En paraphrasant Pacôme Thiellement

9 septembre 2015



C’est une farce. Je me suis amusé à répondre à une interview qui a été donnée à l’ami Pacôme Thiellement à propos de cinéma — mais je l’ai transcrite pour le rock. Certaines questions du coup ne peuvent être exactement les mêmes.

 

Tu n’arrêtes pas de parler de rock. Que représente cette musique pour ceux de ta génération ?

Pour ma génération, je ne sais pas, nous sommes les derniers arrivés dans le rock, nous avons raté le punk, et nous avons traversé l’horreur des années 80. Nous sommes donc essentiellement tournés vers le passé, comme “notre” musique, le grunge, en témoigne. Bien entendu le rock a représenté pour nous ce qu’il représente à coup sûr, une forme de consestation et d’émancipation, mais comme brouillée, feinte. Et puis le hip-hop était là aussi présent — sans parler de la soupe qu’on nous servait à tour de bras, partout, tout le temps (variété, dance, house ou techno de piètre qualité, rock fm, etc.).

Le rock est essentiellement une musique de la mélancolie. Il est aussi triste qu’une œuvre de Rubens. En réalité le rock est l’un des tout derniers avatars du romantisme dans la culture contemporaine — et d’un romantisme qui n’est pas “pollué” par l’esprit du vingtième siècle, le second degré ou l’intertextualité propre aux années expérimentales post guerrières. Même si des auteurs (Captain Beefheart ou Frank Zappa, mais aussi dans une certaine mesure George Clinton ou David Bowie) ont assez vite mesuré les limites du rock en tant que mouvement, et l’ont souvent poussé à bout, une grande partie du rock se prend beaucoup trop au sérieux, et c’est ce qui le rend parfois si ridicule et pénible.

A vrai dire j’aime beaucoup écouter du rock, mais je prétends que cette forme de musique est en état de coma profond depuis de très nombreuses années. Mais c’est aussi que l’on vieillit et peut-être que l’attrait pour le larsen, la bière et le vomi s’émousse avec le temps.

Quelles œuvres te paraissent les plus riches symboliquement ?
Il n’y a pas d’œuvre récente de poids dans le rock, donc il faut se rendre au musée ; pour tout le côté romantique obscène (sans retenue), évidemment The wall remporterait la palme (suivi de Tommy). Pour tout l’aspect, sur lequel il faudra revenir, du rock comme mouvement socio-politique et culturel, d’un côté, pile, on placerait Kick out the jams !, et peut-être Entertainment ! de Gang of Four ; côté face, caricatural, Nevermind the bollocks ou Nervermind tout court ; entre les deux Raw power (sérieusement qui a encore le désir d’aller voir Iggy Pop à poil sur scène ? C’est ça l’obscène du rock, son côté zombie inconséquent).

Mais pour répondre plus sérieusement, les œuvres qui m’évoquent le plus de paysages (disons cela comme ça) se trouvent à la frontière du rock : la trilogie berlinoise de Bowie, l’âge d’or de Pink Floyd, quelques autres trucs progressifs, comme Stonehenge de Ten Years After, quelque King Crimson, Kraftwerk, Neu !, certaines disques de Prince, Dr John, pas mal de morceaux de Neil Young… mais là on a l’impression que je cultive le progressif et les herbes qui font rire. En réalité je n’aime pas trop le progressif.

Quel est la musique (rock) qui a défini ton enfance ?
Les premiers sons qui m’ont tout de suite emporté alors que j’étais à la fois enfant et en voyage ont été ceux de Pink Floyd ; la première période avec Barrett (j’avais trouvé deux cassettes sur une aire d’autoroute, The piper at the gates of dawn et Masters of rock ; j’avais dix-douze ans — je les ai gardées), puis More, dans une pièce vide et sombre de l’appartement inoccupé mitoyen au nôtre, où je m’entrainais à fumer, boire et explorer l’érotisme, disons, enfin Meddle collé de manière indélébile aux paysages de la Restonica. Mon cousin m’avait offert un disque aussi : Chunga’s revenge de Zappa. Plus tard, Sticky fingers, irrémédiablement lié à la Camargue, à un chien mort, et à l’été. Les Stones ont alors durablement accompagné le passage entre l’enfance et l’âge adulte (et je dois dire qu’aujourd’hui encore, sans être totalement fanatique, je trouve que Sticky fingers et Exile on Main Street sont les deux aboutissements du rock en tant que tel ; j’ajoute d’ailleurs que Dark side of the moon est le disque qui met un terme à toute la période du second âge d’or du rock ; rien ne sera plus comme avant. C’est pourquoi je dis que le rock est mort dans la nuit du 12 mai 1972 au 1er mars 1973).


Quel musique te donne envie d’être un homme meilleur ?
Je ne comprends pas cette question. On pourrait répondre, en paraphrasant Volodine, que j’ai trop de respect pour la politique pour croire que le rock ait un quelconque rapport… Plus jeune j’ai pu m’identifier à des chanteurs, aujourd’hui, je ne leur confierai pas ma voiture.


Quel disque est un chef-d’œuvre sous-estimé ?
C’est difficile de répondre dans le rock car il y a non seulement les hyperclassiques qui sont omniprésents encore aujourd’hui, mais il y a aussi une multiplication de niches, et de quarts d’heure de célébrités à tous les étages, et certains auteurs obscurs trouvent tout de même un public. Si bien qu’on aboutit à des folies inverses, comme avec Nick Drake par exemple.

Pour contourner la question, grâce à certains réseaux sociaux, on trouve des choses étonnantes et peu connues ; par exemple j’ai trouvé de manière tout à fait hasardeuse le groupe Demon Fuzz ou Osamu Katajima. Ils n’ont rien à envier aux stars de l’époque.

Et puis la plupart des disques de ce qu’on nomme improprement le post-punk sont parmi les plus intéressants que le rock ait produit : Lydia Lunch, Pere Ubu, The Residents, Gang of Four, Devo, la compilation Akron, même Jona Lewie ou Ian Dury sont plus intéressants qu’une grande partie de ce qu’on nous sert habituellement.

Chez les classiques, on devrait mieux écouter Paul Simon, Elvis Costello, Joe Jackson, Joni Mitchell, Rickie Lee Jones, Dr John, Sly Stone, George Clinton, les Talking Heads, les Beastie Boys… Rage against the Machine cent fois plutôt que les Red Hot Chili Peppers ; Love plutôt que les Doors ; Henry Rollins plutôt que Offspring ; Talk Talk plutôt que Radiohead…


Quel disque est à ton avis bien trop surestimé ?
C’est beaucoup plus facile : c’est le top ten de la plupart des listes idiotes. Sergent Peppers lonely heart club band est certainement le disque sur lequel on fonde le plus d’espoir et sur lequel on forge le plus grand nombre de jugements incongrus ; à part cela des disques décrétés comme chefs d’œuvre comme Blonde on blonde, certains disques d’Hendrix, la plupart de ceux de Lou Reed, ou le Black album de Metallica, me paraissent largement surévalués, tout simplement parce qu’ils n’ont pas la force d’évocation, qui elle peut être subversive, d’autres œuvres moins collectivement saluées, ou bien ils n’ont pas trouvé la forme qui rendrait grâce à leur propos artistique singulier (et bien souvent, il n’y a pas de propos, ou il n’est pas singulier1).


Quel disque serait une bonne B.O. ?
Il y a de bonnes B.O. de “rockers” comme Paris, Texas, ou Dead man, mais c’est vrai que ce sont plutôt des plages réservées de musiciens uniques…

Une bonne B.O. est peut-être ne compilation, comme l’a bien compris ce filou de Tarantino. Mais c’est très dur à faire une bonne compilation. Ça prend des lustres.


Quel artiste te tape sur les nerfs ?
Ceux qui y croient, ceux dont on ne comprend pas comment ils peuvent exister : Led Zeppelin, AC/DC, Tears for Fears, INXS, Guns n’Roses, Van Halen… la liste est longue !


Pour quel musicien(ne) as-tu un amour inconditionnel ?
Si c’est le sens de la question, je suis très très très tolérant avec Prince.


Quel musicien a une discographie parfaite ?
Ils ne sont pas nombreux, en réalité ils sont très rares ; mais des groupes ou artistes qui ont dépassé à la fois le clash, la mort à 27 ans et les années 80, je dirais qu’il n’y a que Paul Simon. Très peu d’albums, très peu d’erreur de goût, y compris dans les années 80. Je n’ose imaginer les Beatles ou Hendrix traverser ces années (enfin si on a vu avec McCartney).

Sinon Pere Ubu et les Residents ne se sont guère dévoyés non plus.


Quel disque aurais-tu aimé écrire ?
Low de Bowie, je dirais.


Quel musicien peut ruiner un disque pour toi ?
On parlerait peut-être plutôt d’instruments de musique : les synthétiseurs à la Dire Straits, ou les solos de guitare des guitar-heroes (Clapton, encore un type surestimé), ou encore toute batterie à double grosse caisse, sont rédhibitoires.

Mais les requins de studio, comme Jeff Porcaro, me sont insupportables.


Quel disque d’horreur continue à te terrifier ?
Brothers in arms de Dire Straits.


Quel disque qui va bientôt sortir attends-tu avec impatience ?
Aucun. Il n’y a plus de désir de rock nouveau en moi. Mes derniers “coups de cœur” étaient P.J.Harvey, Henry Rollins, Jon Spencer, c’est pour dire. Tout ce que j’ai écouté depuis près de vingt ans m’ennuie profondément. A part des surprises ça et là (j’ai par exemple une affection particulière pour des trucs insignifiants comme Cake ou The Presidents of the United States of America), mais rien qui ne fasse carrière, renom ou borne durable ; je crois que ce temps-là est terminé. Et puis le hip-hop, l’électro sont passés par là ; et puis il y a tout le jazz, le funk, le blues, aussi…

Les disques que j’attends ne sont pas dans le rock (est-ce que j’attends encore des disques d’ailleurs ?). Antipop Consortium, oui. Ou même le Kronos Quartet. Et c’est déjà très vieux.

Adult Jazz m’a bluffé l’an dernier. Et je dois dire que $o$ de Die Antwoord est un disque qui à mon sens demeurera important, malgré toute la vulgarité et la pseudo-ironie du projet.


Quel disque prétends-tu avoir entendu ?
J’ai écouté toutes les disques, hélas.


Cinq disques que tu peux écouter encore et encore et toujours être surpris par leur génie :
Je les ai déjà tous cités, non ? Low, Entertainment !, More, Gris-gris et Parade ? Ce sont exactement les disques que j’ai chroniqués (ou vais chroniquer) ici-même ! Ah, et aussi la série des Ethiopiques recèle une immense part de mon idéal musical.

  1. Avec un très grand connaisseur, Gilles Amiel de Ménard, par ailleurs ingénieur du son, nous avons cherché à clarifier notre position ici.

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