La rouille ne dort jamais

25 mai 2012





Alors qu’on en a bavé des ronds de cuir de ne pas avoir notre dose de musique, quand on avait 17 ans et qu’on n’était plus sérieux, nous voici à 35 gavés de sons et incapables de s’enticher comme jadis des nouveautés qui malheureusement se ressemblent et ressemblent aux anciennes nouveautés, devenues anciennetés.

Le manque d’originalité, sans doute flagrant à chaque période de la vie, se fait cruellement sentir. Quand tout à coup, on découvre, bien après tout le monde, et bien tardivement, j’en conviens, ce qu’on appelle horriblement le post-punk.

Je connaissais la clef générale et géniale de la ribambelle qui suit. Je me rappelle même que ç’avait été un choc, tout bouillonnant rentré de la médiathèque de Montélimar. Je me rappelle aussi que Patti Smith m’avait époustouflé, plus petit quand, dans un numéro spécial du Nouvel Observateur (les cons) sur les Rolling Stones, elle avait déclaré qu’elle avait « mouillé sa petite culotte » la première fois en assistant à un concert des Stones et Mick Jagger. (On s’étonne aussi qu’elle ressemble assez à Keith Richards.)

C’était donc Horses, dont je tire le morceau éponyme homonyme.




La musique quoi, le rock, quand il est à la recherche et aiguille âcre et intrigante, mais aussi braise sans feuille de route, ou encore velours pourpre, bise-à-l’œil.

Par un truchement tout à fait insoupçonné, on en profite pour faire passerelles avec d’une part le funk, qui a occupé tout le temps après l’abandon des Blancs (après la fin de Nirvana quoi), et les années 80, honnies, d’autre part, et certaines atmosphères musicales dans lesquelles on a grandi (type, heu, Elié Médeiros, Niagara ou des trucs comme ça). On fait aussi le pont entre le punk, qui n’est que du rock quand il brûle (Sex Pistols/The Clash vs The Rolling Stones/The Beatles, le blues devenant reggae, etc.), entre le punk donc et le grunge (ou le punk quand il ne brûle plus : PJ Harvey, Nirvana, Pearl Jam, Nick Cave, Beck ?).

Le vieux Neil Young, version loose, tapi dans un coin de son sourire.

Puis tout se tient, au final, avec Brian Eno, David Bowie ces Américains décadents qui se la jouent un peu en étant britanniques. Et Iggy Pop qui n’y arrivera pas, mais y mettra toute son énergie dans. On notera en passant l’excellent et puissant livre de Nathalie Constans, La reformation des imbéciles, autour de la figure du lézard.

On a donc ouvert la boîte de Pandore, en évitant soigneusement les mouilles synthétiques, les relents gothiques, les empreintes commerciales, et, sur le bâton de notre quête, avons gardé les préceptes soniques dignes de la production de Jon Spencer. On a trouvé ces albums, on les a écoutés, et aimés, et subitement. Mais fan de pute, pourquoi avoir attendu si longtemps ?

De bien belles pochettes, pour qui apprécie les pochettes comme les collections de timbres ou d’insectes pointés d’aiguille sur le papier plume. Quant au contenu ? Bien difficile, comme toujours, de donner une définition précise de cette musique qui oscille entre punk, assurément, mais aussi chanson, et autres styles fricotés, détricotés, comme la new wave (on notera l’absence de Joy Division dans ma liste, mais surtout de The Cure, que je n’aime pas), le jazz, ou autre. Nom variable, entre post-punk et no-wave, et il faut noter que le nom ne colle pas. Les noms ne peuvent pas coller, qui détournent l’objet en le raccrochant (très vulgairement je trouve) à un autre objet. No-wave, post-punk.

Est-ce que les pré-Romantiques en avaient conscience ? C’est donc du n’importe quoi et il n’y a pas, autant se l’avouer tout de suite, de mot pour dire cette musique. C’est électrique, minimaliste, légèrement industriel, largement expérimental. Et ça donne tout de même un paysage à peu près fidèle (qu’est-ce qu’un paysage fidèle ?).

Par exemple :





C’est une déglutition amère, c’est un soleil timide, ce sont des boîtes beiges ouvertes et vides, éparpillées sur un tapis de coco. C’est un nerf encore jeune qui supporte mal la congélation. C’est un écart de roue. C’est un corps exténué, roué de lui-même, avide et pourtant repus. C’est une ville l’été. C’est sans doute le doute. C’est sans problème le problème. C’est sans appétit, sans idéal, sans avenir. C’est le présent piquant, le présent pinçant des trentenaires. C’est ne jamais voir la mer et ne pas avoir envie de grimper sur la montagne. C’est la plaine, quand elle écrase comme une main sur la vitre. C’est cette vitre quand la main l’écrase, sale de buée ou de traces de doigts ou de lèvres. C’est sans effet secondaire. C’est sans intérêt. C’est sans toi.

Ce n’est pas non plus lyrique, et c’est relativement tendu (énervement ? manque ? désir exacerbé ?). On peut tomber dans le romantisme un peu sec à l’allemande (ce n’est pas non plus de la musique gothique) ; ou dans l’expérimentation libre et pure.

Il y a tout de même un truc lancinant, une répétition, un acharnement rythmique très basique, en cela identique au funk, avec le groove en moins. Mais la maturité du genre (étonnant pour un genre jeune) a sans doute joué pour ne pas charger musicalement ce qui ne le méritait ou ne le desservait pas. On n’est plus tout à fait dans la musique comme construction, on est dans le son comme matériau. C’est ce que je dirai. On est dans les parpaings éparpillés sur le chantier, plutôt que dans la demeure richement ornée et finement décorée. Sans doute l’intérêt (et la vivacité) du truc : tous ces albums datent de 77 à 80 et sont en bonne santé, je trouve.





Evidemment on va me dire que ça n’a plus rien du « post-punk », mais James Chance incarne quand même ce qui se fait de mieux en recyclage cynique et conscient. Tout en faisant un écart (pas si grand) entre funk, jazz et punk. On ne peut que le louer de ça.





Même si cela peut paraître tout à fait incongru, on en vient à se dire, et avec un bonheur non dissimulé, que certains de nos meilleurs actuels chanteurs, avec les Rita Mitsouko et Bashung comme bases, ont partie liée avec ce mouvement boxeur. Je citerai en tête bien sûr, même si sans doute une certaine élite culturelle parisienne ne semble pas l’accepter aussi aisément, je citerai Philippe Katerine et Dominique A.




Le premier ayant en effet usé de toutes les ressources du genre (no-genre, post-genre) pour son projet des 52 reprises dans l’espace, ou son dernier album Philippe Katerine. Quant à l’autre, il est là, en concert.





Coda

Par la suite je me suis rappelé que ceux qui ont le mieux incarné cet esprit — qui dépasse largement le cadre fixé a priori — c’est grâce à Pynchon-Claro que je me les suis mis dans la tête : The Residents.



Bach is dead
Bach is dead
Bach is dead
Bach is dead
Walking women want to see
The Southern Cross at night
And so they set aside a sock
Find more similar lyrics on http://mp3lyrics.com/GM4aAnd tie their laces tight
Yes mournful is the melody
That echoes in their heads
Without a beat they march along
Believing Bach is dead
Bach is dead



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