GEnove. Villes épuisées

juillet 24th, 2017 § 0 comments § permalink

Benoît Vincent ¶ GEnove
 

Le texte

numérique : ISBN 978-2-9541654-0-0 – 9×9 textes + 9 péritextes – 0 €
papier : 979-10-95244-07-3 – 306 pages – 20€
couverture : Cheeri
✓ Texte publié en 2012 (version internet) et le 12 mai 2017 (papier)
♨ écriture et publication en ligne, 2008-2015 – reprise jusqu’à début 2017

Attention Le site internet qui a vu naître le texte est toujours en ligne [www.ge-nove.net] mais, dans le cours d’une radicale mise à jour suite à la publication papier, tous les liens sont désactivés.

 

Quatrième

Par le biais de neuf chapitres de neuf textes, l’auteur évoque la complexité de la ville de Gênes en Italie et la relation qu’il entretient avec elle. Essai autogéographique, ce texte fascinant décortique l’organisme urbain, son vernaculaire et ses épiphanies (cuisine, chansons, paysages, transports, économie, culture, histoire…)

 

Echos

Presse, radio, blogues…

Jacque Josse, sur le site de larevue remue.net (20 juillet 2017) : « Cet ensemble – que l’on peut arpenter en empruntant plusieurs itinéraires – n’a évidemment rien du guide touristique. C’est d’abord un ouvrage foisonnant, conçu par un curieux qui ne cesse de noter ses étonnements, de questionner ce qu’il découvre d’une ville trop riche pour qu’on puisse n’en faire qu’une lecture linéaire. C’est à une marelle étonnante, à une imparable parade oulipienne, à une savante déconstruction (pivotant autour du chiffre 9) que s’adonne Benoît Vincent, en inventant Gênes au pluriel, et en invitant le lecteur à en faire de même. »

Alain Nicolas, dans L’Humanité (19 juillet 2017) : « C’est aussi le rendez-vous des mots et du réel, auquel Benoît Vincent ne se dérobe pas en donnant une furieuse envie de ne jamais refermer ce livre et de partir, toutes affaires cessantes, pour Gênes. »

Hugues Robert, sur le blog de la librairie Charybde (9 juillet 2017) : « Tout ce qui peut s’avérer nécessaire à la reconstruction patiente, fiévreuse et poétique, de l’identité de cette ville coincée entre ciel et eau, qui fut la Superbe et qui demeure une extraordinaire bizarrerie, sera soigneusement mobilisé et projeté contre les 80 autres éléments, nous offrant des séries entières de chocs libérateurs. Et c’est ainsi que Benoît Vincent nous offre bien davantage qu’une ville, fût-elle unique : une démarche littéraire fondamentale, construite et étagée, pour appréhender une essence par nature volatile et fragile, sous les amoncellements de l’Histoire et du réel – comme nous l’annonçait sans ambages le beau sous-titre de « Villes épuisées ». »

Emmanuelle Caminade, sur le blog L’Or des Livres (21 juin 2017) : « Cette étrange façon de raconter la ville évoque bien sûr Marco Polo, ce voyageur étranger décrivant les propres villes de son empire au grand Khan dans Les villes invisibles, et surtout le grand oeuvre de ce marchand et explorateur vénitien dont s’est inspiré Italo Calvino : deux textes qui, entre autres, irriguent fortement GEnove »

« Se prêtant à de nombreuses relectures car permettant une redistribution des cartes pour changer la donne à l’infini, offrant ainsi au lecteur mille et un chemins pour affiner sa perception de cette ville symbolique à la fois visible, invisible et imprévisible, GEnove est un livre foisonnant et vertigineux totalement atypique. Une expérience de lecture(s) exigeante et exaltante que je conseille vivement. »

Sean J. Rose, dans la Livres-Hebdo #1127 (28 avril 2017) : « Car GEnove c’est aussi le récit de cette relation-là, s’enchevêtrant dans une cartographie singulière qui n’a d’autre boussole que le sens poétique. »

François Bon (aussi plus bas !), dans son Service de Presse #33 (25 avril 2017) sur la plateforme vidéo bien connue. C’est à 25’45 » :

 

Du temps du site internet

Les premières lectures, bien que tardives, ont été consacrées à la version numérique du texte, c’est-à-dire au site liminaire.

• Ainsi Noëlle Rollet ouvre admirablement le bal sur le site Glossolalie (juin 2014) :
« On s’attendait à de l’aléatoire qui le soit un peu moins, et il y a bien quelques pan­neaux, neu­vains points de repères, qui indiquent bien une direc­tion, mais l’on n’est plus si atta­ché à connaître la des­ti­na­tion, fina­le­ment, on n’a pas hâte d’arriver à connaître la fin. On déam­bule, et on prend l’habitude, ici aussi, de voir se côtoyer la recette des tro­fie al pesto et un poème sur­réa­liste. C’est ainsi que GEnove peu à peu s’organise, devient orga­nique, dans ce désordre de la lec­ture de texte rigou­reu­se­ment ordon­née. L’ennui bien sûr, c’est qu’on pei­nera par­fois à retrou­ver ensuite tel texte qui ne payait pas de mine, l’obscure ruelle qu’il nous prend sou­dain l’envie de revi­si­ter, et qu’on se retrou­vera à lâcher quand même le fil d’Ariane pour se perdre fran­che­ment, cette fois-ci, le cœur léger, heu­reux de s’égarer au fil du texte. […] Or, beau­coup plus que la com­plexité du dis­po­si­tif mis en place, c’est au fond cela que j’appelle l’écriture expé­ri­men­tale, celle qui per­met une expé­rience de lec­ture, au sens plein du terme, c’est-à-dire qui me fait vivre une lec­ture dont j’ignorais qu’elle était pos­sible (et peut-être par­fois ne l’était-elle pas avant tel auteur). GEnove y réus­sit, en tirant parti de la spa­tia­li­sa­tion effec­tive du web pour « col­ler » à celle de la ville, non pas en creuse mime­sis, mais en décalque fonc­tion­nel, afin que puissent s’y ins­crire autant de tra­jets que de lec­teurs – un vir­tuel redou­ta­ble­ment plus proche de l’expérience réelle que le livre?

 

• « magnifique expérience narrative et expérimentale » (François Bon, Grues jaunes de Gênes, in Tiers Livre, 22 juillet 2014 : http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1741

 

On dirait du (on l’a dit)…

• Italo Calvino
• Julio Cortázar
• Jean-Yves Jouannais
• Sébastien Ménard
• OULIPO
• Georges Pérec
• Marco Polo
• Emmanuel Ruben
• Antonio Tabucchi

 

Toponomies • bibliographie

février 7th, 2017 § 0 comments § permalink

 

Le 3 décembre dernier, j’étais invité avec Nicole Caligaris et Hélène Frédérick par Pierre Senges, en résidence à Nantes, qui nous proposa cette carte blanche : une joute de lectures de textes ayant trait à l’espace. En voici au moins la bibliographie utile, bigarrée.

 

Voici les texte effectivement lus par les nos soins :

• Samuel Beckett, Le dépeupleur, 1970 BV
• Jorge Luis Borges, L’Auteur et autres textes, 1960 PS
• Italo Calvino, Temps Zéro, 1970 PS
• Italo Calvino, L’ubac, 1971 BV
• Opicino de Canistris, dans Dialectique du Monstre de Sylvain Piron, 2015 PS
• Fernand Deligny, Ce gamin-là, texte du film de Renaud Victor, 1975 NC
• Louis-René des Forêts, Ostinato, 1997 BV
• Fred Deux, La Perruque, 1969 NC
• Marguerite Duras, Le ravisssement de Lol V. Stein, 1964 BV
• Hélène Frédérick, Plans sauvages, 2016 PS
• Francis Hallé, Eloge de la plante, 1999 BV
• André Hardellet, Sommeil, 1969 NC
• Mireille Havet, Journal [1918-1919], 2003 PS
• Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, 2015 PS
• Florent Lahache et Catherine Jourdan, Tracer le commun. Notes sur la Géographie subjective, 2008-… NC
• frère Marie-Victorin [Conrad Kirouac], Flore laurentienne, 1935 HF
• Henri Michaux, Passages, 1950 BV
• Nathanaël, L’heure limicole, 2016 HF
• Élisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, 1869 HF
• Élisée Reclus, Histoire d’une montagne, 1880 HF
• Pierre Senges, Études de silhouettes, 2010 NC
• Pierre Senges, Fragments de Lichtenberg, 2008 BV
• Pierre Senges et Killoffer, Géométrie dans la poussière, 2005 PS
• Pierre Senges, Recueil d’analogies à l’usage des patients HF
• Henry David Thoreau, Couleurs d’automne, 1862 HF
• Benoît Vincent, Farigoule Bastard, 2015 BV [Important : ce n’est pas par excès d’égocentrisme que j’ai lu (et en tout premier) mon propre texte, c’est sur la demande de Pierre, qui a proposé la soirée en “utilisant” mon mot de topomanie]

 

Pour ma part, les textes que je n’ai pas eu le temps de lire étaient les suivants :

• Maurice Blanchot, L’entretien infini, 1969
• Stefano D’Arrigo, Horcyus orca, 1975
• André Du Bouchet, L’ajour, 1998
• Antoine Emaz, En deçà, 1990
• Vassili Golovanov, Eloge des voyages insensés, 2002
• Pascal Quignard, Sur le défaut de terre, 1979
• Elisée Reclus, La terre, 1869
• Maurice Scève, Micrcosme, 1560
• Gao Xingjian, La montagne de l’âme, 1990
• Sun Zi, L’art de la guerre, VIe siècle avant JC

Italo Calvino • L’ubac

novembre 27th, 2016 § 0 comments § permalink

On appelle « ubac » — en dialecte ubagu, le lieu où le soleil ne tape pas, et en langue correcte, selon une locution plus recherchée : a bacìo1, tandis qu’on appelle a solatìo2, ou « adret » — abrigu en dialecte — le lieu ensoleillé. Le monde que je décris est celui-là, une sorte d’amphithéâtre concave vers le midi, privée de son versant convexe, lequel est tourné vers le minuit ; par conséquent l’ubac se trouve en portion congrue, tandis que l’adret est de plus grande étendue.

Ce n’est qu’au fond des torrents hérissés de cannes au crissement de papier, ou dans les vallées cambrées, coudes à coudes, ou derrière les sommets des faîtes des poëts, et en-arrière de la succession des contreforts de la chaîne de montagnes parallèle à la côte, que se donne cet assombri de vert, cet effleuré des roches dans les terres délavées, cette proximité du froid qui monte de dessous la terre et cet éloignement, non seulement de la mer invisible, mais aussi du féroce azur du ciel incombant le sentiment d’une frontière mystérieuse qui sépare du monde ouvert et étranger, qui est le sentiment d’être arrivé « int’ubagu», dans l’opaque revers du monde

de sorte que je pourrais définir l’“ubagu” comme avertissement : le monde que je décris a un revers, une possibilité de me retrouver orienté de manière différente, dans un rapport différent au cours du soleil et aux dimensions de l’espace infini, signe que le monde présuppose un reste du monde, au-delà des barrières des montagnes qui se succèdent derrière mes épaules, un monde qui se prolonge dans l’opaque avec ses pays, ses cités, ses plateaux et ses cours d’eau et ses marais, avec des chaînes de montagnes qui cèlent des acrochores de brume ; je sens ce revers du monde caché au-delà de la haute épaisseur de terre et de roche, et c’est déjà le vertige qui vrombit à mon oreille et me pousse vers l’ailleurs

Même si l’on considère l’observateur immobile, comme au début, sa situation au regard de l’ubac et de l’adret restera controversée, parce que son moi tourné vers l’adret est le côté opaque qui voit depuis chaque pont arbre ou toit, tandis qu’est en plein soleil le mur ou le versant auquel je tourne le dos, le mur fleuri de bougainvilliers, le versant où croissent les buissons d’euphorbes, le fourré de figuiers d’Inde, l’espalier de câpriers.

mais ce n’est pas cela qui compte parce que si l’on admet que je suis en train de regarder l’embouchure d’une quelconque vallée, et que j’ai derrière moi le torrent escarpé et ombrageux, rien ne prouve que je sois sur le point d’avancer plus encore dans le découvert ou bien au contraire de reculer vers le fond de la vallée ; c’est pourquoi il est juste de dire que le moi tourné vers l’adret est dans le même temps un moi qui se retire dans l’ubac.

et si je pars de cette position initiale et que je considère les successifs états de ce même moi, chaque pas en avant est aussi un retrait, la ligne que je trace s’enveloppe toujours plus vers l’ubac, et il est inutile que je cherche à me rappeler à quel point je suis entré dans l’ombre, j’y étais depuis le début, il est inutile de chercher au fond de l’ubac une issue à l’ubac, je sais maintenant que le seul monde qui existe est l’ubac et l’adret n’en est que le revers, l’adret qui opaquement cherche à se multiplier, mais qui ne parvient qu’à multiplier le revers de son propre revers.

D’int’ubagu, du fond de l’ubac moi j’écris, je dessine à nouveau la carte d’un adret qui n’est qu’un axiome invérifiable pour les calculs de la mémoire, le lieu géométrique du moi, d’un moi dont le moi à besoin pour se savoir moi, le je qui ne sert qu’à donner des nouvelles du monde au monde, un engin dont dispose le monde pour savoir s’il existe.

  1. Intraduisible.
  2. Idem.

Maintenance : textes en souffrance

septembre 27th, 2016 § 0 comments § permalink

Depuis la parution de Farigoule Bastard — qui vient de recevoir le prix Jean Follain de la prose poétique 2016 ! — un certain nombre de textes ont été entamés et trouvent difficilement leur résolution finale, pour cause de déplacements, de projets urgents, etc. Ou bien ils ont été écrits dans les carnets physiques, mais il faut prendre ce temps de les relire, de les saisir. En observant les brouillons dans ce cms, j’en compte 391, auxquels j’ôte les 250 textes (environ) de l’Anthologie de Spoon River et les 40 textes de Farigoule Bastard, qu’on m’a demandé de retirer, restent donc une centaine, une centaine !, de textes dont certains sans doute ne tiendront pas le choc.

Certains d’entre eux me tiennent très à cœur, aussi les listé-je ci-dessous, en leur adjoignant un lien qui mène vers une page provisoire vide. C’est peut-être une manière de conjurer le sort et me garder à l’esprit qu’il reste du pain sur la planche. Aussi de mettre à jour les mots-clefs, car l’œuvre d’un auteur évolue, et il me reste aussi à revoir dans le détail certains des textes théoriques du passé, dans lesquels parfois je ne me reconnais plus.

 

Dans la section [La littérature inquiète]
Auteurs neutres, textes denses : premières adresses à Pons, Gadenne, Hardellet, et autres auteurs sous-estimés ;
— Sur la voix narrative [de Blanchot] ; texte en cours d’écriture sur l’écriture
— Lignes de crête. Les deux versants de la littérature [l’Odyssée et l’Iliade, Sciascia, Vila-Matas, Calvino, Simenon et Joyce…]; texte sans cesse repris depuis vingt ans sur deux manières de concevoir la littérature ;
Ecologie et poésie : texte de la conférence prononcée à Nantes en novembre 2015, qu’il s’agirait de saisir…
Nouvelles du fond [sur Pierre Senges] ; suite à la parution d’Achab (séquelle) ;
— Le chant des abysses. Essai sur Horcynus orca de Stefano d’Arrigo. Celui-ci, par bonheur, est pratiquement terminé. Il me faut juste deux ou trois jours de voirvenir, qui peuvent en revanche arriver très tard ;
— Auteurs inconnus [sur Antoine Volodine] ; suite à la parution de Terminus radieux ;
L’extrême-fiction [sur Le paradis entre les jambes de Nicole Caligaris] ;
— Souvenir, de Louis-René des Forêts ;
— L’incendie à la chambre [sur Régis Jauffret] ;
— Fragments de Pierre Senges (sur Lichtenberg) ;

 

Dans la section [Récits] / Aujourd’hui la mer. Journal de Carlos Futuna
Au moins une cinquantaine de textes ont été écrits dans les carnets ; c’est le volet II de l’œuvre de CF. A quoi il faut ajouter une page plus explicite que celle actuellement en ligne.

 

Dans la section [Sur le chantier] / Les 20 ans d’Ambo(¡)lati
J’ai entamé la relecture et la sélection de certains textes de mes premiers carnets ; j’en suis au sixième, il en reste trente-trois. A chaque fois je parviens à sauver quatre ou cinq textes ; on peut estimer donc un petit groupe d’une grosse centaine de textes.

 

Dans la section [Traduction] / Horcynus orca
Une dizaine de textes soit entamés, soit non relus, soit simplement évoqués — d’ailleurs, par ailleurs.

 

Dans la section [Polémos]
Se payer de mots ; un texte pratiquement abouti sur les évidences et non-sens politiques — les ennuis afférents — l’inanité de bien des conversations politiques due au manque de logique et de sérieux et de culture politique des gens qui parlent de politique ;
La mort la politique ; un texte pratiquement abouti sur les auteurs engagés politiquement qui ont décidé — par leur engagement — de remiser le geste politique ;
Sur les Carnets de Gramsci
Pasolini, écrivain politique

 

Dans la nouvelle section [TU], pas encore créée
la table des matières ;
— les différents sections et textes qui composent cette anthologie générale.

Ligne de crête, partage des eaux, vallées séparées

septembre 20th, 2016 § 0 comments § permalink

Ce texte est en cours d’écriture ; mais pour des raisons techniques, je créé cette page fantôme…

Pourrait-on, pour une fois, proposer un modèle qui ne soit pas simplement dichotomique, décidé puis tracé selon des coordonnées horizontales et verticales, est-ce qu’on pourrait, une fois en passant, imaginer des modèles fondées sur le dehors, sur la myriade de formes mal symétrique mais solides du dehors, comme la carte des reliefs, le chevelu des bassins versants, les réseaux vasculaires, la danse des cellules, ou les étincelles de l’eau.

La fin des Italies (3)

juin 22nd, 2015 § 0 comments § permalink

Ce texte fait suite, avec quelques autres, à une première tentative, il y a quelques années.

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Une chose particulièrement frappante (pour moi tout du moins) lorsqu’on se promène ou réside dans les cités italiennes, c’est leur fonctionnalisme exacerbé.

Je m’explique. Lorsque je lis Diabolik, par exemple, dont j’aime la longévité nostalgique, je trouve une illustration de ce que je voudrais décrire (tout comme je le trouvais déjà dans les manuels scolaires, mais aussi, pourquoi pas, dans les textes de Calvino, je pense à Marcovaldo). Reclus dans leur refuge secret, Diabolik et Eva Kant lisent le journal, écoutent la radio, regardent la télé, ils échafaudent de nouveaux plans pour s’emparer de bijoux, jouissent du luxe de leur train de vie et s’aiment. Le commissaire Ginko, sur la brèche en permanence, s’échine à vouloir capturer le criminel, en vain. Les deux ennemis semblent pourtant se respecter, tant ils sont le miroir l’un de l’autre, les deux visages d’une même humanité (Eva Kant étant opposée à Altea).

Les aventures se déroulent dans un pays imaginaire de l’Europe occidentale. Tous les noms, toutefois, sonnent étrangement germains. Les grandes villes sont Clerville, Ghenf, Burg, Beden…

On reconnaît facilement l’Italie toutefois, plutôt celle du nord (d’ailleurs Paris, Marseille, sont désignées comme modèle par les auteurs) : il y a la mer, les montagnes, les forêts. Et les villes. Les villes, les immeubles, le système de voirie, sont ceux de la ville moderne italienne. On croit parfois reconnaître les nouveaux quartiers, fascistes et post-fascistes, de Turin/Milan, Rome, Gênes.

Cette ville Diabolik, cette ville représentée, ce modèle de ville, ainsi, est celui de la ville italienne typique. En quoi cette ville représente-t-elle un décor urbain aussi fantasmé que réel, comment font ses habitants, pourtant de chair et d’os, pour y évoluer, travailler, vivre ?

La ville italienne est une ville-modèle, une ville générique : en elle, les choses sont claires.

Les lieux de pouvoir (mairie, préfecture, questure) côtoient les lieux d’art et culture (bibliothèque, musées, théâtre, cinéma), les écoles et facultés se juxtaposent aux hôpitaux, aux cimetières. Les bus et les métros relient les points névralgique, les voiries portent tout cela. Il y a des boulevards et des places, des lungomare, des centri storici, des parcs.

On va au restaurant, on va à l’opéra, on va manger une glace en bord de mer. On achète son journal au kiosque sur la place, on prendra peut-être le trolley pour un apéritif en ville, à la tombée ju jour on se retrouvera dans la grand’rue pour la passeggiata.

Les deux derniers paragraphes semblent idiots. On me dira que toutes les habitants de toutes les villes du monde, en Occident ou ailleurs, vivent ou peuvent vivre les mêmes choses.

Je ne sais pas comment dire plus simplement : la ville italienne est organisée autour de ses fonctions claires ; en somme l’Italie et l’Italien sont simples — et cela n’empêche nullement la complexité des éléments qui en composent l’histoire et les soubresauts — cela ne se veut pas un jugement négatif ou moqueur.

Ceci m’évoque notamment, dans le caractère italien, l’absence d’ironie ou, dit autrement, l’excès d’ironie qui cumule en arrogance dans l’esprit français, qui empêche finalement une saine et ingénue ouverture à l’altérité (la curiosité).

Peut-être en premier lieu parce qu’une grande partie des villes sont finalement relativement modernes (pensons à la Rome en chantier des films néoréalistes, ou chez Pasolini ou Moravia) ; ensuite aussi peut-être parce qu’elles sont toutes le fruit de la même idéologie (post-fasciste & démochrétienne) c’est-à-dire au même catalogue de formes, comme des figures imposées.

Il y a bien sûr les contraintes locales, la mer, la montagne, ou les ruines romaines, médiévales, baroques, et il n’y a peut-être même que ça, mais lorsqu’on se promène par exemple dans les villes du sud, développées paradoxalement plus récemment, et si l’on compare les plans, ou mieux, si on en à l’occasion, si on se promène par exemple à Pescare, à Bari, à Catane, à Crotone, à Tarente, à Potenza, à Ascoli Piceno, à Sassari, à Teramo, A Vibo Valentia… on ne sera pas surpris de se retrouver, coûte que coûte, dans la même ville italienne.

Ce qui d’ailleurs confère à l’ensemble du pays une unité, malgré son déploiement sur les latitudes, et par-devers ses difficultés à se penser comme véritable état-nation.

Il y a une rationalisation des espaces, qui n’est pas totalement assimilable à l’indistinction des espaces, propre à la gestion capitaliste de la ville dont pourtant ils sont le jeu ; les lieux sont moins interchangeables qu’ils sont dédiés, ou dévoués, tel des monuments ; ils ont un usage précis. Il n’y a pas de brouillage des pistes et, même s’il est facile d’errer ou de se perdre, ce ne sont pas des lieux du nomadisme ; une logique constitutive, organique, tient l’ensemble, et c’est je crois la même qui unie mille dialectes en une langue, mille saveur en une cuisine, mille visages en un peuple, et mille pays en un seul qu’on nomme l’Italie.

20 ans d’Ail ! 04 : carnets 10 à 15 (1999-2001)

décembre 17th, 2014 § 0 comments § permalink

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Table
01 : carnets 1-5 (1994-1998)
02 : carnet 6 (1999)
03 : carnets 7-9 (1999)
04 : carnets 10-15 (1999-2001)
05 : carnets 16-18 (2001-2003)
06 : carnets 19-21 (2003-2006)
07 : carnets 22-24 (2006-2008)
08 : carnets 25-27 (2008-2009)
09 : carnets 28-29 (2009-2010)
10 : carnets 30-37 (2010-2014)

 

Zhong shu #10 [#1073-1155, 12 décembre 1999-19 février 2000] • Les 12 décembres de 99

Carnet

Carnet Clairefontaine, type V (96 pages, 14,8 x 21 cm couleur, ancien motif, rouge, petits carreaux)
Nombreux textes brefs, peu d’insertions, peu de pages vides.

 

Contexte

A partir de cette année 2000, j’ai le sentiment qu’un rythme de croisière se prend, comme toujours avant les ouragans, tout est très calme.

Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, je participe avec 99 autres “comédiens” à un spectacle monumental avec le groupe O avec lequel je travaille depuis deux ans, dans toute la ville de Grenoble. Le Groupe O créé des spectacles qui jouent sur la membrane fine entre fiction et réalité ; ils s’étaient installés rue Charrel où j’habitais, sur l’ancien site Lustucru, et nombreux furent les habitants de la rue qui vinrent participer aux représentations, se mêler au public (c’était un dernier repas avant exécution). Je ne sais plus bien ce qu’était le spectacle du jour de l’an, mais c’était très éprouvant, comme toujours avec O.

En janvier 2000 je fais un voyage à New-York, qui est évidemment un choc. Le voyage est finalement peu détaillé, sauf anecdotes rigolotes (je me rappelle avoir dépensé mes premiers dollars dans le RER, parce que je n’avais pas de billet ; je lis que j’ai cassé un verre dans un bar américain de Bastille). Je note que j’ai logé au 352 E9th Street (à deux pas de la 1ère avenue et du Tompkins Square Park), chez feue Thelma aka Cassandra Baer.

A part ça, on poursuit son bonhomme de chemin : déchirure, études (travail autour de la Plaisanterie et Blanchot) et travail débuté sur le relevé des plus anciens mots du français (via dictionnaire étymologique de Rey, reçu pendant les fêtes). On revient après-coup sur le voyage américain. On découvre mieux Katerine, on poursuit sur Björk (je cite car cela revient). On lit plusieurs Sciascia, plusieurs Nabokov, sans aucun souvenir aujourd’hui. Une longue note autour de deux numéros d’Art-Press, sur l’art, et plus précisément sur l’érotisme en art.

 

Extraits

• Fragment #1078
• Une poésie ou une divagation, Le concours (#1105) ;
• Une poésie Lafcadio Hearn prends ma main (#1115) ;
• Un dialogue Le remords (#1116) ;

 

Zhong shu #11 [#1156-1275, 23 février 2000-29 mars 2000] • Tenir parole

Carnet

Carnet Clairefontaine, type V (96 pages, 14,8 x 21 cm couleur, ancien motif, noir, petits carreaux)
Nombreux textes brefs, peu d’insertions, peu de pages vides.

 

Contexte

Après NYC, second retour (après Rome), je vais vivre chichement à Condillac (résidence universitaire), avec presque rien. En février meurt “mon chien”, le seul que j’ai vraiment “eu”, avec lequel j’avais passé de sacrées journées ; un genre de Snoopy.
Un certain nombre de textes, comme auparavant, qui oscillent entre poésie et récit et divagation, des textes sans genre… ou en tout cas très poétiques, pour dire un orgueilleux euphémisme, et vers la fin des nouvelles très brèves (La confiance, Journal intime, Le témoin). Un projet de collection de classiques, aussi (If)… et la suite du relevé des vieux mots du français. La plaisanterie est toujours là. Se met en place l’inquiétude (#1222), qui est toujours d’actualité (ici par exemple), et l’évènement qui chamboulera tout, le coup de téléphone à Jean-Pierre Boyer, des éditions farrago (ex-Fourbis), au sujet de textes inédits de Blanchot (#1231) ; lecture de Bousquet, de Tristan & Iseult, toujours Quignard, Paulhan, Blanchot. Il y a aussi les premières pages de Feuilles d’aube, premier texte que je publierais en revue (Voix d’encre)… en marge d’une étude sur l’asag et la chanson d’aube… le tout sur fond de grand tourment affectif… Il y a d’ailleurs un long développement en plusieurs textes sur une espèce de vadémécum personnel, Le chemin (#1191, 1207, 1214, 1237, 1238, 1243, 1275).

 

Extraits

Poudroiement (#1167)
Le pas du jour, en quatre morceaux : 1234 (#1168-1171) ; avec des séquelles (#1206, 1215-1216) et dans le suivant : #1327-1328 ;
L’inquiétude (#1222) ;
Deux feuilles de laurier (#1242).

 

Zhong shu #12 [#1276-1388, 29 mars – 23 avril 2000] • Le livre du secret

Carnet

Carnet Clairefontaine, type V (96 pages, 14,8 x 21 cm couleur, ancien motif, noir, petits carreaux)
Nombreux textes brefs, peu d’insertions, peu de pages vides.

 

Contexte

On s’intéresse donc au secret, ce thème issu des ruminations solitaires post-voyages, toujours à Condillac, avec un léger aspect mystique, qui déborde la philosophie (encore Le chemin : #1279-1281, 1336, 1337, 1347, 1358 ; la longue litanie des secrets : #1276, 1277, 1323, 1344, 1348-1362), qui d’ailleurs n’est pas assez assurée pour être honnête… C’est très bavard encore, obscur, plaintif. Autres morceaux de Feuille d’aube (#1298). Une nouvelle (le personnage s’appelle Guize…), L’écharde (#1305), Mioka (1328), un dialogue blanchotien, L’oisir (#1312), on cite Mishima (?), Khayyam (??)… on traduit The wall (#1315), on lit le Coran, et les orateurs de la Révolution (c’était un jeu : on prend deux Pléiades au hasard et on fait un texte critique de littérature comparée), on compile aussi les Mystiques (#1346, « entre secret et chemin »). On découvre le Kronos Quartet, qu’on voit même en concert.

 

Extraits

• Le fragment #1334 ;
• Un autre fragment Le chemin, 11 (#1336) ;
• La nouvelle Mioka, rebaptisée ici Moka (#1329) ;
• La nouvelle Querelle=rivière (#1342).

 

Zhong shu #13 [#1389-1514, mai – août 2000 • L’erreur]

Carnet

Carnet Clairefontaine, type VI (96 pages, 14,8 x 21 cm couleur, nouveau motif, violet, petits carreaux)
Nombreux textes brefs, et très nombreuses insertions, le carnet est l’assemblage de centaines de textes épars sur divers types de feuilles : l’espace a été laissé pour reporter ces textes, mais évidemment rien n’a été fait. Il est donc très épais et à peu près vide ! C’est très enquiquinant à relire !

 

Contexte

Même veine que les précédents ; d’abord on recueille des dizaines de haïkai (eh oui) éparpillés jusque là. Une autre suite, L’ouvrage, dont le III, Chanson éoliennes (#), est dédié à Pierrette Renard (L’obrador est toujours là, #1429). Puis une chanson éolienne deux (#1472). A noter un certain nombre de textes sont écrits sur des fiches de Condillac, je me souviens que je faisais aussi à ce moment le veilleur de nuit.

Autre fait notable, le premier jet d’une chanson (très fersiennienne), Les boutons (#), que j’ai jouée de mémoire il y a quelques jours, étrange étrange, tout ce fatras est étrange… le fait est notable, car c’est l’une des premières “vraies” chansons que j’ai écrite, après peut-être une tentative de Amor roma (#245 !), c’était encore rue Charrel, donc entre 1997 et 1999.

Viennent encore La porte (#1419), Le patron (#1420)…

 

Extraits

• Les deux chansons La porte et Le patron (à vrai dire je ne les retrouve pas !) ;
• Le texte Les mains d’euphorbe, 2 (#1430)
• Les fragment #1495 et #1497.

 

Zhong shu #14 [#1515-1640, août 2000 – avril 2001] • Titres en souffrance

Carnet

Carnet Clairefontaine, type VI (96 pages, 14,8 x 21 cm couleur, nouveau motif, vert, petits carreaux)
Peu d’insertions, pas mal de vides !

 

Contexte

Même veine que les précédents. D’abord quelques textes anciens insérés, ainsi qu’un programme d’écriture fantaisiste.

Puis on quitte Grenoble. De nombreuses nuits ont permis de se prendre le chou pour savoir s’il serait opportun ou non de revenir à Dieulefit, qui était un grand désir. Je vois que je vais même passer quelques jours chez S. et J., alors qu’ils habitent à la Croix-Rousse, et me souviens même avoir visité deux appartements à Caluire et Cuire !

Finalement ce sera donc Dieulefit (octobre ?), rue des Prisons (eh oui), un appartement tout biscornu, très grand, qui avait été loué par la famille d’un collègue de mon père, celui qui sera cardinal pour Bobines, si un jour Bobines voit le jour. Rencontre de G. à Paris. Du coup la chanson se lance beaucoup. Beaucoup de déchets, beaucoup de textes réflexifs peu intéressants, et donc des chansons : La fille du calvaire, qu’on aura enregistré (écrite avec G. donc).

Par ailleurs encore veilleur, dans l’usine de textile, maintenant (je lis : « avec Gaby on se dit que les copseuses, finalement, c’est pas si mal », je ne trouve pas le # de ce texte). Et début des études naturalistes par correspondance (je crois, je me souviens que je révisais à la pause au vestiaire ; Gaby d’ailleurs, un Ardéchois fringué et coiffé comme en 69, m’encourageait ; il me disait les noms en patois ; chez lui l’aulne était la verne ; c’était vraiment devenu un ami, même si j’avais été à l’école avec ses fils…).

 

Extraits

• La chanson La fille du calvaire (#1579)
• Le texte Les projets de l’Erohée (#1608)

 

Zhong shu #15 [#1641-1707, avril – septembre 2001] • Donner le nom

Carnet

Carnet Clairefontaine, type VI (96 pages, 14,8 x 21 cm couleur, nouveau motif, rouge, petits carreaux)
Peu d’insertions.

 

Contexte

Rupture. Beaucoup de complaisance encore (et nouvelle règle brisée de parler de soi). « Rompre, c’est rester lié mais dans l’ordre de la blessure », lit-on chez Meschonnic (!), et on se répand dans le sujet #1644 Pour mon amour. En #1668, c’est la première version de L’abandon, le premier vrai texte un peu abouti (et mis en ligne ici), daté 9 et 10 mai 2001 à Grenoble (SMH). Un recueil de poèmes, Rougissants (#1675).

En 1684, drôle d’association entre Ambo i lati et Carlos Futuna, pour introduire un beau voyage en juillet avec F. et A. en Calabre, en train (nouveau billet kilométrique !), avec comme étapes, Torino, Viareggio, Massarosa (chez Pierrette !), Roma, Tropea, Pizzo, Latanzaro, Tiriolo, la Sila, Coseza, Belvedere, Capo Citapella, Sibari, Rossano, Crotone, Isola di Capo Rizzuto, Stilo, Scilla, Tropea et Napoli ! C’est à Naples que ous apprendrons la mort de Carlo Giuliani.

Une nouvelle érotique, Le puits (#1686), pas très bonne. On parle de Kérouac, Calaferte, toujours Calvino, Michaux, Brautigan, Céline, Godard (une longue note sur Eloge de l’amour) puis on cite Lénine (le chanteur), de André, et on écrit La rivière (#1693), et juste après L’ancolie (inédite) et La douce-amère (#1695). On en vient même à imaginer un premier album (Les affaires reprennent, qu’on enregistre chez soi, enfin on peut faire ça !). Elise est rebaptisée Marthe, il y a des morceaux inconnus de moi aujourd’hui : L’enfer, Mieux comme ça (très Brassens, mais très chiante), et même la vieille Pour toi, rock de 1995.

Une lettre à Gilles Chétanian (que j’ai rencontré avec le Groupe O), parmi les débris du 11 septembre…

 

Extraits

• Le fragment #1646 ;
• Le récit L’abandon ;
• Le recueil poétique Rougissants (#1675) ;
• La chanson La rivière (#1693) ;
• La chanson Douce-amère (#1695).

20 ans d’Ail ! 02 : carnet 6 (1998-1999)

décembre 13th, 2014 § 0 comments § permalink

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Table
01 : carnets 1-5 (1994-1998)
02 : carnet 6 (1998-1999)
03 : carnets 7-9 (1998-1999)
04 : carnets 10-15 (1999-2001)
05 : carnets 16-18 (2001-2003)
06 : carnets 19-21 (2003-2006)
07 : carnets 22-24 (2006-2008)
08 : carnets 25-27 (2008-2009)
09 : carnets 28-29 (2009-2010)
10 : carnets 30-37 (2010-2014)

 

Zhong shu #06 [#596-709, 4 octobre 1998 – 9 avril 1999 • Chant des ruines]

Carnet

Carnet Clairefontaine, type I (96 pages, 17 x 22 cm couleur, ancien motif, bleu, 90g, petits carreaux)

 

Contexte

Repasser ainsi et un peu à la va-vite ses années de formation en écriture provoque des brèches, rameute du souvenir, plonge dans un état particulier. Pas totalement désagréable, ou plutôt : pas seulement agréable de mesurer l’être qu’on était et qu’on a perdu, mais aussi satisfait d’avoir dépassé ces bornes — car ce sont bien des bornes, des grilles, qu’on se met en travers des yeux quand on se persuade d’avoir un avis.

Le 6e carnet est un peu particulier car il est celui d’une part d’un premier achèvement que fut Maison maudite !, mon bête mémoire de maîtrise qui est en fait une suite d’essais sur l’espace en littérature (Borges, Calvino, Michaux) et fut irrigué les derniers mois par la lecture décisive de L’entretien infini et de Derrida. C’était septembre 1998, avec Pierrette Renard.

On accompagne un ami qui déménage de Grenoble à Paris, via Vichy (#619). On se plonge dans la sociologie (Mauss, Balandier, particulièrement, à cause du DEA interuniversitaire Stendhal-Mendès-France), on répond à une enquête de Tel Quel datant années 60 (#632)…

L’année de DEA a été tranquille (quels magnifiques paysages tout de même sur le campus de Saint-Martin d’Hères) puis loufoque. Ayant obtenu une bourse de recherche et poursuivant mon travail sur la transgression en littérature (autour de Blanchot, Bataille, Mandiargues et je ne sais qui), Pierrette Renard étant presque à la retraite, j’ai décidé de faire un service volontaire européen et je me suis donc retrouvé à Rome (Spinaceto) en février 1999 (le 14 février d’ailleurs).

On évoque alors l’ « entorse à la règle des cahiers : ne pas faire journal […] Le deuxième jour me montre que ce n’est pas possible ». Cette règle sera bien souvent entorsée.

#633 rassemble le début du séjour. Le voyage vers Rome ; l’arrivée (« Surprise ? Déception ? Surprise. Déception. Nous avons toujours des désirs qui ne se réalisent pas — sans quoi il n’y aurait plus de désir ») ; le Carnaval (« J’y ai vu un ange, un militaire, la mort, un sac poubelle, Jésus, etc. ») ; la distance…

Puis on se confronte à un grand désir érotique imposé par la distance, et la question politique née de la confrontation avec les gens de l’association où je suis (#646 : « où est ma vérité ? » ou incarné par le fragment #652). Total écart entre nos idées, et révélation d’une arnaque complète — je passe le plus clair de mon temps à laver la cuisine, la maison… Le jardin, avec les fraises, la graminia

Je note l’évocation de plusieurs travaux restés inaboutis, Il vizio radicale, Choses romaines, et L’esprit de la lettre… Un très étonnant texte sans titre (« Le narrateur du Milione » est son incipit), sur la politique lunaire propre à la rencontre (très suprenante image de tangence et de croissant de lune) et un final énervé Le froid du froid (#709), qu’il n’est pas utile, je crois, de citer dans son entièreté : « Soyez bestiaux ; brûlez les livres ».

De rares visite à Rome (la piazza Melozzo da Forlì #659, les catacombes, une expo Picasso, un concert des Arts Florissants), les visites à la campagnes encore plus rares (#700, et échanges avec Albanais). Puis se fomente un voyage dans le voyage — le croissant dans la lune ? — une manière de sauver tous les meubles.

Du #668 (certains titres — de l’index — sont plus évocateurs que les textes) je tire deux remarques : que les textes s’extraient de leur mélasse-contexte avec d’autant plus de facilité s’ils sont bons (et dont les images poétiques, parfois étonnantes, venues d’expériences elles oubliées — mais bien concrètes, demeurent) ; que la lecture a posteriori, parfois rapide, transforme des mots et donc le texte en une masse encore plus lointaine et évocatrice.

Enfin on lit Carlo Levi, Tabucchi (le petit coffret Sellerio, avec Notturno indiano, I volatili del beato fra angelico, Sogni di sogni, Donna di Porto Pim, Gli ultimi tre giorni di Fernando Pessoa), Barricco (qui a bien chuté depuis dans l’estime), le Milione, et je crois bien que j’ai acheté à ce moment-là Horcynus Orca, dans la librairie de Torre Argentina… Beaucoup d’histoire romaine antique aussi, et d’histoire de la ville.

Extraits :

• le fragment #652 ;
• le fragment #694 ;
• le texte Pour qui travaille (#700)
• le fragment #705 ;

Projet El Pocero • Anthony Poiraudeau

octobre 3rd, 2013 § 0 comments § permalink

Sur le site de l'éditeur, Inculte

Anthony Poiraudeau • Projet El Pocero • Inculte


Le livre d’Anthony Poiraudeau, Projet El Pocero, vient s’ajouter — avec quelques autres, parus récemment1 — à la série de livres qui s’émeuvent de l’espace — et dont on a, par ailleurs, cherché à établir la liste. On a parfois adjoint ces ouvrages au domaine de la psychogéographie proposé par les Situationnistes (c’est Guénaël Boutouillet qui l’indique dans sa recension du livre). Outre que le texte de Guy-Ernest Debord est d’un abord plus qu’ardu, je ne crois pas, finalement, que ces préoccupations soient tout à fait concordantes avec celles des auteurs qui se lancent dans cette marche de l’écriture. En effet, si la psychogéographie se donne pour objet « l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus », la littérature de marche2 ou de déplacement dans l’espace (itérologique), avec pour seule passion l’espace et sa traversée, en proposerait plutôt le revers, voire le négatif. Ce n’est pas tant la manière dont le milieu joue sur l’affect — il y a au moins deux mots problématiques ici (milieu, affect) — qui intéresse ici, c’est plutôt l’expression de l’affect en espace, ou l’espace en tant qu’extension… Extension de quoi d’ailleurs ? si, comme nous le pensons, l’individu en tant que tel n’a guère d’épaisseur ou de pertinence en ce bas monde, sinon, peut-être du livre lui-même.

L’opération paradoxale du livre comme intériorisation, déroulant l’horizon sous les pieds du marcheur, faisant donc du dehors un dedans, et réciproquement, n’est-ce pas ce qui est en jeu au moment même où le seul biais qui convienne à rendre compte d’une expérience est le langage lui-même, ce piston facétieux.

La littérature de l’espace, la littérature géographique, est fascinée par les lieux qu’elle traverse ; elle les reçoit comme un cadeau et, dans le même temps, elle leur propose ce marché, elle les soumet à la question, elle les séduit. « Viens chez moi, je te dirai qui tu es » — de sorte qu’une fois passés au crible et aux mors de son travail, ces espaces sont transformés, magnifiés : ils deviennent littérature.


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre


Nous sommes bien peu armés pour rendre compte de ces expériences de lecture de littérature géographique, en réalité. Nous sentons bien que nous passons à côté de quelque chose, peut-être parce que ces espaces lettrés envahissent tout — tout le langage et tout l’espace.

Nous sentons pourtant la pertinence littéraire de ces ouvrages — et pas seulement d’un point de vue esthétique ou philosophique. Plutôt comme une concentration de tous ces thèmes, dont peuvent rendre compte peut-être ces deux fulgurances liminaires :

L’ailleurs est devenu un nulle part partout similaire, où se trouver équivaut à être situé dans tout autre point de l’indistinction urbaine.

Et plus loin :

Sans centre ni bords, l’espace fait vaciller sa chronologie. Le trajet de l’arpenteur ou de l’usager traverse des zones urbaines où l’idée de succession temporelle se dissout au fil du parcours. (25 et 26)


*

De quoi s’agit-il ? Le narrateur est allé visiter l’ensemble d’El Quiñon, immense quartier né quasiment de rien sur la commune de Seseña, au large de Madrid, lors de la période de faste spéculatif en Espagne et depuis quasiment à l’abandon.

C’est précisément la question : qu’est-ce qui pousse quelqu’un à faire le voyage vers des lieux qui ne sont, a priori, pas des destinations touristiques ? Il a bien sûr l’attrait des ruines, et de l’espace mémoriel-culturel, tel qu’il s’est manifesté du temps de l’orientalisme, chez Flaubert, Chateaubriand et les autres. Mais on ne peut sérieusement tenir la comparaison entre la visite de Pompéi ou Carthage au XIXe siècle et la visite de Detroit au XXIe. Quelle est la nature de cette curiosité, sinon une projection de l’individu dans une marche esthétique ?



L’espace comme annexe du récit, peut-être, là où le personnage se débat dans le cadre limité du texte, l’auteur, devenu ce qu’il est aujourd’hui, menacé de toutes les crises, trouve peut-être dans ce déplacement, ce décentrement, une voie médiane, et peut-être une manière de salut, salut non transcendantal s’entend (le nom propre, le geste et le mot enfin réconciliés) ?

Ce sentiment est très bien décrit par le Je du livre, qui indique :

J’avais vu en rêve des villes qui se trouvaient à la place de celles-ci, et des espaces où il ne manquait qu’elles. N’ayant rien à y faire, et ne disposant pas du courage d’aller me frotter à la réalité d’un ensemble humain habité (où je me serais exposé au péril de sérieusement rater le peu qu’est une vie), il m’a semblé que j’étais la personne tout indiquée pour entreprendre la visite de cette ville neuve et infréquentée. Si elle est là-bas partout la même, n’importe lequel de ses points me la montrera toute. (27-28)

Outre l’exposition des raisons politiques et économiques qui ont conduit à l’érection d’une ville devenue déserte — une ville qui, en l’état, ne répond plus aux assignations et aux fonctions d’une ville — dans deux chapitres nécessaires (le second sur la bulle immobilière espagnole des années 2000, et le cinquième, sur la figure de l’entrepreneur à l’origine de la ville, Francisco Hernando, dit El Pocero, l’Egoutier, richissime self-made man aux ambitions démesurées, revanche assumée typique des yuppies antérieurs comme Bernard Tapie), Anthony Poiraudeau s’emploie, au moyen d’une langue maîtrisée et aiguë, à la description non seulement de la ville, mais aussi de son parcours en elle, des impressions qui en surgissent et des répercutions ou plutôt des échos sensibles qui en découlent.


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre

L’expérience première est celle du marcheur (marcheurs qu’avait déjà observés Poiraudeau dans sa recherche propre) qui, dans cette ville avare de piétons, devient lui-même un centre d’intérêt, une « vague curiosité » (47). Ce retournement est d’autant plus effectif qu’en ce lieu sans témoin, le promeneur (bien plus que l’habitant qui n’a pas à rendre compte) est seul capable d’attester de l’existence de ces lieux :

Il est souvent difficile de départager la candeur du cynisme dans les forces qui ont fait se dresser El Quiñon. L’épaisseur défaillante de cette entrée lui donne l’aspect d’une façade futile ne renfermant que du vide, ou celui d’un décor de théâtre n’ouvrant que sur une fiction. Le parc pourtant existe, autant que je puisse en juger. J’y ai marché. (61)

Il est d’ailleurs remarquable que la marche (le déplacement, le décentrement et, au regard de cet état différent de l’état d’habitant, le voyageur qui est toujours un étranger3 vit l’expérience de la déterritorialisation) soit également le procédé idoine qui permette d’amener de la perspective à qui ne saurait se mouvoir (une ville morte).

Progressivement, El Quiñon sort de terre et m’apparaît. Je le vois pour la première fois en sachant qu’il ne quittera pas mon champ de vision tant que je ne l’aurai pas rejoint, puis arpenté, et enfin quitté, plusieurs heures plus tard. Je ressens un mélange d’impatience et de désir de prolonger le moment où je n’y suis encore que presque. On voudrait ne rien perdre de sa première approche d’un lieu où l’on s’est longuement projeté, et dont l’accès devient enfin réel. (38)

Cette première impression fait écho à la seconde mise en perspective durant laquelle le narrateur, parti observer la décharge de pneus toute proche (ceux de la couverture), peut également jouir du spectacle de l’ensemble.

Tout au long de l’ascension de la colline, je m’arrête régulièrement pour balayer les environs du regard. Il me semble que je dois multiplier les perspectives sur la ville, pour essayer de ne pas la quitter bien que je m’en aille. Je dois accepter la pensée que je vais l’avoir assez vue pour transcrire son inachèvement en un livre que, pour la première fois, je finirais. J’éprouve par son ancrage dans la réalité qu’elle n’est pas une illusion produite par mon esprit. Ce n’est pas que je doute vraiment de la réalité d’El Quiñon, mais j’essaie de dissiper le sentiment d’irréalité qui se ravive en moi à mesure que l’ascension me permet de l’embrasser d’un seul regard. (100-101)

Ainsi apparaît de manière très stricte le lien qu’il existe entre la ville — cette ville là — l’expérience personnelle et sa recension en un livre. Il est une étrange obsession, dans les livres itérologiques, une espèce de tentation démiurgique4. Ce recul, nécessaire, permet également une appréhension de la globalité. La ville perd son caractère multiple (propre à la ville vivante, la ville “réelle”, tout en dynamique) pour devenir une image d’elle-même, comme un plan ou une carte. C’est d’ailleurs le propos des premières pages qui désignent « l’unique ville neuve désirée » (27), la cité idéale en somme, ramenée également de l’évocation du panneau d’Urbino5.



Envisagé tantôt comme un ensemble de ruines, une ébauche, un projet en construction, un mirage ou une utopie, El Quiñon est finalement, plus qu’une obsession, une déception.

El Quiñon est, au fond, lui-même et dans son intégralité, un angle mort. Son désastre est une coulisse du naufrage dont a accouché le miracle économique espagnol, que la ville devait œuvrer à perpétuer. C’est l’ampleur de son implosion muette qui a fait se retourner les regards vers lui, en opérant un contrechamp révélant non pas l’équipe qui tournait l’épopée de la gloire économique et urbaine de l’Espagne, mais les lieux que celle-ci avait désertés en toute hâte, faisant sombrer le film dans cette image terminale d’une ville déserte où meurt la fiction. (64)

C’est ainsi à l’épreuve de la fiction que doit se déterminer le texte que nous lisons. Et le contrechamp ici évoqué (on sait l’intérêt que porte Poiraudeau au cinéma) renvoie à d’autres sensations bien personnelles — celles qui donc donnent relief au topos, qu’il s’agisse de maladie, de rêve, de délire, qui se caractérisent par la présence de la mer à proximité de la ville, dans le désert des régions madrilènes.

J’ai beau voir la mer, je n’en oublie pas pour autant son absence. Elle est dans mon champ de vision telle une projection sur un écran transparent laissant filtrer la matérialité des environs. (98)

Mais ce léger décalage n’est en somme qu’un symptôme, qu’une “laisse” plus profonde, plus vertigineuse, qui est celle de la mémoire (33, 59, 103). La mémoire est en effet centrale ici, nécessaire, soit pour compenser la création ex nihilo d’un lieu (plaques commémoratives) ou l’ancrage dynastique du fondateur lui-même (statue des parents de Hernando), mais également pour sublimer la marche en livre, comme nous l’avons déjà évoqué (la « sédimentation muette dans ce qui déjà commence à devenir ma mémoire » (59)), ou enfin l’apparition de la ville comme « souvenir mal assimilable » (103). Nécessaire, et suffisante, pourrait-on dire, comme seule en mesure de justifier, bien au-delà du simple compte-rendu ou de la relation traditionnelle, mais plutôt, dans la friction dedans/dehors, c’est-à-dire texte/espace, ce que nous ne pourrions jamais mieux signifier qu’en répétant bêtement (béatement) les mots de Marco Polo dans l’un des exercices majeus du genre, Les villes invisibles :

Quand il arrive dans une nouvelle ville, le voyageur retrouve une part de son passé dont il ne savait plus qu’il la possédait. L’étrangeté de ce que tu n’es plus ou ne possèdes plus t’attend au passage dans les lieux étrangers et jamais possédés. (37)

Ce n’est pas la ville que parcourt le voyageur, c’est lui-même, pointé et réconcilié par ce dehors inhospitalier, ce qui n’est pas un monstre — mais simplement son double.


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre2


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre


  1. Jean-Christophe Bailly avec Le dépaysement ou La phrase urbaine, Bruce Bégout avec Suburbia, Philippe Rahmy avec Béton armé, Claude Eveno avec Histoires d’espacesLa conjuration
  2. Distincte également de la littérature de voyage, les textes magnifiques de Nicolas Bouvier en donnent bon exemplum.
  3. Ceci évoque subitement l’incipit du puissant roman de Maurice Pons, Les saisons.

    Il arriva par le sentier de la cluse, vers le seizième mois de l’automne, qu’on appelait là-bas : la saison pourrie.
    C’est Louana qui l’aperçut la première, et plus tard, lorsque le Conseil se réunit pour statuer sur le cas de l’étranger, elle intervint pour revendiquer ce premier regard.

  4. On ne s’étonnera pas de l’arrêt sur le mégalomane Pocero, qui cède à la tentation d’une fondation dynastique (cf. p.46) et dont la simple projet est de bâtir une ville à sa gloire (cf. p.79)
  5. « che alcuni identificano in Piero della Francesca o nella sua scuola, mentre altri optano per un’attribuzione a Leon Battista Alberti o a Luciano Laurana, secondo quanto descritto in calce allo stesso dipinto », lit-on sur Wikipedia.it.

Petit traité d’itérologie | 1. Corpus (La littérature inquiète)

septembre 14th, 2011 § 0 comments § permalink

En son temps, Michel Butor avait proposé la création d’une “science” nouvelle, l’itérologie, ou science des déplacements humains, des voyages, des exils, des nomadismes.

En tant qu’ils sont objets de l’imaginaire et du langage, je soupçonne les “livres” de littérature (peu importe le genre) de participer, par la téléportation qu’ils provoquent et le déplacement de l’ordre des choses, à l’itérologie (comme corpus, comme agent).

Il n’y a pas que la topologie : qui s’exprime dans les livres sous forme de traité de géographie, de géologie, d’urbanisme ou de tactique militaire (Sun-Zu) ; il y a l’itérologie, ou le nomadisme, quel qu’en soit la cause, et qui est l’expression, littéralement, de la déterritorialisation : on déplace les choses, on chamboule l’espace, on agence, on occupe, on habite.

Voici un premier corpus de textes à ce titre exemplaires. Ces livres sont exorbitants : ils jaillissent du livre (du format-livre) même. Ces livres sont pluriels. Ils traitent de déplacements et d’espace ; ils mélangent les dimensions, les trajets, ils les cartographient. Ils traversent, passagent, dérivent, diffèrent.

Nous cherchons, nous chercherons en quoi ces livres peuvent se retrouver ensemble dans une même main.


— Italo Calvino • Les villes invisibles
Vassili Golovanov • Eloge des voyages insensés
— Iain Sainclair • London orbital
— Henri Michaux • Ailleurs
— Rem Khoolaas • Mutations
Arno Bertina, Bastien Gallet, Ludovic Michaux et — Yann de Roeck • Anastylose
Georges Pérec • Espèce d’espaces
— François Bon • Une traversée de Buffalo

— et peut-être Michel Butor lui-même : Mobile, par exemple.



Lire, écrire, lir&crire, c’est une expérience de l’espace, c’est une expérience de la déterritorialisation. Toute littérature devrait être ceci, pour la bonne raison de la faille, de la rupture de pente, entre la langue/le langage qui est l’universel, et l’expérience singulière de l’auteur-scripteur et du lecteur.

Lir&crire c’est manger les mots de l’autre, c’est parler dans la bouche de l’autre, c’est se déposséder. Ou être possédé. C’est précisément le fantôme-le spectre qui fait surface, c’est l’indit qui se dit, l’inédit qui se fait entendre. C’est la voix impersonnelle.

C’est Personne, le nom joué, le nom passé, le nom échangé ; l’espace : c’est le support, le plan, le vecteur, la scène. La littérature est spatiale parce qu’elle est inquiète. La littérature est inquiète quand elle est espace. Pas d’évidence. Le langage ne dit pas ce qui est. Il est prospectif, prédictif, et même carrément menteur ou délirant. Le langage de la littérature, sur la scène d’espace, n’est pas le langage qui dit les choses comme irl.

C’est le langage qui devient espace (de la lettre/son, à la syllabe, au mot, au chapitre, au livre, et à tout le péri-para-archi-pré-méta-hypo-ad-poly-texte), c’est la littérature en tant qu’elle est un monde propre — avec toponymie, géographie, et sa propre physique (plutôt alchimie peut-être). Il y a des principes de la thermodynamique dans la littérature. Comme des théories du don. Ou des systématiques et des phylogénies.

Justement parce qu’il désigne irl, l’espace littéraire dénonce que quelque chose comme le « réel » puisse exister — ou en tout cas puisse prendre le pas sur les autres life. Ces livres nous le montrent, ne cessent d’y référer.

Dit Claro, à Jean-Clet Martin, à propos de CosmoZ.

Plus qu’une traduction, donc, une série de glissements, de déclinaisons, obéissant à la logique intérieure du livre, lequel traduit pour le coup la fiction en réalité et cette nouvelle réalité en fiction.

Il existe des engins, des mécanismes, des machines à remonter l’espace — ou à démonter l’espace, qui sont un peu des livres, qui sont bien plus, un au-delà du livre, un livre excédé, un livre sorti de ses gonds ; le dehors qui permette de sursoir à tous les irl du monde.

Maintenant, il faut ouvrir ! (Il y aurait bien d’autres textes : Volodine, Chevillard’s Choir, Claro’s Cosmoz sans doute, Borges donc… on y travaille !)