Jurassique résidence

15 février 2017



J’expose les volets de la résidence ici en question : 1. le journal ; 2. le dictionnaire sensible ; 3. résidence.

 

Toujours difficile de s’y mettre, tourner autour du pot, délayer, reporter, partir d’ailleurs, voilà je m’attelle à mon texte jurassien1. Mais la question demeure : par où commencer2 ?

Pour rire (c’est-à-dire pour détourner l’attention, dérésider, désider), j’adoptai la forme du dictionnaire, alphabétique, qui rappelait le travail effectué avec les habitants (le « dictionnaire sensible du territoire »), mais aussi, je m’en rends compte maintenant, la forme du Plaisir du texte de Barthes, qui m’aura un peu servi (m’aura servi de ce texte sa volte-face : derrière le structuraliste se cache un homme ; derrière la structure, il y a du sang et du nerf) pour les ateliers avec les habitants.

Alors je posais les mots, simplement, comme ça.

 

(RESIDENCE : domicile temporaire, ici entendue.)

 

§ Escargots La neige* fondait, revenait l’herbe et avec l’herbe les feuilles, les cailloux, les tiges et branches des arbustes, les cailloux, les murets plus ou moins éboulés, les chemins, les milieux bas (prairies, et leurs bouses), tout le caché. En attendant les premières fleurs je m’étais mis aux escargots.
Je n’en doutais pas : le facteur montagne + le facteur calcaire partout = escargots à gogo (escargogo).
Je ne m’étais pas trompé. A peine la neige devint un souvenir poisseux, je fouillais les feuilles et les mousses, la litière et les pierrailles, et les espèces abondaient : les gros bourgognes, petit-gris, hélices diverses. Je cherchais (et trouvai) les espèces montagnardes qui m’étaient moins familières, comme l’Hélice grimace3 ou l’Escargot hérisson4… Je m’abîmais* les yeux à gratter les parois des falaises, à carder les minuscules rameaux des mousses en quête d’une Vallonie, d’un Maillotin, d’un Vertige* ; je ne piétinais même plus, je végétais.
Mais sur un mur bête je me contentais d’une richesse exubérante, aussi riche que les accents et les fromages, les vins ou les rivières du Jura. Il ne fallait pas oublier que ces coquilles pesaient quatre-cent mètres et plus d’étage géologique !
L’escargot devenait subsidiaire totem, sa spire un exemple dialectique, son habitat la réconciliation du sédentaire et du nomade, du migrant et du domestique !

 

§ Ponts

 

§ Pli

 

§ Neige J’ai dit à tout le monde que c’est la première fois que je voyais la neige. C’était presque vrai.
La neige c’est toujours comme la première fois. Enfin je crois. Enfin pour moi. La neige est blanche, vierge, elle est la première fois. Quand elle reste, qu’elle se salit, qu’elle se boue, qu’elle se floque, qu’elle se ploque, ce n’est plus la neige. C’est de la merde. La merde ce n’est pas la première fois. La merde c’est tout le reste de la première fois, la merde c’est toutes les fois.
La neige m’effrayait5, avec son corollaire le froid, car si je n’avais pas peur du blanc, j’avais peur de le salir. Prendre sa voiture par exemple, c’est une forme de salir. Et j’ai horreur de salir la neige, que j’aime bien croquer par exemple. Conduire sur la neige m’effraie, non pas parce que je n’y suis pas habile, non pas parce que j’ai déjà eu trois “accidents” de voiture dans la neige, mais parce que salir la neige m’effraie. La neige, c’est comme les cons ou les frelons, on devrait la laisser tranquille. De ce point de vue-là, la neige c’est comme la merde (c’est ça la dialectique matérialiste), ça ne se remue pas.
Il ne faut pas remuer la neige. Il faut la laisser tomber, elle le fait si élégamment, et il faut la laisser d’étendre, elle le fait si professionnellement, consciencieusement.

 

§ Provence Quand je posai le pied au sol, descendant non pas du train*, mais du bus, la première fois, en octobre, la première chose qui me frappa, ce furent les barres rocheuses qui me rappelaient bigrement les Baronnies et c’est ce que je dis en revoyant M., venue me chercher à la gare, ce qui la fit rire.
En montant de Saint-Claude downtown (ici on comprend cette expression downtown) au Beverly Hills appelé Cinquétral (uptown ?), on laisse à gauche un chemin pour un autre quartier appelé Vaucluse (par ailleurs site naturel d’importance régionale, avec ses kernéras et érines).
J’ai déjà écrit ça6, que c’est plus fort que moi : ce qui est ailleurs est chez moi, et chez moi est ailleurs. Dans le Jura je lisais partout la Provence, chez ces barbares tout mes pays. Je ne voyais que les buis et pins sylvestre et faisais abstraction (de mauvaise volonté, de mauvaise foi, qui n’est qu’un avatar de l’aveuglement, qui n’est qu’un avatar du point de vue, qui n’est donc qu’un avatar de la bonne foi : il n’y a donc pas de mauvaise foi) des épicéas et des sapins, au début je n’ai jamais vu un épicéa ni un sapin dans le Jura.
La commune d’Avignon-lès-Saint-Claude, fondée par des moines pontifes (bâtisseurs de ponts*) venus d’Avignon en Vaucluse expliquait tous ces toponymes. Les Avignonnets, montagne reçue en échange de leur travail, et le quartier de Saint-Claude qui occupe son versant, en atteste. Les débats sur le Franco-Provençal ont accentué cette impression7.
Comment ne pas voir tous ces liens : l’impression (la trace), c’est surtout la mer solidifiée, toute ces montagnes d’escargots* (et les ponts qu’on fait dessus, qu’on fait avec…).

 

§ Train

§ Vertige

  1. En résidence dans le Jura, à la Maison de la Poésie de Cinquétral/Saint-Claude, Haut-Jura même, département du massif du même.
  2. La neige*, le froid, la montagne, la solitude, la non-solitude, l’éloignement, voilà ce à quoi j’attribuais mon délais, mon retard. Un ami m’avait prévenu. Tu verras, ce n’est pas toujours évident. D’abord, je retardais. D’abord, je délayais.
  3. Isognomostoma isognomostomos, ça c’est du nom qui pète sa mère !
  4. Acanthinula aculeata, qui moins rare que localisé, ce qui fait que je n’avais pas eu l’occasion de le croiser encore…
  5. M’effrayait-elle comme effraie la première fois ?
  6. Dans GEnove, texte numéro 41 : “Endémique”.
  7. Sans compter que la topographie évoque diablement certaines communes ligures…

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