Le grand bal de l’Europe (4-6)

31 juillet 2012




Suite improvisée de passage à Gennetines pour le Grand Bal de l’Europe, évènement qui rassemble des milliers de danseurs de danses traditionelles européennes (« folk ») : mazurka, polka, polska, valse, bourré, chapelloise, tarentelle, fandango, sardane, rigaudon, quadrille, horo, gavotte, an-dro, serrinha, la liste est infinie. Une seule contrainte : une page par texte — et voir comment la contrainte peut être transgressée.


4.

La mouche, de ces mouches vertes dont on se méprend sur les goûts culinaires, Lucilia sp., dont les vers sont utilisés en asticothérapie pour nettoyer les plaies en ne s’attaquant exclusivement qu’aux chairs nécrosées, est posée devant sur la table (ces tales de fêtes de village qu’on doit aller chercher aux Services Techniques de la Mairie), la mouche d’un coup sec s’envole, un millième de seconde, son agilité n’a pas de mots, chandelle droite comme un I, puis revient se poser exactement au même endroit, comme si ce point précis de la table avait été marqué ; je vois bien que c’est le même, moi, parce que juste à côté il y a un petit nœud que le bois a fait. (Est-ce que l’arbre a conscience qu’il danse lorsqu’il évolue de la sorte, comme ces frênes sous lesquels j’écris, dans le vent qui vient annoncer la pluie, ou quand il craque et se tord dans la flamme qui le ravage et le mange, la flamme du feu de joie que tout appelle ici, n’étaient les panneaux redondants stipulant expressément l’interdiction de la moindre étincelle ?)

(Et puis est-ce que le nœud est apte à la danse, lui qui est la très sensible incarnation du liber qui se mélange, de la vie qui se noyaute et s’embryonne, et se rassemble, chignole inverse, spire goulue ?)

Les tables sont longuement lavées (et à grandes eaux !) des de la nuit chaque matin et chaque matin l’armada de bénévoles rince (à grandes eaux !) et cire les parquets pour la nuit qui vient.

Les corps ébouriffés, dispersés dans le périmètre, visages effarés de fatigues et blancs, et de musique aussi, et du reste, engoncés dans leurs propres reflets, dans leurs propres replis Quechua®, exténués, reposés comme des pieux, aussi vifs que, à même le sol, et on installe par ailleurs la sonorisation, on graisse les cordes et affute les archers, on désécharde, la pénombre va venir ensevelir tout le paysage d’un voile nécessaire qu’on en finisse avec la lumière du jour et peu importe si la pluie, Lucien va retrouver Lucienne et Kévin Apollonie, les premiers bouchons sautent, cette mouche n’est plus qu’un souvenir, son geste de nerf saccadé, réflexe lui-même devenu danse, les branches du frênes accompagnent les nuages, les corps sont debout, peut-être moins pimpants, plus dressés, plus affairés, plus offerts encore, la foule est une pluie de bras et de jambes, les pieds choquent, les yeux envoient de lames qui ne tuent pas (ou alors qu’au travers de petites morts), toutes Méduses inverties, celles qui dépétrifient, qui animent au contraire les corps, la musique s’élance, le Centaure vient t’enlacer de ses bras musculeux, la musique abrutit, la danse enveloppe les parois (quelles qu’elles soient) et congèle toute douleur, qui ne sera qu’une écharde passagère pour du réel, la grande aiguille tourne comme tourne le cercle toujours plus épais du groupe, toutes les langues ne sont plus qu’un corps, il n’y a pas de limite, tu ne sais plus distinguer la salive de la sueur ni le sperme de la bière ou du cidre, tu tournes sur toi-même et tu fais se remuer la terre, tu tournes et tu tournes et tu tournes et tu tournes encore, il n’y a plus personne, tu gravites, épanouie, au centre de toi-même,, tout le réel est ton satellite, tu es la reine ce soir, le monde est à tes pieds.



5.

Maintenant je prends conscience, oui, maintenant, et maintenant seulement, je prends conscience, oui, maintenant, je prends conscience du centre. Et même, je dirais, du centroïde. On était paumé, pratiquement au centre du territoire national, à mille lieux de la moindre petite frontière nationale. On était au fin fond du plus loin.

J’ai subitement pris conscience de cela, oui bien que j’entrevoyais, je cernais le problème depuis le début. Ma douleur m’avait-elle aveuglée ? Elle qui tirait toute la couverture à elle et réclamait tous les suffrages et les attentions ? Le décalage, le déséquilibre.

Le boitement. Trente-cinq années, de.

Trente-cinq années et le Grand Bal de l’Europe pour comprendre que c’est le boitement la solution. On ne sait pas sur quel pied danser ? Qu’à cela ne tienne. Dansons, et dansons sur les deux pieds. Peut-être la danse, comme la musique, mais enfin c’est le rythme, et puis là il est dedans, le rythme donc, peut-être ce déhanchement (ce manque d’équilibre, cet équilibre même) pour aller… droit ?

Non.

N’importe quoi. La danse ne fait qu’effleurer le problème. La danse ne s’occupe que de corps, elle se contrefout pas mal de savoir ce qui les habite. D’ailleurs ils l’ont compris, la plupart, ici. Pas comme toi à vouloir lutter contre la danse (impossible victoire à ce combat).

Ce n’est pas un festival de danse, c’est un marché aux bestiaux. Lorsque tu mets de côté les musiciens — leur cas est désespéré — , puis aussi les Anciens — qui viennent se leurrer à frôler leur jeunesse de place populaire et de lampion de la Libération ; lorsque tu écartes encore les pochetrons, les babos revenants émaciés, les curieux, les fadas, les enfants, les égarés ; lorsque tu enlèves les professeurs des écoles et que tu ôtes les professeurs du second degré,

reste la masse des corps brûlants, les vêtement de soie ou de lin (les beaux habits !), la jambière et le corset à n’en pas douter et peut-être les jarretelles, la chaleur fraiche de corps qui se cherchent, les bras qui tirent vers le torse et les cuisses qui font l’étau, tout ce qui vient aguicher les sexes, il est là au centre le centroïde, l’œil irrésistible des cyclones, tout paré grimé maquillé pour passer en là-dedans, et défaire l’approche depuis la danse de repérage (en groupe) à la chorégraphie du désir (en couple), où se parent les poitrines et se tendent les verges qui à trop vouloir percer succombent à leur propre méat, habile mélange de musique et d’ivresse, de rythme imposé à la salle comme à la nuit, le corps est autel et la grâce une étincelle et la communion est orgiaque et le corps est sacrifice offert à lui-même, et l’œil agrippe au moyen d’un écho et la mazurka et la valse, tu es ensorcelée, emportée et saoule de tourner où tu ne effondras qu’au coup de gr



6.

Et la danse créa la femme.

Car ici (comme ailleurs !) c’est un sujet rare et flottant, aussi élégant que hautain — et trop nombreux pour satisfaire tous — comment résoudre cette tragique équation — il faut en passer par là — il faut passer par elle — et tant pis si pour ce peu elle danse avec une autre, en patience — et la voilà à toi — et tu n’as qu’une seule tâche en ce bas-monde, lui faire tourner la tête, et pour ce faire projeter ce dans un double mouvent (centrifuge : tout autour du centre de la piste — la petite aiguille) ≠ (centripète : vers toi, vers le plus de toi , vers le plus intime de toi, là où et le dard de l’aiguille, et le désir, et le centroïde cohabitent), et cette tâche n’est ni simple ni donnée à tous, ni pas ingrate ni pas radicale, ni pas ridicule, ni même pas de la plus capitale exigeance,

la voilà dans tes bras c’est le monde à ses pieds que tu représentes et t’entêtes à lui donner, lui abandonner, cette adhésion qui est adhésive, cet sympathie, cet unisson, ne pas se méprendre, ne pas forcer, ne pas renverser, allier le courage de la grâce (sa folie en somme) avec le concret de l’éphémère (sa mort quoi), avance, danse, avance, danse, oublie, oublie tout, oublie toi, oublie la, la traque n’a de de chance de réussir que si tu agis de biais, torse est ta volonté et oblique est la danse, avance, danse, recule, porte et projette, retiens et enserre, aime, embrasse et aime, si tu veux caresser ce corps, tu n’as d’autre choix à présent que de marcher avec elle, que de fondre sur elle, sans qu’elle ne s’en rende compte, tu dois la dompter en donnant l’air d’être son domestique, car c’est à sa faveur que tu maîtriseras ton propre pas, ton propre corps, ton propre oblique, ton propre déraillement, sans vergogne ni sans honte (je pose une distinction, là), c’est le plus simple des attachements et le plus attendrissant des suicides, c’est l’offrande, l’abandon, avance, danse, recule, avance, fonds-toi dans la foule de sorte qu’elle fonde en toi, elle est prête et tu le sens, elle n’attend plus que ça, la moiteur de ses aisselles ne trahit qu’à peine la chaleur de son bas-ventre, tu le sens contre toi, elle bout et elle est à toi, elle est toi, Vous n’entendez plus rien autour

que le Monde qui Tourne.


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