La rugosité du monde

octobre 6th, 2017 § 3 comments § permalink

J’ai appris par hasard et en retard la disparition de Philippe Rahmy le 1er octobre. Je déplace ce texte du 23 août 2013, qui traite de Béton armé.

 

Philippe Rahmy, Béton armé • Note de lecture

Qu’est-ce qu’écrire, sinon s’extraire du réel et s’adonner à la passion de survivre ? Il y a plusieurs manières de survivre. Je songe à Michel Ohl, incidemment, qui a fabriqué son œuvre en dépit de sa vie, ou encore à Matthias Zschokke qui, lorsqu’il décrit Berlin, raconte que ce serait pareil ailleurs — qu’on n’a pas à se plaindre en somme. C’est la difficulté de parler des textes de Philippe Rahmy : jamais céder à la condescendance facile, jamais à la sollicitude feinte.

Philippe Rahmy est un écrivain vorace. Il ne craint pas de répondre positivement à l’invitation de se rendre à Shanghai par l’Association des écrivains de la ville. Le péril ce n’est pas la ville, et sa violence, et son mouvement, le péril ce n’est pas le voyage et le dépaysement, non : il évolue dans la ville comme un poisson dans l’eau. Plus laborieux les repas officiels, les discours, les empreintes politiques furtivement lâchées.

Ce livre est donc, à la faveur de ce voyage, l’occasion pour Rahmy de fouiller sa propre histoire et son rapport à l’écriture : cette difficulté d’être au monde que la maladie oblige mais qui n’est jamais décrite de manière mièvre ou pathétique ; bien au contraire, Philippe Rahmy décide que cette singularité sera sa force et lui procurera l’énergie nécessaire.

Voyager aussi loin me donne un aperçu de que serait vivre toujours. Regarder la ville me fait du bien. Chaque immeuble est une porte, chaque rue un fossé noir. Nuit profonde. Je ne pense à rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas à cause du temps qui passe. Nous vieillissons à cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous. J’allume une cigarette […] Je reste perché au bord de ma fenêtre. Les camions de la voirie se sont mis en action. Je ferai tout pour survivre aux gens que j’aime. (24-25)

Car la mort est en effet présente dès l’abord, mais non affrontée, plutôt accueillie comme une donnée fondatrice (la mort du père), et acceptée comme telle, inhérente.

Quelle place faire à la mort en soi pour écrire ? (57)

La mort ne s’oppose pas à la vie. Elle la prolonge sur un mode mineur.

La mort n’est que la vie ralentie. (29)

Et écrire en serait comme la béquille ou le véhicule. Le voyage ainsi offre une réalité qui par retour nourrit son expérience propre.

Une névralgie derrière l’oreille. vertiges. Nausées. Mon corps est un alliage de ville et de parole. Il se fissure.

22 heures. Une main furtive glise un prospectus de call-girl sous la porte dema chambre. Une réalité sordide, un souffle d’air, une forme de grâce. L’image de ce que pourrait être la vie sans l’écriture. (135)

Cette réalité très crue, l’auteur s’y est confronté très tôt. Il réitère ici ce heurt au monde du dehors. Le passage du discours de la présidente de l’association-hôte est à ce titre exemplaire. « Je me tiens à quelques mètres de ce corps. Il me fait l’effet d’un bel animal plein de sauvageries et de saletés abominables » et plus loin : « Les hommes de l’assistance sont pendus à ses lèvres. Je suis comme eux. Je la dévore des yeux. » Et le heurt revient. « Je pense à l’encyclopédie de la sexualité que m’avait offerte mon père, inquiet de voir son fils hantdicapé montrer si peu d’intérêt pour la chose » (chapitre XVII).

La réalité très crue, ce sont aussi les prostitués des hôtels (147), les corps offerts à l’avidité de ce qui croit prendre.

Nuit. Quartier français. Terrasse de bar. Une prostituée assise à califourchon sur un type roux. Ils dorment. Sur la table, des bouteilles de bière, un pot de Nivéa ouvert. L’homme a joui, sa verge pend entre ses cuisses. Ces amants d’occasion sont détenteurs d’une vérité qui existe envers et contre tout. La beauté étrange et fugace des lézards collés à l’envers des ponts. (191)

Je ne sais pas voyager ! Cette idée me tombe dessus comme je finis ma soupe. J’ai taché ma chemise. Je ne sais pas voyager […] La vérité est que le monde s’offre à ceux qui n’en attendent rien. Il se livre avec simplicité, juste là, au bord du trottoir, sans le support de la lune ou des violons, sans le support de la littérature, au fond d’une ruelle, et c’est alors tout le banal qui fleurit sur un morceau d’asphalte. (73)

Le livre superpose la visite de la ville et les paysages et scènes qui s’y déroulent (« Ils façonnent un monde dont celui-ci est l’ébauche »), des souvenirs plus ou moins anciens et le condensé de ces deux voix sous la forme d’une réflexion sur l’écriture. Ce livre très dense se lit d’une traite ; les paragraphes s’enchaînent. Il s’apparenterait à un genre dont on ne connaît pas beaucoup d’exemples équivalents, sinon peut-être le récent Paradis entre les jambes de Nicole Caligaris. En quoi l’écriture s’interpose comme mystique ou comme éthique entre la singularité du sujet et la rugosité exubérante du monde1. Sans doute que les impasses avérées de l’autofiction, la dématérialisation progressive du réel et la l’accélération aveugle de nos vies, ont contribué à faire émerger ces nouvelles formes critiques littéraires.

C’est très clairement indiqué : « Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. » (46) et poursuivi.

Le plan d’une ville est une coupe du cerveau de l’humanité. Les lieux qu’il montre, les place et les boulevards, ces espaces de réalité tangible sont aussi ceux où se produisent les choses qu’on ne voit pas, les baisers qui s’échangent sur les quais, les rats crevés dans la ruelle ou le flot tumultueux des pensées sous le masque des visages. Cette pulsation de la matière se perçoit partout à Shanghai. La ville est traversée par un remous sensuel et magnétique. Le désir qu’on pouvait éprouver devant un corps nu se porte soudain, complètement déboussolé, sur les éléments du paysage, sur l’angle d’un mur, la couleur d’un taxi, ou sur des scènes de rue banales comme une cannette de limonade qu’un coup de balais fait tomber du trottoir. Cette dérive de l’émotion creuse un vide en moi. Je ne cherche pas à le combler. je laisse courir mes yeux, je les laisse jouir au loin.

[…] Plus je décris Shanghai, avec mille précautions et scrupules pour ne rien oublier, plus cette vie intérieure augmente et submerge les beautés du dehors. (55-56)

Dans le cas de Rahmy, cette expérience se traduit en une dissolution dans le collectif, jamais compatissante mais qui relèverait d’une acception forte de l’amitié.

« Qui refuse sa nuit, vit en aveugle. » J’écris cette phrase dans ma main. J’ai bu. Je ne connais pas ce quartier? Je n’ai plus d’argent. Je suis perdu. Je suis heureux. Je suis chinois. (81)

Ou plus loin :

Je n’ai pas de ville natale. Le peuple est ma demeure. (170)

Cette dissolution-assimilation procède par une relative distanciation du sujet hors de toute lamentation, mais plutôt comme une forme d’assomption de la distance qui caractérise toute réalité — à commencer par ce truc flou qu’on appelle le réel, augmenté de ce contenu labile et poreux qu’on nomme moi, identité ou individu. Impression de ratage ou de rouerie qu’écrire, sans doute, peut redoubler. Spécialement dans un monde grouillant comme la Chine. On nous raconte des salades.

Tout le monde hurle. Tout le monde porte une chemise blanche. Tout le monde fume. Les carosseries se touchent. Les chromes brillent. Les klaxons carillonnent entre les immeubles. La ville est un couteau en équilibre sur la pointe.

Là-bas, au bout de l’avenue, la fenêtre de ma chambre est allumée […] Les choses continuent d’exister quand nous ne sommes pas là […] Ecrire. Que sont les livres sinon la chambre vacante d’un écrivain parti en voyage dans ses histoires ? (70)

Ces histoires qui choisissent d’investir d’improbables billes pour se raconter (65), c’est ce qu’avec grâce, celle du singe pendu au bout d’une liane, ou du singe enfermé dans le zoo, désigne ce livre qu’il me faut à présent arrêter de piller et de maladroitement paraphraser. Cette grâce du doppelgänger (double absent, ombre ou primate), Philippe Rahmy la résume en évoquant le fameux rhinocéros de Dûrer ; celui-ci en effet « a fait ce que font tous les artistes : il a caché ses sources, fait passer son travail de copiste pour une pure vision. » (51)

Où l’on reprend la sente périlleuse sur la crête, qui est celle qu’on préfère, celle qu’on voudrait à jamais parcourir. Celle qu’au besoin on ne quitte plus. Celle qui peut-être nous est dévolue et dont on peut dévier. Ce faîte inconfortable qui nécessite que jamais on ne puisse longuement se poser, sous peine de faillir, de chuter d’un côté comme de l’autre : le réel opaque, la fiction délirante.

On progresse avec difficulté sur ce fil, on n’a pas d’autre choix qu’avancer. On se rend à l’aventure. On s’abandonne à elle. La tête vidée. (Je laisse volontiers la fin du livre au lecteur.)

Il suffirait de s’installer dans une vielle, n’importe laquelle, pourvu que son murmure couvre celui de l’esprit. Il suffirait d’attendre comme quelqu’un qui serait assis dans un immeuble en feu. Se laisser dévorer. on n’écrit jamais que sur des cendres. (195)

  1. Ce pourrait être une définition positive de la violence.

Lasagnes • épilogue

juillet 21st, 2014 § 0 comments § permalink


Epilogue


L’orage enfin éclata. Le ciel céda.

C’est la nuit.

Tu t’allonges contre elle qui dort déjà. On dirait un végétal, un arbre, en travers du lit. De ça, tu penses, je ne saurais quoi tirer. Lorsque tu t’es allongé, et approché d’elle, ce qui te frappa le plus, c’est l’absence d’odeur émanant de sa peau.

J’ai peur de l’orage elle a dit, en saisissant ton bras qu’elle rapprocha et serra contre elle. C’est ainsi que tout commence, par une peur doublée d’une autre.

Deux peurs ensembles, ça produit quoi ? Deux peurs l’une contre l’autre, ça parle de quoi ?

Le tonnerre était surpuissant et CF répétait Tu es là Tu es là. Il caresse sans avidité et sans brusquerie, il caresse très doucement, très tendrement, d’une tendresse que je n’aurais pas soupçonné moi-même. Il colle sa bouche à son oreille en lui caressant les seins, le ventre, les hanches, la toison. La peau est plastique, ferme et bronzée (c’est une qualité tactile ici), encore immobile, alors qu’en suçotant le lobe de son oreille un frisson la transit.

Tu es là Tu es là

Sa peau sourit.


(Septième sommeil)

Il caresse, sa main veut dessiner ce corps qui reste allongé, en prendre la mesure, non par défi mais pour dérouler la nuit, pour dérouler la mémoire. Le tonnerre fait trembler les vitres et plusieurs fois les éclairs illuminent tous les recoins de la pièce et des corps. Sa main le dit et le répète Tu es là Tu es là.

Elle ne dit rien, respire un peu vite mais très faiblement.


(Onzième sommeil)

Il a réussi à se tourner un peu, dormir sur le flanc lui est douloureux. Elle serre toujours son bras contre son corps. Elle sourit. Les lueurs de l’aube interviennent, vont se charger d’allumer les bruits du jour. Les repousser, les repousser sans cesse, ne pas sommeiller mais profiter, ce qu’il faudrait faire. Mais la nuit est intransigeante, les a essorés comme de vulgaires chiffons.

L’orage n’est plus, déjà quelques rayons viennent nimber le bleu de l’aube, les salauds.

Tu es là Tu es là il dit, presque en pleurnichant après sa mère. Chut elle dit, ou bien c’est sa respiration, la respiration naturelle de la nuit.


(Quatorzième sommeil)

Je suis là Je suis là il dit alors qu’elle sanglote dans son bras comme un boa venu l’étrangler.



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Stefano d’Arrigo • Horcynus Orca • Le caprice des fères

janvier 12th, 2014 § 0 comments § permalink

Capture d’écran 2013-05-10 à 09.04.31

Dans le cadre d’un projet d’écriture de haute volée, Féroce, fomenté avec quelque éditeur où l’herbe ne repousse pas, je me lance à corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l’hénaurme livre de Stefano d’Arrigo, Horcynus orca (1975).


Après présentation du « personnage » de l’Orque (gravement blessée au flanc), porteuse de mort en mer, qui vient de s’installer dans le détroit, au début de la troisième partie — on est à peu près aux deux-tiers du livre, ‘Ndrja Cambrìa et les autres pécheurs d’espadon — les pélisqualles — que les dauphins — les fères — importunent et avec lesquels ils luttent (pour le poisson), précisément au lieu dit de Charybde, à la pointe sicilienne du détroit, observent l’étrange jeu sexuel entre la bête féroce et les fères.


Les pélisqualles lisaient clair dans ces flanelleries des fères, mieux que si ç’avait été des bonnes femmes. Qu’il s’agisse de femmes, mais aussi d’hommes, qui s’ils ne sont pas des femmes sont tout de même semblables en esprit, tout aussi efféminés que les femmes, sinon plus, qu’il s’agisse donc, pour le dire mieux, de fères, dont chaque femelle en vaut deux de n’importe quelle autre espèce, parce qu’elles sont femelles justement, mais aussi fères, il était possible qu’elle jouent un rôle, qu’elles jouent une scène, la scène, d’ailleurs, qu’il leur incombait de jouer, toujours et pour tous, la scène qu’elles devaient jouer, de la naissance à la mort, toute leur vie même : mais l’air, le mouvement, ça c’était loquent-éloquent, l’air, le mouvement, qui venait en mai, l’air le mouvement de la baiserie. Et c’était cela le plus loquent, le crépitement, comme de castagnettes, que toutes ensemble elles se mirent à faire, comme accordées, de leur fente sous leur ventre, quand elles lui tournaient autour comme des odalisques et qu’aucune n’était assez chaude pour prendre confiance, au point qu’elle se le figuraient comme un pacha et comme tel, s’il en avait le bon-vouloir, c’était à lui de montrer qu’il daignait en choisir une.

Désireuses, encapricées du gros mâle, elles lui faisaient entendre le chant de leur sexe ému, la queue courbée vers le bas, qui ventilait leur nichette enflammée. On entendait ces plaintières, cette saloperie d’ébrouement, on voyait cette mer-là efféminée, dos après dos, cambre cambre, qui respiraient tuméfiés, des yeux et des yeux qui entre les cils entrouverts espionnaient le tube moussant de l’orcaféroce.

Les pélisqualles s’échangeait des œillades entendues comme pour dire : mais regardez-les, les petites putains, avec leurs manières impudentes, qui font honte même à nos nubiles, à quoi ça sert ce frétillement et ce ventilement et ce pètement faits à l’orcaféroce, à son étendard symbolique veiné d’azur.

Un moment s’écoula où hommes et bêtes semblaient attendre une quelconque décision de l’orcaféroce ; ils étaient tous comme aux aguets — sauf lui. Parce que, en ce qui le concernait lui, le supposé super mâle, les fères auraient tout aussi bien pu croire qu’il se pavanait et faisait son précieux, en jaugeant peut-être son instrument avec leur nichette et en concluant certainement que pour se l’enfiler sans prendre le risque d’être transpercées de part en part, il aurait dû imaginer quelque expédient dans le but d’amortir, contenir, freiner la longueur disproportionnée de l’armement. Expédient comme celui, par exemple, de Peppe Papano qui, lorsqu’il se maria avec la minute Lina, pour ne pas se laisser porter par l’instinct et imposer à la jeune épouse l’entièreté de son engin, sainement, avec le risque de l’éventrer, lors de la nuit de noce précisément, et pour lui permettre d’en recevoir chaque fois un peu plus, en souffrant un peu oui peut-être, mais en souffrant de douceur, c’était le cas de le dire, de douceur, son espèce d’engin qui était plutôt celui d’un âne et méritait qu’on le réduise, il le réduisit, ou pour dire mieux, il le brida, en y enfilant sept beignets, et ce furent ceux-ci, ces gâteaux en forme de roue avec un trou au milieu, de la forme justement des bouées de sauvetage, qui servirent de bouée de sauvetage à la jeune épouse timorée. Peppe Papano, ainsi, en retirait une chaque nuit, de ces bouées sucrées, et son engin venait chaque nuit se caler un peu plus et il pouvait vérifier la dévotion de Lina. Elle t’en a mangé un autre, de beignet, cette nuit, mon salaud ? lui demandaient ses amis chaque matin. Mais à la fin de la septième nuit, grâce à ces bouées, Lina savait désormais nager toute seule, sans peur, et Peppe Papano, il faut le reconnaître, l’avait accompagnée, vraiment, on ne dit pas ça en l’air, avec douceur.

Mais pour revenir à l’orcaféroce, et au fait que ces grandes idiotes se conquillaient toutes à la vue de son geyser, tandis qu’à lui, cela ne faisait ni chaud ni froid, pour comprendre, il faut s’imaginer que dans les ténébreux abysses de son esprit mortifère, il n’y avait pas d’espace pour ce genre de choses. Un immortel comme lui, en d’autres termes, ne comprend peut-être même pas l’accouplement entre masculin et féminin, ni par plaisir ni par obligation, et de fait, un orcaféroce ne doit jamais avoir besoin, pour un mâle d’engrosser une femelle, pour une femelle de faire des petits, vu que ces animaux sont immortels, et s’ils ne meurent pas, ils ne naissent pas non plus, parce que s’il n’y a pas de fin, il ne peut pas y avoir de début, de sorte que ceux qui furent créés par Dieu à l’origine sont toujours ceux qui circulent aujourd’hui et circuleront encore demain. Et même : on pourrait tout aussi bien parier qu’il n’y a pas d’orcaféroce mâle ou femelle : pourquoi pas, car à quoi cela servirait-il ?

Le grosanimal, pendant ce temps, s’occupait toujours de ses affaires, net net, et déhissa l’étendard azur, comme celui qui, après le bain, range son matériel et se reboutonne ; puis il s’exhala de toute sa peau, et s’ébroua sous l’eau, produisant un sifflement comme du vent d’eau, qui rappelait aussi la trompette marine, le sifflement de furie suffoquée qu’elle fait quand par miracle, avec des mots magiques, mais mieux encore avec des charges d’explosifs, elle s’étrangle à la naissance1.

Les fères, attirées et détirées, reculèrent désorientées toujours en regardant fixement vers l’orcaféroce, l’espionnant, particulièrement au quartavant, où se trouvaient les orifices du souffle, et d’où peu avant le geyser jaillissait entre écume et éclaboussure.

Ce fut alors que, après tout cela et peut-être à cause de tout cela, devait naître le soupçon, chez ces milléunenuits, qu’il s’agissait d’un cheval d’apparat, d’un cheval de cirque, qui apparaît tout bardé et harnaché, et d’imposante stature, mais en vérité, dessous, il n’est que plaies et pus, tout saupoudré de sciure et de sables contre les mouches.

Mais ce fut toutefois le moment où elles prirent réellement confiance en elles et commencèrent à lui faire la révérence. A partir de là, et jusqu’au bout, toute la cour qu’elles lui avaient faite, comme on verra ensuite, elle le lui firent en jouant, dans le but de l’avoir entre elles et de le chevaucher.

Cour ? D’abord si c’était une cour, une vraie cour, pas une cour feinte, jouée, d’abord c’était une cour, un entichement, un capricement. Il y eut d’abord ce qu’il y eut, mais ce fut ensuite sans aucun doute de la scène, du théâtre, de la fiction, de la moquerie, en un mot de la fumée qu’elles lui jetaient dans les yeux. Par exemple : comme elles avaient compris que le grosanimal réapparaissait à chaque fois avec cette nervosité meurtrière sienne, les braves femelles, pour lui laisser libre cours, mais aussi afin de ne pas vraiment prendre de risque, faisaient en sorte qu’il trouve, à chaque fois, prêtes à l’usage, qui flottaient à la même hauteur de mer où lui résidait, de ces fères qui restaient, allez, sonnées par le rut, un bel assortiment de carognes fraîches et colorées, que l’orcaféroce torturait à l’aveuglette, dans un grand oragement d’écume et de sang, sans se soucier nullement de savoir s’il s’agissait de fères mortes ou vivantes.

Que faisaient-elles ensuite ? Tout le temps que le grosanimal se promenait à la surface avec son étendard d’eau, hissé et amené, ou bien s’il s’en allait calme calme dans la rème2 morte comme un voilier qui attend qu’un souffle de vent vienne gonfler sa voile ; ou bien s’il flottait, comme encollé à la bonasse, les doubles putains lui faisaient des remous, l’éclaboussaient au plus près avec leur demimains, de telle manière que l’orcaféroce puisse croire qu’elles le faisaient pour le rincer à grandes eaux et lui lever les tourments de sa plaie gouffrée qui puait de pourriture extrême, aggravée par la bonasse enflammée de sirocco.

Ceci pour dire que ce n’était que des romans-photos, ce qu’elles lui faisaient.


  1. Obscur, pour le moins.
  2. Le courant propre au détroit, et ses courants annexes.

Stefano d’Arrigo • Horcynus Orca • Le dédommagement de Ciccinella

novembre 8th, 2013 § 0 comments § permalink

Capture d’écran 2013-05-10 à 09.04.31

Dans le cadre d’un projet d’écriture de haute volée, Féroce, fomenté avec quelque éditeur où l’herbe ne repousse pas, je me lance à corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l’hénaurme livre de Stefano d’Arrigo, Horcynus orca (1975).


‘Ndrja Cambrìa parvient à trouver une embarcation pour l’Île, celle de l’énigmatique et mage Ciccina Circè, qui a le pouvoir de se défendre des soldats morts flottants dans le détroit d’un cortège de fères, les dauphins.


Elle tourna la tête vers l’arrière, comme si elle épiait dans l’obscur au-dessus de la mer plus avec l’ouïe qu’avec la vue, et ajouta : « Et l’aube ne nous vaut rien, ni à vous ni à moi »
« Sinon, concernant mon dédommagement… », il dit.

« C’est bon, c’est bon. Le dédommagement… » l’interrompit-elle, toute ébouriffée. « Allez, descendez de la barque et grouillons-nous » et comme il sauta : « Le dédommagement, le dédommagement… », répétait-elle avec mépris, comme si elle avait été blessée par ce mot.
Le dédommagement, lui, il le règla bien vite une fois sous les palmiers : c’est-à-dire où, quand et comment elle voulait elle.

Il l’avait vue disparaître dans le noir, comme si, prise d’une envie pressante, elle voulait s’accroupir derrière les palmiers. Il attendit et puis de là lui parvint une exclamation suffoquée : « Ô mon feu, ô mon feu. »

Il se dirigea vers elle, sous les palmiers qui grandissaient dans le noir : là, reculant furtive furtive, la féminote vint s’adosser à lui.

« Ô mon feu, ô ce feu » elle se lamenta encore.

Ainsi tout soudain, elle entortilla ses pieds aux siens, lui prit les bras, elle se les pivota autour de la taille, elle se pencha en avant et se le tira sur elle, plié sur la croupe comme si, reculant devant un danger, elle cherchait refuge et abri dessous ce corps. Et ainsi, elle croyait avoir trouvé, comme d’habitude, son refrain :

« Ô mon feu, ô mon feu », le dos se renversait contre lui et venait se presser de plaisir.
Arrêtez ce manège, il voulait lui dire. Pourquoi vous faites toutes ces manières ? Peut-être a-t-elle illusion de sauver la face pensait-il : d’autre part, elle n’imaginait pas quelle gène elle lui causait dans cette position barbare, les tresses et l’odeur de l’huile d’olive. Cela dénotait d’un certain manque de pratique, d’une certaine brutalité, plutôt étrange, avec les hommes, et puis elle se révélait, de surcroît, plus despotique qu’à l’habitude. Elle avait l’agir d’une jeune fille au poil neuf et, dans le même temps, d’une femme qui les avait perdus, à présent, ces poils : l’agir, en somme, de la jeune fille qui encore ne sait rien et de la vieille qui ne sait plus et se trompe, se mélange les mains et de temps en temps se goure. Elle ne semblait pourtant ni l’une ni l’autre, ni jeune fille ni vielle femme. Lui savait son dédommagement. Donc, quel besoin de ce petit manège et de cette brutalité ? Que devait-il faire ? Il se mit à blaguer :

« Qu’est-ce qui vous a effrayée ? » il lui demanda.

« Ô mon feu, ô mon feu » elle cria cette fois en se retournant, elle le tira sur elle jusqu’à être étendus. Il sentit sous les mains les racines filasses du palmier auquel la féminote s’était adossée, allongée vers la mer. Lui était à moitié sur le sable, à moitié sur elle. Elle se cramponna à ses muscles, et, remuant le panier son cul, elle creusait dans le sable pour s’ajuster sous lui : « Pardi, pardi », elle faisait, sans réussir. Mais finalement, enfilant un bras sous lui et l’ayant saisi par les flancs, elle se le porta dessus, presque de tout son poids, se le fourra dans son giron, comme un nourrisson en couches. Il était comme à balancer sur elle, sans réussir à trouver l’équilibre. Où qu’il la touche, son corps lui paraissait étrangement mou, fuyant et comme impossible à attraper. Il avait l’impression, dans le noir, qu’où il touche, il touchait toujours sa poitrine, ses mamelles, ses grosses mamelles, éclaboussées, comme des poches mollasse, qui maintenant, étant étendues, s’étaient aplaties et s’épandaient flasques flasques en tout sens, dessusdessous, comme si elles lui arrivaient presque aux épaules et au ventre. Il lui semblait être sur le corps d’une grande méduse, sur cette gélatine qui, tant qu’elle est intacte, n’est pas seulement dangereuse et intouchable, mais même aussi belle à voir : au premier choc pourtant, sa forme de fleur se défait en un amas dégoûtant que le soleil détruit, et elle disparaît et on dirait qu’elle n’a jamais existé, ni morte, ni vivante.
« Ô le feu, ô le feu », elle criait, en sentant ses moustaches, comme s’ils jouaient à “tu chauffes, tu refroidis” et que ses moustaches étaient la chose cachée qu’elle, elle devait trouver. « Ô mon feu, ô mon feu, quelles moustaches… et si tant donne tant, ô Baffetuzzi, quel gaillard tu seras et pas seulement avec ton filet sur la lèvre. »

Inutile d’ajouter que les moustaches lui étaient venues par nécessité, avec une barbe de jours et de jours, elles étaient d’ailleurs provisoires, car lui ne les goûtait pas.

« Ô mon feu » se plut-elle encore à dire « quelle crinière frisée, quels cheveux, quelle barbe, quels poils, mon feu »

Ce feu : elle pourrait brûler vive dans ce feu de délices…. Le feu qu’elle invoquait semblait s’attiser d’autant plus dans sa bouche et enflammer son haleine qu’elle lui soufflait au visage, à mesure qu’elle le manipulait, le détaillant morceau par morceau, poil après poil.

Pour lui donner tant d’aise, il se tenait débalancé, une jambe sur le sable, l’autre par-dessus elle, si bien qu’il était mal installé comme un cavalier monté à moitié sur sa monture. Mais même mal installé, sans même s’en rendre compte il commençait à se rimer avec elle, et à y prendre goût, c’est-à-dire : goût de l’odeur d’huile d’olive dont étaient baignées ses tresses, baignées comme si les tresses lui servaient à passer en Sicile l’huile de contrebande, en les essorant bienbien, une fois sur l’île, et goût aussi de l’odeur comme de naphtaline, qu’il reniflait sur son bustier de velours. C’était un goût, c’étaient des odeurs qu’il lui semblait reconnaître, comme si elles lui étaient familières, jadis : odeurs de sa mère, ou dans la maison, dans quelque meuble de lingerie, ou dans les choses que l’on conserve, qui ne se voient pas, qu’on oublie même, et puis elles réapparaissent et se retrouvent identiques, comme avant, avec la senteur de ce passé plongé dans l’alcool, dans la naphtaline, qui se déprisonne dans l’air comme un parfum. Il y avait quelque chose de semblable à cela dans ce goût, dans ces odeurs : comme un parfum amarâtre, qui le convainquait et le flattait, et comme un charme lointain de mains et de paroles, qui lui servait de berceuses et magnifiait sa beauté, encore tendre et nue, de bébé.

Mais finalement celle-ci atteignit un point où elle perdit la tête. Elle fut prise d’une secousse, souleva la tête et se plia en deux vers l’avant comme un déclic : « Feu quel feu » haleta-t–elle, s’en mourant derrière la voix « qui me brûle la main ».

Elle avait attrapé au vol son engin1, si disgracieusement que l’autre était comme ça comme ça à deux doigts de l’envoyer bouler2. Elle le tenait serré dans la main, comme si elle n’y croyait toujours pas, comme si elle le prenait pour un fantôme qui lui passait devant les yeux, dans quelque pièce noire de suie.

« Mon feu, sévère désir 3 » haleta-t-elle encore.

Elle lança alors tout à coup un long long soupir, lamentueux, frissonnant, comme si elle exhalait son âme, avant de se tomber complètement, de sombrer dans la niche de sable qu’elle s’était creusée sous les épaules, et là se laisser consumer par le feu qu’elle-même brassa et attisa plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il se réduise en cendres.


Elle avait tout fait elle, et lui se trouva à vouloir et à faire tout ce qu’elle voulait et faisait elle. Comme se elle doutait de lui, elle lui avait passé un bras autour du cou et se le tenait serré contre. Et se tenant ainsi elle lui parla, tant qu’elle put, dans un resoupir confus à l’oreille, à beaucoup supplier et un peu à menacer. Du temps, la clochette toujours dans sa poche à lui4 et parfois il en ressentait le choc, le long de sa cuisse et ça rappelait les coups de queue de la féminote, suffoquée mais proche. Cette fois, chère Ciccinella, il lui disait mentalement, le dingding que tu as inventé sonne pour toi, c’est moi qui te le sonne, avec mon battant sur ton argent, bronze ou fonte, quoi que ce soit, et toi tu te tiens à mon commandement, toute identique à une fère, et toi non plus tu n’as plus cette grimace de seigneure, et toi-même tu te vois5 telle et quelle, belle et sous le charme, et moi je te le dis : travaille, travailleuse. Maintenant tu la fais toi la corvée, et fais-la bien, vu que tu la fais à moi : fais-la moi comme si tu la faisais à ton Amant6 parce que à moi aussi ça fait un bail qu’on me l’a pas faite cette corvée.

« Chevauchez-moi, cavalier » elle lui resoupirait alors à l’oreille. « Faites, faites-moi voir si vraiment il y eut mérite, il y eut valence, de vous en sortir sain et sauf. Ne le prenez pas pour un caprice, ne me faites offense, ne me riez pas. Je oubliai depuis quand je n’avais goûté homme. Imaginez que sous la suie je redevins vierginelle. Et vous, usez avec moi de délicatesse, usez avec moi de force persuasion, comme on use d’une vierginelle. Mais chevauchez-moi, cavalier, chevauchez-moi. Chevauchez-la sans ménager votre monture, éperonnez-la, cavalier. Et faites, faites moi sang comme il vous plaira, blessez-moi, blessez-moi, faites-moi faire aïe, faites-moi sentir encore vive, au milieu de cette mer de morts. Ayez bonté, jeune fou et beau : pitié… »

Pitié ? Mais avant, en pleine mer, elle ne disait pas qu’elle l’horrifiait ? Elle ne la faisait pas souffrir, cette parole, elle ne la blessait pas sa race, aïe ! ouille ! ? Il devait avoir pitié d’elle ? Ainsi, elle le voulait lent des reins ? Il ne lui disait pas ça, à sa Ciccinella : que la pitié, parfois, réduit l’homme lent des reins, que la femelle ne peut pas en faire grand via ? Pourtant cette soi-disant pitié, pensait-il, devait être vraiment une merveille7, si elle donne envie d’en être engrossés précisément à ceux qui en connaissent les risques et en restent sur leur garde : c’est-à-dire non seulement elle engrosse contre leur avis, mais parfois même on va jusqu’à l’implorer. Sauf que, dans son cas à elle, il ne comprenait pas pourquoi elle lui demandait pitié, puisqu’elle elle brûlait d’être blessée, qu’elle voulait du sang…

Puis la féminote s’en fut silencieuse, toute occupée à se rappeler comment, d’où, naissait le plaisir comme l’Amant, comme celui-ci, à la taille fine et flexible du bambou. A se demander s’elle était encore habile à filer ce plaisir comme autour d’une bobine, le cœur en suspens.


Puis, là où était le feu se renversa la mer.


  1. Affarecinese, se dit d’un truc « chinois », qu’on ne comprend pas, qu’on ne saisit pas ; visiblement il s’agit de son sexe à lui.
  2. Ronzare = ronfler, bourdonner. Chez D’Arrigo (en sicilien ?) : pousser, renverser, éloigner
  3. « che voglia citrigna », ou citrignia désigne une préparation de pasta (tritrigna entend-on parfois = al dente) mais aussi une femme dure (soda), hommasse, ou pleine, vraie ; ici adjectif, c’est parfait !
  4. Clochette qui sert à Circè dans la traversée pour conduire son banc de fère.
  5. Deuxième fois qu’on croise ce cernere, franchement pas clair ; proche de discerner, il évoque aussi mesurer, trier, cribler
  6. Même personnage cité et sauté plus haut.
  7. Arcalamecca. « Lecca e la Mecca è nu modu di diri sicilianu chi s’usa quannu unu s’havi giratu nu locu tutta la jurnata, spissu turnannu a casa senza aviri arrinisciutu a fari chiddu chi nni ntinnìa ô principiu. Nta sti circustanzi si parra d’aviri giratu Lecca e la Mecca. La Mecca rifirisci a dda citati santa famusa a cui ogni musurmanu cci havi a visitari armenu una vota duranti la sò vita. Sarvaturi Camilleri scrivi ca Lecca rifirisci a Ceca, na famusa muschea di Còrdova, ntâ Spagna, unni s’attrova ancora la frasa: ir de Ceca en Meca (o andar de Ceca en Meca), chi currispunni pricisamenti a l’adattamentu sicilianu. Si senti spissu firriari Lecca e la Mecca. Na variazzioni catanisa è: firriari l’Arca e la Mecca (o firriari l’Arcalamecca), di cui Camilleri discrivi comu na forma sbagghiata. » dit le Wikipédia sicilien.

Stefano d’Arrigo • Horcynus orca • Le trouble des femmes

mai 1st, 2013 § 0 comments § permalink

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Dans le cadre d’un projet d’écriture de haute volée, Féroce, fomenté avec quelque éditeur où l’herbe ne repousse pas, je me lance à corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l’hénaurme livre de Stefano d’Arrigo, Horcynus orca (1975).


Long passage où ‘Ndrja Cambrìa entend et écoute la troupe de femmes assoiffées de sexe qui se plaignent (c’est le tribolò) de la perte des feriboîtes, les ferry coulés par la guerre et qui leur permettaient entre autres de traverser le détroit et de transporter leur contrebande de sel. C’est un chœur ininterrompu de mille voix mâtiné de mille langues. En le traduisant, j’ai pensé aux femmes entre elles dans l’usine où j’ai grandi. L’accent, la vulgarité, tout un monde porté par lui-même, qui me parvenait par bribes, et qui était vivifiant (et qui est bien mort).


« Moi si vous permettez, je parlerai de moi devant toutes, moi. Moi sur le Scilla, une fois, je m’accoudai au pied d’une échelle de la sallemachine. Me tenais là absorbée dans mes pensées, à un certain moment, j’ai senti qu’on me manipulait par derrière, avec tant de manières de main, de tact et de galanterie, que je n’ai aucun scrupule à vous le dire, ipsofacto bienvolontiers j’ai concédé, muet lui et muette moi. Le temps ensuite d’arranger mes plumes, je me tournai et au pied de l’escalier je ne vis personne : j’entendais par contre le bruit des pistons, et étrange que c’est-à-dire, je me rendis compte comme je ne l’avais jamais entendu auparavant, ce tfoufou tfoufou. Montée la fois suivante sur le Scilla, je m’isolai tout de suite et j’allai et me plaçai à nouveau dans ce petit angle méconnu, peau à peau contre les pistons qui soufflaient l’air chaud par en-dessous : chose où jamais je n’ai senti la curiosité de le voir en face, motoriste ou machiniste, qui que ce soye. Le phénomène se répéta telle quelle la fois d’avant. Et puis ç’a duré, la curiosité s’en était allée et m’attirait l’étrangeté du comme pour dire pourparlé silencieux. Mais si je faisais gaffe au bruit des pistons de la sallemachine, le pourparlé n’était plus muet : au point que me traversa l’esprit que qui prenait plaisir avec moi c’était pas un bonhomme, mais c’était le Scilla lui-même. Pensez, me venait à l’esprit que cette éperonite de sallemachine se trouvait au milieu d’une broussaille enchantée, de tôles et de bois, avec arbres châteaux cheminées ponts ; et dans la saloperie il y avait le charme d’un fameux féminaire, un, rendez-vous compte, comme cet acteur-là, celui avec les pattes en pointe, qui s’appelait Rodolfo et lui ont mis le truc de Valentino pour dire le courage qu’il mettait dans le service. Tfouffou tfoufou faisaient les pistons et m’assourdissant et qui ne pouvait pas être enchanté sinon un féminaire, un spertissime du hahan hahan ? Alors toujours à mon fil, à peine je me posais dans la foutue recointe habituelle et l’autre jaillissait forme humaine et m’enfilait. En vérité, le charme se rompait si j’imaginais etcomment etcombien il me désirait. Certes, aujourd’hui, cette mêmemoi, m’écoutant parler, je me dis : un milletunenuit de ce qui te passait par la tête. Oui, mais, le fait était, le fait réel était qu’une fois le service à moi rendu, je me tournais et ne voyais personne : et puis j’entendais le bruit des pistons et je m’impressionnais, je me tremblais de partout, et je fantaisiais comme ça ne m’était jamais arrivé avant, quand ne me frappait même pas l’oreille ce fracas de tfoufou tfoufou, de pistons dans les cylindres, avec leur va/vient masculinet. Mais je me disais : qu’est-ce que foutre tu vas bien lui chercher ? La carte d’identité ? En plus, étant donnée la solitude de cet escalier, je pensais : je peux profiter, c’est une cachette idéale pour le sel, ni gendarme ni police ne viendront jamais ici. Fut ainsi, et par un grand bordel de transbords, j’ai fait un voyage et reçus deux services du très galant Scilla. Je montais à bord du ferriboîte et je planais, vent en poupe, montée à bord de la crigne masculine. Et maintenant pardonnez-moi si je me la raconte avec le Scilla. Toi comme une autre. Scilla comme un autre. Ah ! oui, chacune de nous, si on s’interroge sans fard, a des histoires comme ça. Chacune de nous, à sa manière, se le fabrique son petit cinéma de crinière. Chacune de nous s’empourparla avec ces valentins de bois et de tôle, avec l’écume fraîche de dehors et le piston chaud de dedans. Ah ! oui, chacune de nous a de ces secrets avec le délit et le profit, entre échelles & sallemachines & wagons & quais & ponts & proues & poupes & portails & manœuvres & tampons & tfoufous des pistons. A chacune de nous il a semblé peut-être que ça n’arrivait qu’à elle seule cette espèce de d’enchantement et c’est pour ça peut-être qu’elle ne le confiait pas même à l’amie la plus intime. On avait peur qu’à en parler se rompe le charme et le follet au lieu de se manifester à soi dans cette espèce de recointe de ferriboîte, à telle coursive et telle heure, il ne jaillisse à une autre dans un autre angle insoupçonné. Ah ! oui rare on le surprenait en face celui qui nous rendait le petit service. Le beau pour nous, c’était que la chose, il la commençait et la finissait, dans le ventre de ces amis fumants. Ils étaient quoi pour nous ? Scilla, Cariddi, Aspromonte ou Mongibello, qui se personnifiaient, tous cachetons cachetons. Qu’est-ce qu’on s’en foutait de l’aspect, de qui c’était la figure. Maintenant il suffisait qu’on demande à un ferriboîte de nous donner les signalements et de nous faire reconnaître. Le tfoufou tfoufou pour nous, c’est ça qui comptait, c’était ça la carte d’identité, le tfoufou tfoufou des pistons. Marin ou commis voyageur, chef de gare ou chalutier, qui les calculait pour ce qu’ils étaient ? l’une de vous, par hasard, s’en serait prise à un en particulier ? Le doute restait, peut-être que c’était le même ferriboîte à chaque fois qui nous abordait sous la forme d’un chef de gare, d’un commis ou de quelque passager obscuré ? Puis enfin, un acte concret, on pouvait nier ? la dépouille était de qui le savait mais le tfoufou tfoufou, oh, celui-là, était de la machine, avec le numéro de série. Ah ! Certes ! Certes ! Et sinon, comment c’est possible qu’un quiquecesoit, un qui une fois débarquées, même payées à prix d’or on n’aurait pas daigné, et là-dessus, au contraire, à bord de la crinière, nous faisait toucher le ciel du doigt ? C’était là tout son mérite ? son tfoufou tfoufou à lui ? C’était le ferriboîte, rien à redire. Le premier qui captait s’illusionnait à nous refaire le coup, mais pour nous c’était le ferriboîte qui faisait naître chacune des sensations : et qui pouvait lui résister, au tfoufou tfoufou qui nous saillait comme un âne et nous descendait jusqu’à l’ongle du pied ? Hein ? Qui ? La preuve qu’il suffisait de se mettre là, au milieu de la sallemachine… Et tfoufou tfoufou. Même debout, les jambes ouvertes. Et tfoutfou tfoufou. Desorteque la chaleur et l’air vaporeux on se les sentait s’ébrouer là-dessous. Bouffées, bouffonnées. Entre les jupons. Cuisses cuisses. Et nous à faire des suggestions, spontanées séduisantes, qu’un grand féminaire nous adoube. Nous vulcanise par en-dessous. Ça pour dire de l’intensité que c’était. Presque amourachement. Presque épouses et presque maris. Et ça pour dire comme on se sent comme autant de veuves. Sans ferriboîte, à présent nous on se défleurettise. On va, folles fades. Vraies dérélictes. Piedagile on nous disait. Maintenant femmes gitanesques, on nous dira. Maintenant que vraiment on vagabonde. Maintenant qu’on prend par endessus plutôt que par endessous. Du côté tors, torve. De ce pas où le jour nous sortira ? Ah guerre, guerre scélérate, ça valait tant le coup de faire de nous chair à canon, vu que tu as fait de même avec les ferriboîtes ? Ah guerre, guerre, à nous qui nous battions la coulpe déjà, tu nous as ruinées, tandis qu’à qui mérite, qui sait… Guerre ? Qué guerre ? La guerre dans l’esprit de cette grosse tête1, la guerre qu’il s’est inventée lui. Sa guerre nous a ruinées, à nous.»

  1. Mussolini

Les récits pour des lanternes

août 18th, 2012 § 0 comments § permalink

Claro, Tous les diamants du ciel • note de lecture


Quitte à surprendre, avouons-le : la lune est une galette ou une crêpe. Elle est cuisinée à la Chandeleur lorsque le printemps recommence.

Vue sous cet angle, on conçoit la vérité de tout récit. Celle de susciter le plaisir, ou plus exactement celle de diluer le désir. Non pas diluer au sens de couper à l’eau une essence volatile, mais prolonger, prolonger au-delà de la limite du soutenable, au point de non-retour, tu sais quand tout à coup tu jouis.

La vie devrait être comme ça — on se le dit entre quatre yeux — sinon pourquoi ? Or elle ne l’est pas et pour palier à l’abasourdir on recourt à la cigarette, à la chanson de trois minutes, et à la joie du récit.

Joie : weN kroY, à San Francisco, ville dite SF, à la faveur de quelques noms tus, dissimulés dans un carnet, va irradier ce livre dans les lieux et les âges les plus divers. Le lecteur assidu se demandera si Tous les diamants du ciel est la suite de CosmoZ, terrible opération de sabotage de l’ennui en littérature, qui retraçait à travers les personnages du Magicien d’Oz les cinquante premières années du tonitruant XXe siècle.

Il est vrai qu’on reprend le fil à peu près au mitan du siècle, en 1951, là où s’était arrêtée la balade au radium des oziens.

Nous arrivons dans la petite cité de caractère de Pont Saint esprit, que les connaisseurs savent être au croisement de quatre départements (07, 26, 84, 30 = ) et trois régions, dont un premier pont aurait permis aux éléphants d’Hannibal de traverser le Rhône, dont le nom viendrait de l’intervention de l’Esprit-Saint pour la construction du plus ancien pont actuel du Rhône (XII-XIIIe), et qui est la cité d’origine des ancêtres de Jacqueline Kennedy.

L’ensemble constitue un terrain fertile pour l’imagination libérée des contraintes contractuelles ou circonstancielles, le texte de Claro s’offrant le malin plaisir de promener son lecteur à sa guise dans des pages ciselées, depuis le fabuleux premier chapitre, l’un des meilleurs incipits qu’on a lus, célébrant cette joie du récit, des récits, qu’on ne saurait prendre pour autre chose que des lanternes. Un peu comme si on nous disait qu’on a marché sur la lune.

Antoine, boulanger lors de l’épisode du pain maudit, qui frappe la ville en 1951 (sept morts, cinquante personnes internées, deux cent cinquante personnes touchées de près ou de loin), part à la découverte du monde et rencontre Lucy, hippie approchée par la CIA pour la diffusion de nouvelles drogues appelées LSD en plein flower-power. Lucy tient un sex-shop à Paris en 1969, et Antoine, rigoriste de morale, est fascinée par les poupées gonflables.

Un mannequin est un mannequin est un mannequin, et tout ici est sous le signe du double ou de la dualité.

Ce très mauvais résumé n’a pas de sens. C’est tout autre chose. Le pain, c’est la lune, qu’on grignote, celle qui éclaire les peaux chevauchées, les membres enchevêtrés. Le reste n’est que récit. Puisque telle est la fonction de ce pain d’épices, de ce pont d’esprits : faire traverser, ici, le réel par la fiction, ou l’inverse, qui sait ?, la drogue, la maladie, la folie, la musique (quelle année que 19691 !), mais encore et toujours, cette espiègle obsession du récit, du tiroir ouvrant tiroir ouvrant tiroir. Le pain, c’est mon corps, parce que tu connais, toi, un récit qui ne puisse être membré-démembré ?

Ce qui dans la « biffure de soi » (110) ouvre au grand dehors, cet autre qui nous effraie et dont on a conscience (bizarrement) qu’il représente le seul exutoire dont on puisse être redevable.

Dans cette note de lecture qui ne se veut pas un essai (on ne trompe pas sur la marchandise), on ne citera qu’un extrait de la page 133.

Jouir, elle pouvait, elle savait le faire, d’une main d’une seule, mais ce n’était point la confection dont elle avait ici urgence. Elle voulait la matière de l’autre, son poids, sa consistance. Et tomber de tout son corps sur une peau, en pluie, en soif, se désaxer à la force des hanches, choquer les dents, retrouver le plaisir de la salive dans cet arrière-goût de sang que le baiser fabrique, s’en remettre à l’instinct des ongles, aussi, et plonger cul nu, cul vivant, dans le désordre du moment, n’importe où : contre un mur, contre une table, devant un miroir. Sous les paupières, devenir le crâne, sentir les os, jusqu’à la toute dernière pensée, celle qui fait spirale, puis remettre ça, encore et encore, laisser les doigts se servir parmi les reliefs, s’enivrer de succulence comme d’amertume — et relever les jambes pour ne rien taire de l’amour.

Ce livre n’est pas pour ceux qui veulent qu’on leur raconte des histoires. Ce livre est fait pour te perdre dans la pulpe de l’écriture/lecture, là où un machiniste précis et facétieux presse des boutons tire des manettes, mon vieux, te voilà vite pris, si tu n’aimes pas l’inquiétude et préfères un livre comme un écran de télévision post-prandial, passe ton chemin, parce qu’ici tu vas goûter la page à plusieurs dimensions, sons et odeurs compris, cette came-là, elle n’est pas pour Carla Bruni, c’est de la bonne, et celui qui patiemment la tisse et la fourgue n’est pas moins Minotaure que Dédale.

Lors de ses agapes facebookiennes, Claro un jour avait écrit, au sujet de Maylis de Kerangal et de Mathias Enard, « C’est une année à ponts ». Manquait le sien, le voici.

  1. Les Doors s’étaient tus, et quelqu’un chantait Everybody Knows This Is Nowhere, Neil Young ? Oui, c’était Neil, et comme dans Five To One, il survivait, continuait, et derrière eux la pleine lune rissolait, peut-être gaiment.

    Plus loin :

    Dazed And Confused, un morceau parmi la mort des milliards d’autres morceaux, avec ses lancinances, ses vrilles, ses coups de matraque, une ode au vertige déguisée en scène de ménage, chicane engendrant le désastre, ballade arrachée aux Yardbirds puis livrée aux flammes du Zeppelin.

    (154)

Le grand bal de l’Europe (4-6)

juillet 31st, 2012 § 0 comments § permalink


Suite improvisée de passage à Gennetines pour le Grand Bal de l’Europe, évènement qui rassemble des milliers de danseurs de danses traditionelles européennes (« folk ») : mazurka, polka, polska, valse, bourré, chapelloise, tarentelle, fandango, sardane, rigaudon, quadrille, horo, gavotte, an-dro, serrinha, la liste est infinie. Une seule contrainte : une page par texte — et voir comment la contrainte peut être transgressée. En deux temps : et ici.


4.

La mouche, de ces mouches vertes dont on se méprend sur les goûts culinaires, Lucilia sp., dont les vers sont utilisés en asticothérapie pour nettoyer les plaies en ne s’attaquant exclusivement qu’aux chairs nécrosées, est posée devant sur la table (ces tales de fêtes de village qu’on doit aller chercher aux Services Techniques de la Mairie), la mouche d’un coup sec s’envole, un millième de seconde, son agilité n’a pas de mots, chandelle droite comme un I, puis revient se poser exactement au même endroit, comme si ce point précis de la table avait été marqué ; je vois bien que c’est le même, moi, parce que juste à côté il y a un petit nœud que le bois a fait. (Est-ce que l’arbre a conscience qu’il danse lorsqu’il évolue de la sorte, comme ces frênes sous lesquels j’écris, dans le vent qui vient annoncer la pluie, ou quand il craque et se tord dans la flamme qui le ravage et le mange, la flamme du feu de joie que tout appelle ici, n’étaient les panneaux redondants stipulant expressément l’interdiction de la moindre étincelle ?)

(Et puis est-ce que le nœud est apte à la danse, lui qui est la très sensible incarnation du liber qui se mélange, de la vie qui se noyaute et s’embryonne, et se rassemble, chignole inverse, spire goulue ?)

Les tables sont longuement lavées (et à grandes eaux !) de la nuit au matin et chaque matin l’armada de bénévoles rince (à grandes eaux !) et cire les parquets pour la nuit qui vient.

Les corps ébouriffés, dispersés dans le périmètre, visages effarés de fatigues et blancs, et de musique aussi, et du reste, engoncés dans leurs propres reflets, dans leurs propres replis Quechua®, exténués, reposés comme des pieux, aussi vifs que, à même le sol, et on installe par ailleurs la sonorisation, on graisse les cordes et affute les archers, on désécharde, la pénombre va venir ensevelir tout le paysage d’un voile nécessaire qu’on en finisse avec la lumière du jour et peu importe si la pluie, Lucien va retrouver Lucienne et Kévin Apollonie, les premiers bouchons sautent, cette mouche n’est plus qu’un souvenir, son geste de nerf saccadé, réflexe lui-même devenu danse, les branches du frênes accompagnent les nuages, les corps sont debout, peut-être moins pimpants, plus dressés, plus affairés, plus offerts encore, la foule est une pluie de bras et de jambes, les pieds choquent, les yeux envoient de lames qui ne tuent pas (ou alors qu’au travers de petites morts), toutes Méduses inverties, celles qui dépétrifient, qui animent au contraire les corps, la musique s’élance, le Centaure vient t’enlacer de ses bras musculeux, la musique abrutit, la danse enveloppe les parois (quelles qu’elles soient) et congèle toute douleur, qui ne sera qu’une écharde passagère pour du réel, la grande aiguille tourne comme tourne le cercle toujours plus épais du groupe, toutes les langues ne sont plus qu’un corps, il n’y a pas de limite, tu ne sais plus distinguer la salive de la sueur ni le sperme de la bière ou du cidre, tu tournes sur toi-même et tu fais se remuer la terre, tu tournes et tu tournes et tu tournes et tu tournes encore, il n’y a plus personne, tu gravites, épanouie, au centre de toi-même, tout le réel est ton satellite, tu es la reine ce soir, le monde est à tes pieds.

5.

Maintenant je prends conscience, oui, maintenant, et maintenant seulement, je prends conscience, oui, maintenant, je prends conscience du centre. Et même, je dirais, du centroïde. On était paumé, pratiquement au centre du territoire national, à mille lieux de la moindre petite frontière nationale. On était au fin fond du plus loin.

J’ai subitement pris conscience de cela, oui bien que j’entrevoyais, je cernais le problème depuis le début. Ma douleur m’avait-elle aveuglée ? Elle qui tirait toute la couverture à elle et réclamait tous les suffrages et les attentions ? Le décalage, le déséquilibre.

Le boitement. Trente-cinq années, de.

Trente-cinq années et le Grand Bal de l’Europe pour comprendre que c’est le boitement la solution. On ne sait pas sur quel pied danser ? Qu’à cela ne tienne. Dansons, et dansons sur les deux pieds. Peut-être la danse, comme la musique, mais enfin c’est le rythme, et puis là il est dedans, le rythme donc, peut-être ce déhanchement (ce manque d’équilibre, cet équilibre même) pour aller… droit ?

Non.

N’importe quoi. La danse ne fait qu’effleurer le problème. La danse ne s’occupe que de corps, elle se contrefout pas mal de savoir ce qui les habite. D’ailleurs ils l’ont compris, la plupart, ici. Pas comme toi à vouloir lutter contre la danse (impossible victoire à ce combat).

Ce n’est pas un festival de danse, c’est un marché aux bestiaux. Lorsque tu mets de côté les musiciens — leur cas est désespéré — , puis aussi les Anciens — qui viennent se leurrer à frôler leur jeunesse de place populaire et de lampion de la Libération ; lorsque tu écartes encore les pochetrons, les babos revenants émaciés, les curieux, les fadas, les enfants, les égarés ; lorsque tu enlèves les professeurs des écoles et que tu ôtes les professeurs du second degré,

reste la masse des corps brûlants, les vêtement de soie ou de lin (les beaux habits !), la jambière et le corset à n’en pas douter et peut-être les jarretelles, la chaleur fraiche de corps qui se cherchent, les bras qui tirent vers le torse et les cuisses qui font l’étau, tout ce qui vient aguicher les sexes, il est là au centre le centroïde, l’œil irrésistible des cyclones, tout paré grimé maquillé pour passer en là-dedans, et défaire l’approche depuis la danse de repérage (en groupe) à la chorégraphie du désir (en couple), où se parent les poitrines et se tendent les verges qui à trop vouloir percer succombent à leur propre méat, habile mélange de musique et d’ivresse, de rythme imposé à la salle comme à la nuit, le corps est autel et la grâce une étincelle et la communion est orgiaque et le corps est sacrifice offert à lui-même, et l’œil agrippe au moyen d’un écho et la mazurka et la valse, tu es ensorcelée, emportée et saoule de tourner où tu ne effondras qu’au coup de g…

6.

Et la danse créa la femme.

Car ici (comme ailleurs !) c’est un sujet rare et flottant, aussi élégant que hautain — et trop nombreux pour satisfaire tous — comment résoudre cette tragique équation — il faut en passer par là — il faut passer par elle — et tant pis si pour ce peu elle danse avec une autre, en patience — et la voilà à toi — et tu n’as qu’une seule tâche en ce bas-monde, lui faire tourner la tête, et pour ce faire projeter ce dans un double mouvent (centrifuge : tout autour du centre de la piste — la petite aiguille) ≠ (centripète : vers toi, vers le plus de toi , vers le plus intime de toi, là où et le dard de l’aiguille, et le désir, et le centroïde cohabitent), et cette tâche n’est ni simple ni donnée à tous, ni pas ingrate ni pas radicale, ni pas ridicule, ni même pas de la plus capitale exigeance,

la voilà dans tes bras c’est le monde à ses pieds que tu représentes et t’entêtes à lui donner, lui abandonner, cette adhésion qui est adhésive, cet sympathie, cet unisson, ne pas se méprendre, ne pas forcer, ne pas renverser, allier le courage de la grâce (sa folie en somme) avec le concret de l’éphémère (sa mort quoi), avance, danse, avance, danse, oublie, oublie tout, oublie toi, oublie la, la traque n’a de de chance de réussir que si tu agis de biais, torse est ta volonté et oblique est la danse, avance, danse, recule, porte et projette, retiens et enserre, aime, embrasse et aime, si tu veux caresser ce corps, tu n’as d’autre choix à présent que de marcher avec elle, que de fondre sur elle, sans qu’elle ne s’en rende compte, tu dois la dompter en donnant l’air d’être son domestique, car c’est à sa faveur que tu maîtriseras ton propre pas, ton propre corps, ton propre oblique, ton propre déraillement, sans vergogne ni sans honte (je pose une distinction, là), c’est le plus simple des attachements et le plus attendrissant des suicides, c’est l’offrande, l’abandon, avance, danse, recule, avance, fonds-toi dans la foule de sorte qu’elle fonde en toi, elle est prête et tu le sens, elle n’attend plus que ça, la moiteur de ses aisselles ne trahit qu’à peine la chaleur de son bas-ventre, tu le sens contre toi, elle bout et elle est à toi, elle est toi, Vous n’entendez plus rien autour

que le Monde qui Tourne.

Le grand bal de l’Europe (1-3)

juillet 30th, 2012 § 0 comments § permalink


Suite improvisée de passage à Gennetines pour le Grand Bal de l’Europe, évènement qui rassemble des milliers de danseurs de danses traditionelles européennes (« folk ») : mazurka, polka, polska, valse, bourré, chapelloise, tarentelle, fandango, sardane, rigaudon, quadrille, horo, gavotte, an-dro, serrinha, la liste est infinie. Une seule contrainte : une page par texte — et voir comment la contrainte peut être transgressée. En deux temps : ici et .


1.

La douleur nait très exactement dans la fesse, en un point qu’on situerait très exactement au centre même de la fesse, en plein milieu, en hauteur comme en largeur comme en profondeur, comme si toute la fesse se générait ou se rassemblait en un point qui la définisse et la supporte, eh bien la douleur est exactement là, à cet endroit-là. Si on pouvait passer la masse de graisse, on pourrait très exactement la désigner du doigt, on pourrait la réduire ou la réserver, l’arracher comme un clou ou une écharde, la soigner ou bien l’extraire. Comme un aiguillon. Comme un aiguillon, la douleur n’est qu’un seul point, une tête minuscule, un dard, fiché en plein milieu de la fesse.

La douleur est très exactement ce point dans la fesse gauche, en plein son milieu, mais son écho est retentissant. Elle te coupe en deux la douleur, divise le corps, y sème le trouble, la zizanie ; elle t’oriente (te polarise), et démembre.

Comme un monstre bifide, comme un centaure de pacotille, une vouivre hésitante, qui s’excuserait presque d’exister, informe aberrante en ce bas-monde, ton corps n’est plus que le mot DÉGINGANDÉ.

Son écho est retentissant, il irradie, il se prolonge comme un serpent, se partage comme une douve, il faits des éclats des copeaux, s’approprie temporairement une région du corps (parfois fort éloignée du point d’impact), cou, mollet, flanc, il nage comme un serpent (mais un serpent est-il en mesure de danser ?), ondulant peu, très linéaire au contraire, très exacte ophidienne, implacable cordeau, fil à plomb, garrot dedans, ceinture. La corde descend, irritée, rougeoyante, jusque au bout du pied où elle semble venir cogner, et sans issue, faire demi-tour, impossible, ou au prix de lourdes frictions, et revenir, se racrapoter, venir entasser à nouveau dans toute la jambe encore un peu de butin d’étoiles chinoises.
En conséquence de quoi la jambe est ridicule et raide, et le corps boite. Tout mouvement est suspect, et la plus grande prudence s’impose car marcher c’est marcher sur des œufs ; mais des œufs dont la coquille est en brisée car ils étaient de verre.

Alors, danser ? Est-ce qu’un centaure a l’autorisation de danser ? La ruade dont il est coutumier, le petit trot idiot, ou cette pelote musculeuse de membres, quel sera son destin sur la piste ? Le cirque ? Il faut trouver le point juste, le point d bascule et donc d’équilibre, car tout l’équilibre est mouvement ?

2.

La contrainte c’est une page (soit que le temps passe et ne permette pas de s’étendre plus, soit que le matériaux, dans ces rassemblements, se fasse rare, — ou l’attention), mais comment d’une page extraire ce que je vis ici ?

Le vent couve, c’est à peu près la seule horloge qui courre ici. Lorsque tu arrives au campement il se produit un phénomène météorique aussi rare qu’inconvenant (en cette saison et en ce lieu), un halo solaire appelé parhélie. Deux arcs multicolores entourent la boule infatigable du soleil. Un rayonnement très simple mais blessant (et ça tu ne sais pas pourquoi). Les alentours sont humides, étangs et roselières mosaïquent. C’est un pays d’eau, les frênes le disputent aux salicaires. C’est aussi un pays de vaches.

Tous ces bétails suivent le vent. Le soleil entre parenthèse ne parvient pas à chauffer les unes, à sécher les autres.

Il sert à rappeler, simplement, l’existence du jour. Ce n’est ni anodin ni futile parce que le temps ici se dérègle, vu qu’il est confié comme en consigne au sel rythme de la musique et de la danse.

C’est presque un campement militaire d’un genre nouveau, et l’organisation est tout autant spartiate que martiale. Après le campement, et son bazar de tentes et de bagnoles, on traverse la petite route pour venir à l’espace des parquets qui sont d’immenses tentures d’inox et de toile – les mêmes qu’on voit sur les écrans dans les pays en guerre avec leurs réfugiés crasseux et hagards, parce que vivre en permanence sous les auvents aux initiales bleu ciel quand le climat et/ou la guerre interdisent jamais qu’on s’arrête, et la violence (est-ce que les couples Syriens s’accordent aujourd’hui le temps de cette ronde, de cette abolition, des horloges dans l’abomination très crue très concrète très cruelle de l’histoire ?)

Les grandes tentes qui accueillent les danseurs sont sobrement composées d’un parquet de bois et d’une scène très simple où les assemblages les plus divers d’instruments lancent la musique qui s’aventure puis s’évertue, laminante tantôt, et tantôt cassante, imperméable et obstinée jusqu’au petit jour.

Il y a aussi une horloge, dans chacune, dont on a pris soin d’ôter la petite aiguille (à quoi servirait-elle ?).

3.

Appuyé plus qu’il ne faut d’un côté seul du corps, je parcours la campement de fortune, grotesque damier de tentes, de camping-cars et de voitures, à portée de corne des vaches qui sonnent le rappel de l’aube.

On perçoit, parmi ces cornes de brume, partout, surnageant par lambeaux, flottant au grès des courants d’air, les gémissements et frottements, les soufflements et pincements, les battements et grincements de tous les instruments de la création, et tant pis si on est incapable de nommer ou d’isoler la vièle à roue, la cornemuse ou le nyckelharpa.

J’erre en quête de pain entre les emplacements délimités à la rue-balise fatiguée et à la chaux éparpillée dans les herbes. Les gens viennent de toute l’Europe et le signifient par des drapeaux incommodément plantés devant leur fragile logis (?).

Je ne suis que frisson ; unique frisson qui s’est emparé de mes territoires à la faveur de la nuit dansée, de la fête et de tous les frôlements de peaux de la veille, (fièvre ? réflexe moteur ? pulsion d’animal ?) et puis le vent se lève qui porte des accords déglingués à hue et à dia.

Il y a de grands rectangles dans les champs, indiquant qu’une voiture ou une pente a séjourné et s’en est allée, et l’herbe dessous est jaunie et piétinée (elle travaille déjà à redresser l’affaire) (elle a toujours travaillé, en vérité, au prix d’un effort photosynthétique supplémentaire, percer la nuit et le concret et la masse n’est pas une mince tâche) et vient cerner des ces hauts millimètres les frontières de la toile ou de la tôle, comme un siège.

La démarche claudicante qui me caractérise me suggère l’ébriété ou l’obésité, à charge aux passants croisés de l’attribuer à l’alcool au sexe ou à la danse. (De la joie peut-être, qui fait office de grâce dans ce corps tourmenté, inapte à la danse, incapable d’aucune légèreté.)

Ils ne savent pas que je ne danse pas. Ne peux pas danser. Il ne savent pas plus que je les ausculte.

Le pain est loin et la distance le rend plus cher encore à mes yeux et mon ventre quand enfin, corps fendu brisé, éparpillé dissous dans la masse de tous les autres, je le saisis (unique geste possible) entre mes deux mains.

Le campement n’est plus qu’un champ des ruines de la nuit, de sons avortés de désirs entrechoqués, consumés comme des grillades. Les vigiles qui surveillent les véhicules sont les seuls êtres encore debout et sans doute tu te réveilles, entre deux crampes engourdie, le corps encore oint de la veille.

Suffit sa peine 94 • C’est entre lui et moi

avril 3rd, 2011 § 0 comments § permalink

Où l’on apprend que…

§ Le matin souvent elle se retrouve à dormir sur le ventre et je peux à loisir la regarder dormir, regarder son dos, et admirer sa croupe. Il n’y a rien au monde qui ne me rende plus vivant, plus serein, plus humain. C’est comme si se tenait là, dans son galbe, la clef du monde, sa cause, sa nécessité.

§ Lentement je tire le drap qu’elle a déjà repoussé dans le sommeil à cause de la chaleur, de la torpeur, de la chambre. Le plus dur est de retirer sa culotte ou son string. Je peux y passer plus d’une heure, arrêtant tout mouvement et ne respirant plus au moindre de son remuement vers la veille. Plus d’une fois j’ai dû abandonner et simuler que je me levais. Mais elle se rendormait et je vaquais à mes occupations.

§ Mais lorsque j’y parviens je peux rester des heures à l’observer, je plonge littéralement mon regard entre ses fesses. Et souvent je ne peux m’empêcher de toucher, caresser, humecter, du doigt ou de la langue, le siège, le foyer, le cœur de mon courage. Lorsque l’érection est trop forte, je m’approche d’elle et réussis à force d’insistance à la persuader dans son demi-sommeil à m’accueillir. Il est arrivé qu’elle ne se réveille pas. A vrai dire cela concerne peu la femme : cela regarde son cul et moi ; c’est une affaire entendue entre nous. Si on peut s’aimanter comme le chat et la souris, avides réciproques et également voraces, je ne vois pas qui ça dérange. Lorsque son vagin est trop sensible, je me rabats ailleurs ; la cuisse, l’aine, sont tout à faits satisfaisants à répondre à notre clignotement. Mais si je parviens à m’échiner au plus étroit, je n’ai que quelques secondes pour jouir • son désintéressement nous submerge.

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Suffit sa peine 83 • Cicatrices dans la cuirasse

mars 23rd, 2011 § 0 comments § permalink

Où l’on apprend que…

§ On a essayé de s’isoler toute la soirée Anna et moi, pas moyen. Brice était toujours dans nos pattes. Un peu comme son chien avec Tof. Heureusement celui-là n’était pas venu avec nous. La villa que Brice avait dégottée, du côté de la pinède et à deux pas de la mer, était spacieuse ; peu meublée, elle donnait une impression étrange ; et puis ancienne, elle était pleine de petits défauts, des cicatrices dans la cuirasse. Finalement, en plein jour, elle devait être moins classe. On l’a vue que de nuit. La nuit ça cache la vérité. Ou non plutôt, ça la transforme. Ouaich.

§ Pas moyen de lâcher de con de Brice et Anna était pas claire non plus. Paraît qu’elle en pince pour Tof, mais lui il est trop con, il bouge rien. Moi je me la ferais bien, mais Brice est plus grand, il parle mieux, il est mieux gaulé, l’enculé. On avait bien picolé déjà chez lui, des Picon-bière. On s’est finalement calés dans le salon, et on a trouvé le bar. On s’est terminé au sky, au rhum, à la vodka, tout ce qui traînait dans le bar. On a bu cercueil sur cercueil, tequilas frappées, et même des bières esseulées qui faisaient pas le poids. Puis ça s’est échauffé. Brice a proposé qu’on matte un film de cul sur Canal, et c’est ce qu’on a fait. On a bédave aussi. Je ne sais pas trop comment ça a tourné après. Avachis sur le canapé, on était là, Anna entre nous, et je crois qu’on la pelotait en même temps. Elle était plus ou moins partie. Moi aussi, je me suis endormi. Au matin, j’étais tout seul sur le canap’. Tout seul dans la villa. J’ouvrais à peine les yeux quand les flics m’ont cueilli.

§ Putain, la latche, j’étais encore à poil.

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