page correspondante du site Allmusic.com

    stones, exile


    Tous ces disques ! Sont ceux que j’écoute le plus, sans doute ; ou, si je ne les écoute pas beaucoup, ceux dont je ne voudrais pas me séparer ; ou, si je ne les possède pas physiquement (en réalité je n’ai plus de disques), ceux que je voudrais avoir chez moi.

    Je vais tenter une expérience qui me trotte dans la tête depuis des années et des années. Parler des disques qui me bouleversent mais non pas exactement comme un critique ou un musicien (que je ne suis pas, ni l’un, ni l’autre), plutôt en tirant les impressions, le style, l’atmosphère vers des formes littéraires…

    Au premier coup d’œil, ces disques, dont la liste est (à peu près) tirée de ma propre page Médiathèque, n’appartiennent pas tous au rock. Alors pourquoi la reprendre telle quelle ? Nous verrons bien.


    Comment procéder ? Voici :
    1. Parcourir l’exposition de pochettes avec les yeux ; se laisser prendre par les couleurs et les formes, les graphismes et les images, se laisser porter par leur ineffable poésie.
    2. Toutes les pochettes sont cliquables et renvoient pour l’instant vers le site d’Allmusic.com, sauf exceptions rares (disques qui n’y seraient pas référencés). Au fur et à mesure de l’avancement du projet — que je prévois au long cours —, certains de ces albums seront “visités” par la littérature.
    3. Déposer les a priori sur le rock, chose difficile, dans un monde dominé par les émotions.


    Albums revisités.
    0. Exile on main street, The Rolling Stones, 1972. [C’est une vielle chronique, encore bien trop sérieuse pour être honnête. A revoir]
    1. Gris-gris, Dr John, 1968.
    2. Neu !, Neu !, 1972
    3. Parade, Prince, 1986
    4. The tragic epilogue, Antipop consortium, 2000
    5. Low, David Bowie, 1977
    6. More, Pink Floyd, 1969
    7. Entertainment !, Gang Of Four, 1979

    Sisyphe inconstant. Réflexions décousues sur le rock

    mai 28th, 2015 § 0 comments § permalink

    I. Faits

    Sommaire de la série

    0. Avertissements
    I. Faits
    II. Disques
    III. Dates
    IV. Noms


    (Cliquer sur les phrases soulignées pour lire.)


    A. Le rock est mort, c’est un fait établi.

    B. Le rock n’existe pas plus que l’adolescence.

    C. Le rock n’est pas un geste révolutionnaire.

    D. Les musiciens de rock sont nuls.

    E. Il n’y a pas d’œuvre majeure du rock.