La rugosité du monde

octobre 6th, 2017 § 3 comments § permalink

J’ai appris par hasard et en retard la disparition de Philippe Rahmy le 1er octobre. Je déplace ce texte du 23 août 2013, qui traite de Béton armé.

 

Philippe Rahmy, Béton armé • Note de lecture

Qu’est-ce qu’écrire, sinon s’extraire du réel et s’adonner à la passion de survivre ? Il y a plusieurs manières de survivre. Je songe à Michel Ohl, incidemment, qui a fabriqué son œuvre en dépit de sa vie, ou encore à Matthias Zschokke qui, lorsqu’il décrit Berlin, raconte que ce serait pareil ailleurs — qu’on n’a pas à se plaindre en somme. C’est la difficulté de parler des textes de Philippe Rahmy : jamais céder à la condescendance facile, jamais à la sollicitude feinte.

Philippe Rahmy est un écrivain vorace. Il ne craint pas de répondre positivement à l’invitation de se rendre à Shanghai par l’Association des écrivains de la ville. Le péril ce n’est pas la ville, et sa violence, et son mouvement, le péril ce n’est pas le voyage et le dépaysement, non : il évolue dans la ville comme un poisson dans l’eau. Plus laborieux les repas officiels, les discours, les empreintes politiques furtivement lâchées.

Ce livre est donc, à la faveur de ce voyage, l’occasion pour Rahmy de fouiller sa propre histoire et son rapport à l’écriture : cette difficulté d’être au monde que la maladie oblige mais qui n’est jamais décrite de manière mièvre ou pathétique ; bien au contraire, Philippe Rahmy décide que cette singularité sera sa force et lui procurera l’énergie nécessaire.

Voyager aussi loin me donne un aperçu de que serait vivre toujours. Regarder la ville me fait du bien. Chaque immeuble est une porte, chaque rue un fossé noir. Nuit profonde. Je ne pense à rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas à cause du temps qui passe. Nous vieillissons à cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous. J’allume une cigarette […] Je reste perché au bord de ma fenêtre. Les camions de la voirie se sont mis en action. Je ferai tout pour survivre aux gens que j’aime. (24-25)

Car la mort est en effet présente dès l’abord, mais non affrontée, plutôt accueillie comme une donnée fondatrice (la mort du père), et acceptée comme telle, inhérente.

Quelle place faire à la mort en soi pour écrire ? (57)

La mort ne s’oppose pas à la vie. Elle la prolonge sur un mode mineur.

La mort n’est que la vie ralentie. (29)

Et écrire en serait comme la béquille ou le véhicule. Le voyage ainsi offre une réalité qui par retour nourrit son expérience propre.

Une névralgie derrière l’oreille. vertiges. Nausées. Mon corps est un alliage de ville et de parole. Il se fissure.

22 heures. Une main furtive glise un prospectus de call-girl sous la porte dema chambre. Une réalité sordide, un souffle d’air, une forme de grâce. L’image de ce que pourrait être la vie sans l’écriture. (135)

Cette réalité très crue, l’auteur s’y est confronté très tôt. Il réitère ici ce heurt au monde du dehors. Le passage du discours de la présidente de l’association-hôte est à ce titre exemplaire. « Je me tiens à quelques mètres de ce corps. Il me fait l’effet d’un bel animal plein de sauvageries et de saletés abominables » et plus loin : « Les hommes de l’assistance sont pendus à ses lèvres. Je suis comme eux. Je la dévore des yeux. » Et le heurt revient. « Je pense à l’encyclopédie de la sexualité que m’avait offerte mon père, inquiet de voir son fils hantdicapé montrer si peu d’intérêt pour la chose » (chapitre XVII).

La réalité très crue, ce sont aussi les prostitués des hôtels (147), les corps offerts à l’avidité de ce qui croit prendre.

Nuit. Quartier français. Terrasse de bar. Une prostituée assise à califourchon sur un type roux. Ils dorment. Sur la table, des bouteilles de bière, un pot de Nivéa ouvert. L’homme a joui, sa verge pend entre ses cuisses. Ces amants d’occasion sont détenteurs d’une vérité qui existe envers et contre tout. La beauté étrange et fugace des lézards collés à l’envers des ponts. (191)

Je ne sais pas voyager ! Cette idée me tombe dessus comme je finis ma soupe. J’ai taché ma chemise. Je ne sais pas voyager […] La vérité est que le monde s’offre à ceux qui n’en attendent rien. Il se livre avec simplicité, juste là, au bord du trottoir, sans le support de la lune ou des violons, sans le support de la littérature, au fond d’une ruelle, et c’est alors tout le banal qui fleurit sur un morceau d’asphalte. (73)

Le livre superpose la visite de la ville et les paysages et scènes qui s’y déroulent (« Ils façonnent un monde dont celui-ci est l’ébauche »), des souvenirs plus ou moins anciens et le condensé de ces deux voix sous la forme d’une réflexion sur l’écriture. Ce livre très dense se lit d’une traite ; les paragraphes s’enchaînent. Il s’apparenterait à un genre dont on ne connaît pas beaucoup d’exemples équivalents, sinon peut-être le récent Paradis entre les jambes de Nicole Caligaris. En quoi l’écriture s’interpose comme mystique ou comme éthique entre la singularité du sujet et la rugosité exubérante du monde1. Sans doute que les impasses avérées de l’autofiction, la dématérialisation progressive du réel et la l’accélération aveugle de nos vies, ont contribué à faire émerger ces nouvelles formes critiques littéraires.

C’est très clairement indiqué : « Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. » (46) et poursuivi.

Le plan d’une ville est une coupe du cerveau de l’humanité. Les lieux qu’il montre, les place et les boulevards, ces espaces de réalité tangible sont aussi ceux où se produisent les choses qu’on ne voit pas, les baisers qui s’échangent sur les quais, les rats crevés dans la ruelle ou le flot tumultueux des pensées sous le masque des visages. Cette pulsation de la matière se perçoit partout à Shanghai. La ville est traversée par un remous sensuel et magnétique. Le désir qu’on pouvait éprouver devant un corps nu se porte soudain, complètement déboussolé, sur les éléments du paysage, sur l’angle d’un mur, la couleur d’un taxi, ou sur des scènes de rue banales comme une cannette de limonade qu’un coup de balais fait tomber du trottoir. Cette dérive de l’émotion creuse un vide en moi. Je ne cherche pas à le combler. je laisse courir mes yeux, je les laisse jouir au loin.

[…] Plus je décris Shanghai, avec mille précautions et scrupules pour ne rien oublier, plus cette vie intérieure augmente et submerge les beautés du dehors. (55-56)

Dans le cas de Rahmy, cette expérience se traduit en une dissolution dans le collectif, jamais compatissante mais qui relèverait d’une acception forte de l’amitié.

« Qui refuse sa nuit, vit en aveugle. » J’écris cette phrase dans ma main. J’ai bu. Je ne connais pas ce quartier? Je n’ai plus d’argent. Je suis perdu. Je suis heureux. Je suis chinois. (81)

Ou plus loin :

Je n’ai pas de ville natale. Le peuple est ma demeure. (170)

Cette dissolution-assimilation procède par une relative distanciation du sujet hors de toute lamentation, mais plutôt comme une forme d’assomption de la distance qui caractérise toute réalité — à commencer par ce truc flou qu’on appelle le réel, augmenté de ce contenu labile et poreux qu’on nomme moi, identité ou individu. Impression de ratage ou de rouerie qu’écrire, sans doute, peut redoubler. Spécialement dans un monde grouillant comme la Chine. On nous raconte des salades.

Tout le monde hurle. Tout le monde porte une chemise blanche. Tout le monde fume. Les carosseries se touchent. Les chromes brillent. Les klaxons carillonnent entre les immeubles. La ville est un couteau en équilibre sur la pointe.

Là-bas, au bout de l’avenue, la fenêtre de ma chambre est allumée […] Les choses continuent d’exister quand nous ne sommes pas là […] Ecrire. Que sont les livres sinon la chambre vacante d’un écrivain parti en voyage dans ses histoires ? (70)

Ces histoires qui choisissent d’investir d’improbables billes pour se raconter (65), c’est ce qu’avec grâce, celle du singe pendu au bout d’une liane, ou du singe enfermé dans le zoo, désigne ce livre qu’il me faut à présent arrêter de piller et de maladroitement paraphraser. Cette grâce du doppelgänger (double absent, ombre ou primate), Philippe Rahmy la résume en évoquant le fameux rhinocéros de Dûrer ; celui-ci en effet « a fait ce que font tous les artistes : il a caché ses sources, fait passer son travail de copiste pour une pure vision. » (51)

Où l’on reprend la sente périlleuse sur la crête, qui est celle qu’on préfère, celle qu’on voudrait à jamais parcourir. Celle qu’au besoin on ne quitte plus. Celle qui peut-être nous est dévolue et dont on peut dévier. Ce faîte inconfortable qui nécessite que jamais on ne puisse longuement se poser, sous peine de faillir, de chuter d’un côté comme de l’autre : le réel opaque, la fiction délirante.

On progresse avec difficulté sur ce fil, on n’a pas d’autre choix qu’avancer. On se rend à l’aventure. On s’abandonne à elle. La tête vidée. (Je laisse volontiers la fin du livre au lecteur.)

Il suffirait de s’installer dans une vielle, n’importe laquelle, pourvu que son murmure couvre celui de l’esprit. Il suffirait d’attendre comme quelqu’un qui serait assis dans un immeuble en feu. Se laisser dévorer. on n’écrit jamais que sur des cendres. (195)

  1. Ce pourrait être une définition positive de la violence.

La mort à la plage

janvier 15th, 2017 § 0 comments § permalink

 

Je publie ici la version initiale d’un texte que m’avait demandé la revue Talweg des éditions Pétrole, qui associe plasticiens et écrivains autour d’un thème, en l’occurrence ici « Le sol ».

 

Il y a quelques temps, pour des raisons tout à fait circonstancielles1, j’ai franchi le Passo del Muraglione, dans l’Apennin tosco-romagnole, entre Florence et Forlì.

C’était une route toute neuve pour moi, je n’avais jamais mis les pieds (ou les roues) dans ce coin de l’Italie — il y a tellement d’apennins méconnus. Mais la destination, elle, m’était familière.

J’ai traversé là des paysages de collines qui ressemblaient fichtrement à l’arrière-pays de mon village natal, dans le sud de la Drôme, entre Comps et Vesc, Teyssières et Valouse. En me rendant dans ces endroits, malgré les raisons circonstancielles évoquées plus haut, je savais que je revenais aussi sur des terres appartenant à mon passé.

Je me suis alors posé la question du lien entre la terre et le passé. Ce lien entre terre et passé, on pourrait le décrire comme une appartenance.

Pour une raison qui nous échappe, qui à mon humble avis relève tout autant de notre biologie que de notre histoire (notre roman) et de notre culture, nous éprouvons toujours une distance entre notre moment présent et les lieux de notre passé. Ce qui se cache derrière cet étrange acoquinage du temps et de l’espace2, drôle de bête à deux dos, c’est sans doute notre propension à faire de notre environnement notre territoire et, en résumé, à mesurer l’écart subtil qui se glisse entre “propriation” et “appropriation”.

 


 

La pluie se mit à tomber. Peu après le col, je m’arrêtais dans un virage pour vérifier l’espèce d’une apiacée que je voyais depuis le début de l’ascension. Je stoppai la voiture sur un bas-côté peu amène, et constatai finalement la présence de l’Herbe-aux-cerfs ou Cervaire (Cervaria rivini Gaertn), une plante plutôt commune, mais ici aux feuilles d’une taille démesurée en comparaison des individus qui croissaient justement “par chez moi”.

La pluie se muait en orage, le tonnerre faisait trembler le paysage, vibrer les vitres, les membranes.

En me dirigeant vers la voiture, je me rendis compte que le sol était jonché de coquilles d’escargots, d’une espèce que, cette fois-ci, je ne connaissais pas. Je cherchai quelques exemplaires de coquilles vides, mais toutes les coquilles que je croisais étaient habitées, et même dans les recoins, sous les herbes, dans les déclivités du sol, au pied des arbustes ou sous les cailloux, je ne trouvai aucune coquille vide, même abîmée. Soit ces bêtes étaient venues en masse pour un grand rassemblement, soit les coquilles très fragiles disparaissaient rapidement sans se fossiliser3.

 


 

« Les fossiles », je pensai, ayant repris ma route.

Là où croît Cervaria rivini, “par chez moi”, justement, on trouve pas mal de fossiles. Les marnes, qu’affectionne l’apiacée, en sont en effet des réservoirs connus (en particulier les petites balles de fusil que sont les bélemnites).

Les fossiles ne sont-ils pas précisément ce « temps consolidé ? »

Et, ma pensée suivant son fil comme je descendais vers l’Emilie-Romagne, pressé par l’orage à mes trousses, je me disais que j’étais, comme la Cervaire, plutôt un produit des marnes, ces sols étranges qui ne cessent de s’ébouler, qui alternent entre l’état solide comme la pierre sous le soleil, et le brouet pégueux sous la pluie.

 


 

J’allais donc vers la Romagne4, le prétexte étant la visite d’un tracteur pour un ami, dans les collines surmontées de puys (de poëts, dit-on “par chez moi” ; ici, c’est poggi). La route étant longue, je me suis demandé si je n’allais pas en profiter pour retourner sur les traces de mon enfance, sur cette portion de côte défigurée de l’Adriatique, où ma famille et moi avions passé un long temps des vacances d’été de mon enfance.

Ces paysages étaient inscrits en moi sous la forme d’une petite marque, pas une cicatrice tout à fait, plutôt et plus exactement comme un cal ou un trauma, non pas chargé de douleur, mais plutôt d’excessive mélancolie. J’y suis allé la première fois à l’âge de six mois ; la dernière à dix-sept ans ; quinze jours chaque année. Je pourrais bien dire que, si l’on veut, j’y ai grandi. Et si j’étais attaché à ma terre natale5, je n’avais pas totalement réussi à me détacher de celle-ci. C’est-à-dire que pesait le sentiment d’une irrésolution qui s’était transformée avec le temps en lancinante inquiétude.

Je me destinais donc à revenir en ces lieux que je n’avais pas vus depuis plus de vingt ans, et j’allais donc directement à la rencontre de mon passé. Ce passé concrètement actualisé sous la forme d’une “ville”, de sa culture, de son territoire, de son agriculture, de son sol, etc.

 


 

À propos de Martin Heidegger (et de fantômes), Jacques Derrida6 entretient la confusion entre ces deux mots : propriation — ce qui fait le propre d’une chose, d’un individu ; et appropriation.

L’être, c’est-à-dire le « moment présent de ma conscience », se situe probablement entre les deux.

 


 

La ville aurait-elle changé ? Ou bien aurais-je perdu toute trace de souvenir ? Aurais-je perdu toute trace de moi-même ? Ne prendrais-je pas le risque de me perdre moi-même ?

Difficile de faire saisir au lecteur ce qu’à pu représenter cette portion de territoire pour moi, enfant. Il me semblait que ce dehors, ce lointain, était pour moi la condition même de mon être au monde. Précisément ceci : que mon être propre passait par la peur de la perte (et donc l’appropriation) de ce territoire extérieur à moi-même.

On mesure ici les impasses, les apories. Mais c’était pourtant cela. Cette terre, cette marne, ce sable, en un mot ce sol était à moi. C’était le mien.

Le sable des châteaux de sable ou des courses de boules à l’effigie de coureurs cyclistes, les pistes bordés de pneus multicolores des circuits minuscules des petites voitures foraines, les carreaux des devantures des magasins que chaque soir nous arpentions en famille, jusqu’au goudron fondu, aux effluves des égouts marins, aux maigres laisses de mer, aux butins de la pêche, aux odeurs de cuisine, aux arrière-cours et aux serres qui limitaient la rue balnéaire et ouvraient sur l’immense territoire agricole de la Romagne (et de l’Emilie).

Et puis la mer — cette mer singulière, dans laquelle on avait toujours pied7.

(Mer dans laquelle on pouvait sans souci pécher coques et tellines.)

 


 

Je suis botaniste : des jours durant je marche sur le sol pour nommer des êtres végétaux. Je suis phytosociologue : j’ajoute à cette liste une composante écologique, je la rends fonctionnelle : les plantes ne poussent pas au hasard, mais celles qui partagent les mêmes exigences écologiques peuvent se retrouver (régulièrement, c’est-à-dire de manière discontinue dans l’espace, formant par là de nouvelles unités supérieures, intégrées) ensemble.

Avec le climat, la ressource en eau, l’exposition et donc la pente, la nature et la structure du sol sont prépondérantes (ressource en eau et exposition lui sont d’ailleurs directement liées).

Le sol est le support du territoire : c’est une banalité que de le dire, mais cela signifie :

1. Qu’on ne peut imaginer un être humain évoluant autrement que sur le sol. C’est-à-dire que le sentiment d’être hors-sol (et je ne parle pas ici du sentiment d’être loin d’un sol, par exemple chez le migrant. Derrida parle à juste propos de nostalgérie par exemple) n’est pas possible sans graves conséquences : notre société semble le montrer à chaque instant.
2. Qu’on ne peut imaginer un être humain qui ne fasse pas lui-même interface entre son être profond (c’est-à-dire sa culture, sa langue, etc.) et son milieu, tout comme la plante se structure dans l’espace là où elle croît. On retrouve ici la notion de médiance d’Augustin Berque qui, dans ces discussions souvent malcommodes se révèle d’un solide secours.

 


 

Par un égarement hasardeux, en partie dû à l’incroyable crevaison des cieux qui s’est finalement produite entre Forlì et Cesena, je me suis égaré entre quelques zones et me suis retrouvé sur une route, que j’ai suivie malgré tout, absolument désorienté par les ronds-points, les bretelles, les voies rapides (souvenons-vous que je n’avais jamais conduit en ces terres). Je suis arrivé un peu par hasard à proximité de mon but : c’était un petit pont qui survolait la fin des habitations de la fin de la ville, et nous, jadis, nous arrivions toujours par là ; la petite montée (trois, quatre mètres, pas davantage, mais dans ces plaines, c’était un pic) qui masquait tout et puis tout d’un coup, sur la tangente, la mer, la ville, la plage, les rochers, tout le paysage adriatique révélé comme une récompense du long voyage.

C’était la route. Et le pont arrivait. Mon cœur battait. La pluie avait cessé. L’air était conséquemment très pur, une fois vidé de son humidité. Le soleil se couchait. Le paysage se donnait (à nouveau) alors ainsi : entier. Il se donnait tout à moi.

J’y étais.

 


 

Nous entretenons aujourd’hui une épineuse équivoque à l’égard du sol, du territoire et donc du pays. Tout ce qui ramène à la terre d’une part, et à une espèce d’identité est suspect.

Mais dans le même temps, le désir d’un retour à la terre, de campagne, de tradition (musique et danse folk, artisanats, agriculture biologique, et jusqu’aux noms très “troisième république” revenus en force dans les états civils) est toujours plus prégnant.

Or notre monde, dans son cadre politique totalement assimilé au capitalisme, ne voudrait glorifier que l’individu et, corollaire évident, l’identité d’une part, la communauté d’autre part.

Le détour par l’écologie et la géographie nous enseigne pourtant : 1. que l’individu n’existe pas ; 2. que l’identité/la communauté sont des entraves à l’expression d’un projet politique digne de ce nom.

 


 

Je gare la voiture juste devant la dernière pension où nous allions, les dernières années. Je fais une grande marche dans la rue, comme nous le faisions jadis.

La ville a-t-elle changé ? Et moi ? Quelle sera la place de la nostalgie ? Et celle de la mélancolie ?

 


 

Comme il arrive souvent quand on revient sur un lieu d’enfance, les bâtiments semblent plus petits, comme ratatinés (eu égard à leur “gonflage” dans le souvenir ému), mais ce n’est pas cela qui me frappe en premier. Ce qui me frappe en premier c’est l’aération propre au quartier — il faut dire qu’à cette période la saison balnéaire est un souvenir. L’écartement entre les édifices, l’espace qui est généreux. La rue Porto Palos a changé, il y a une piste cyclable, des aménagements ont été faits ça et là, mais dans l’ensemble c’est la même ville. La plage n’est pas moins différente. La vieille villa dont on rêvait est toujours là ; le petit lunaparc pour enfants aussi. Et le sable.

Comme la pluie est récente, toutes les banquettes de toile sont restées en place. Dans une espèce de friche très rase qui s’est développée à la faveur d’un élargissement de la chaussée, j’observe les escargots encore, rendus actifs par la météo. Ils sont très nombreux, et je dénombre facilement cinq espèces, ce qui en ces lieux, et compte-tenu de l’uniformité du milieu (la plage de sable fin), est plutôt inattendu.

Un escargot est l’inattendu.

Je reste aussi longtemps à la petite marina à regarder la mer tranquille.

Au matin je vais déguster un fameux bombolone dont ces gens ont le secret — lui était resté fiché là comme une madeleine. Et un cappuccino. Le soleil se lève, dissipe les brumes, rosit l’horizon. Au loin on distingue les plates-formes d’extraction de gaz naturel (le trivelle) qui ont fait l’objet d’un récent referendum.

Je le constate comme le soleil devient plus fort : en vérité, il n’y a pas de place possible pour la mélancolie, ni pour la nostalgie. Je n’ai pas été arraché à cette terre, c’est moi qui me la suis appropriée. En saisissant cette saisie, en comprenant cette préhension, et surtout, comme je me suis habitué à le faire depuis que, précisément, j’ai renoncé à comprendre et saisir, en relâchant la bride de l’enfant capricieux, j’ai laissé cette terre, comme ma terre natale, en paix : j’ai cessé de la considérer comme ma propriété, ma possession.

En m’approchant d’un terre-plein où je découvre une plante que j’ai toujours vue et jamais connue : Cenchrus longispinus (Hack.) Fernald. Je l’avais complètement occultée, elle aussi, qui pousse entre un silène enflé et une sauge à feuilles de verveine. Me revient alors une phrase de Pascal Quignard, qui a écrit deux petits livres sur la terre et le sol8.

Il n’y a pas de terre. Elle est ce qui manque. Elle consiste en ce qui manque quand il se jette sur elle et se roule contre elle.

 


 

L’écologue s’est exprimé ; le géographe surenchérit : le territoire est bien la combinaison d’un espace investi (habité) selon différentes dimensions : 1. biogéographique ; 2. personnelle-affective ; 3. sociale et politique ; 4. symbolique.

Condition non négligeable (en ces temps d’ouverture de tous les marchés et, présumément, de toutes les consciences), l’existence de frontières qui autorisent précisément la circulation.

Le sol est indispensable à cette stratification. Il en est la dimension centrale9.

 


 

Je n’ai pas été bouleversé du retour à la terre. J’ai épongé ma dette, s’il y en avait une. J’ai vu de nouveaux lieux dans le lieu, ouvert de nouvelles dimensions. J’avais aimé ce voyage.

Je pouvais désormais aller voir ailleurs.

  1. Agricoles, dirais-je.
  2. « Les constructions territoriales sont avant tout du temps consolidé », Marcel Roncayolo, La ville et ses territoires, 1990.
  3. Sans aucune preuve de ce que j’avance, et sans témoignage des échantillons que j’aurais pu apporter à la connaissance (à défaut de porter la connaissance à l’objet), je crois que j’étais en face de Retinella olivetorum (Gmelin), d’une famille, effectivement, à la coquille très fragile (Oxychilideae).
  4. La Romagne est un territoire historique formant avec l’Emilie la région Emilie-Romagne. La Romagne se constitue des provinces de Ravenne, Forlì-Cesena et Rimini, de la république de Saint-Marin et de quelques communes de Toscane et des Marches.
  5. À laquelle j’étais revenu, puis que j’avais quittée à nouveau, durablement.
  6. Spectres de Marx, Eperons, et même dans Marges.
  7. La mer, destinée à la balnéation, est “canalisée” par une série de digues de grands rochers posées en chevrons sur toute la longueur de ce littoral, qui s’étend quasiment de Venise à Ancône. Le cycle du sable est ainsi conditionné et jusqu’à ces rochers, disposés à une centaine de mètres, il s’accumule en vaguelettes peu profondes.
  8. Pascal Quignard, Les mots de la terre, de la peur, et du sol, 1978 et Sur le défaut de terre, 1979, d’où est extraite la citation (tous deux chez Clivages, republiés dans Ecrits de l’éphémère en 2005).
  9. L’existence de frontières, par ailleurs, autorise l’existence du droit du sol. Et autorise l’existence d’une communauté qui ne soit pas fondée sur l’identité (de sexe, de langue, de religion, de culture, que sais-je), mais sur un projet politique. Et, même si aujourd’hui on ne le peut l’affirmer sans être suspect au mieux de réaction, autorise le concept révolutionnaire de nation.

11 juillet

juillet 11th, 2016 § 0 comments § permalink

Aujourd’hui la mer doit être solitaire, hautaine et boudeuse.

J’ai pris tous les transports hier et me voilà dans la ville grise. Je vais travailler à la bibliothèque du muséum. Devant l’entrée, sur la grande esplanade de terre battue blanche, il y a cette femme, desséchée, les yeux fous, un sac plastique vert plein de choses posé à ses pieds. Elle exécute des gestes comme d’un art martial, mais plus je m’approche, plus je vois que c’est le sempiternel même geste, brouillon, désordonné, délié, effilé. En réalité elle est dérangée qui appelle les énergies du soleil ou quelque chose comme ça. Lorsque je sortirai à la fermeture, neuf heures plus tard, elle sera encore là, les mêmes geste, toujours plus fatigués, maladroits, forcenés.

Entretemps, alors que j’étais plongé dans d’inestimables incunables dans les salles vides et boisées du haut, on a entendu un type gémir : « Y’a quelqu’un ? Aidez-moi », des phrases espacées de longs silences ; tout de même on a prévenu la bibliothécaire qui était là, qui a appelé la sécurité. Laquelle sécurité n’a rien compris aux indications peu claires de la dame. Le type était en catalepsie sur une passerelle ; j’ai appelé les secours, mais la ligne ne répondait pas, était surchargée, vue la célérité des membres de la sécurité qui, une fois identifié le lieu, ont semblé totalement dépassés par les évènements. Ils allaient et venaient se parlant à trois mètres à travers leur talkie-walkie, tournaient en tout sens, sans savoir bien quoi faire, m’écartèrent, voulaient prendre la situation en main, n’y parvenant pas montraient leurs bras. Je décidai de les laisser à leur bal, et repassai par le jardin.

Le vent, puis le vent, que la chaleur de l’été comprima de la pluie, vint balayer la terre battue blanche, comme pour effacer tout ça, ou aveugler plutôt, de sorte qu’il ne reste aucun témoin de cette excursion, cette première plongée dans la ville visiblement épuisée.

 

Quartier romain (5)

août 14th, 2014 § 0 comments § permalink

En cinq rioni : 12345

 

 

Jour 9. Rione X. Campigoglio ; Rione I. Monti ; Rione XVIII. Castro Pretorio ; Nettuno (RM).

Retour aux Fori. J’observe tranquillement le versant sud des forums ; il est tôt, il y a une brise légère, peu de touristes encore, des plantes. Je parcours les rues qui entourent cette partie du forum et qu’on ne voit jamais : je suis arrivé par la piazza et la via della Consolazione, je prends la via Foro Romano, puis traverse le Velabro jusqu’à l’Arc de Janus puis le Cirque Maxime que je longe jusqu’au Colisée et à l’arc de Constantin. Là la foule est arrivée. Des milliers de personnes partout, de commentaires absurdes, de cris divers. Je fuis au plus vite vers les forums impériaux, beaucoup plus calmes, et me faufile enfin à travers le forum de Trajan par le passage qui mène à la piazza del Grillo.


 

J’en ai pratiquement fini avec ce quartier antique. Je monte maintenant sur le Quirinal (là encore, disposition des rues complètement rouillée par la mémoire). Après avoir fumé une cigarette sur piazza del Quirinale, élégante et vide, je monte la rue homonyme et tourne aux « quatre fontaines » en direction de piazza della Republica, que je voulais revoir. J’y suis plus ou moins passé, en allant à la gare, mais sans faire attention. Je revois les thermes de Dioclétien, imposants, si liés à notre imaginaire romain, mais tellement éloignés de César (IIIe-IVe s.).

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Une longue dérive via Nazionale et autour de ces places achève une ville désormais (à cet endroit) semblable à toutes les autres. Tellement semblable même que je mange au Burger King.


 

Dans la soirée, je prends le train pour retrouver des amis à Nettuno/Anzio. Ah ça oui, j’aurais aimé visiter la villa de Néron, qui y naquit, ainsi que Caligula, qui pensa y transférer le siège de l’empire, le cimetière où est enterré le père de Roger Waters mort dans la bataille d’Anzio lors du débarquement allié (il y a juste soixante-dix ans, tiens) et qui fut à l’origine de The wall et de The final cut. Mais Nettuno/Anzio [Antium] est une station balnéaire fabriquée en pizza, en uniformes, en ennui fardé de loisir.


 

Jour 10 et dernier. R.XX. Testaccio ; R.XXI. San Saba ; R.XIX. Cielo ; R.XV. Esquilino ; R.IV Campo Marzio ; R.XIV. Borgo

Revenu à Piramide pour motif botanique, je prendrais finalement le premier bus qui passe. La jambe ne permettra pas de marcher longtemps aujourd’hui. J’ai eu de la chance car le premier bus qui est passé était le 3, qui part de Trastevere et atterrit villa Borghese.

Je fais ainsi un grand détour est de la ville, plein de charme et de découvertes. Via Piramide Cestia, via Aventino, via San Gregorio (qui permet une vue surélevée sur le Colisée et alentours), piazza Colosseo, via Labicana, via Meruna jusqu’à l’imposante et munificente place de Saint-Jean-de-Latran, la toute première église du monde et ancienne résidence des papes, le viale Carlo Felice à proximité de l’aqueduc de Claude, et puis enfin la Porta Maggiore qui me fait sortir de la ville antique. On se dirige encore vers l’église San-Lorenzo Fuori le Mura, pour bifurquer le long de la Cité universitaire viale Regina Elena. On poursuit sur ces boulevards et dans ces quartiers périphériques jusqu’à rejoindre (v. Regina Margherita, v. Liegi) le Pincio et arriver finalement dans les somptueuses villas de la Villa Borghese. Le bus s’arrête après la galerie d’art moderne.


 

Je n’ai pas d’idée sur la ville. Je grimpe la colline et redescend vers le piazzale Flaminio et piazza del Popolo, autre place que je voulais revoir. La suite est une autre dérive, en bus (vers la piazza Mazzini d’abord, puis del Risorgimento, rive droite), puis après avoir croisé à nouveau le Mausolée d’Hadrien, et à pied, pour se faufiler tout de même jusqu’à la piazza Navonna, malgré la chaleur et les touristes, cette fois étouffants, pour d’autres raisons externes.

Je n’ai plus d’idées sur la ville. J’ai marché beaucoup, et assez mal, je dois dire, étant données les conditions.

J’ai dû laisser mille quartiers de côté — et sans doute plus intéressants. Je me suis concentré sur l’Antiquité, négligeant totalement le Moyen Âge, la Renaissance ou l’époque moderne. Mais j’ai plongé ainsi à la fois dans mes souvenirs, et dans l’imaginaire qui fait que les souvenirs peuvent s’enraciner.


 

C’est évidemment la Rome antique qui attire en premier car elle est à la fois modèle urbain et ruine urbaine, mémoire concrète avec ses dégâts collatéraux, et puis cet arbitraire représenté à la fois par Auguste mais aussi l’Ara Pacis, arbitraire du télescopage des temps sur l’écran de la mémoire, cet anti-temps (cet antirouille du temps).

D’immenses étendues ont été délaissées : Tiburtina, EUR, Spinaceto, etc. On pourrait leur consacrer un vrai travail, entre leur apparition naissante dans les films et leur chroniques d’aujourd’hui. Je me suis limité à ce que le pas malhabile peut enchâsser. Je reviendrai.

Je n’ai certes pas l’ambition du travail effectué pour Gênes, mais je me rends compte que je n’ai pas non plus parlé du GRA ou de Roma Capitale. J’ai noté ces mots au fil des jours, avec modestie, et l’intention peut-être, personnelle et sans doute secrète ou inavouée, de rabibocher des figures, des paysages, de mon passé.

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Quartier romain (4)

août 12th, 2014 § 0 comments § permalink

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Jour 7. R.XIII. Trastevere ; Q.XII. Gianicolense

Longue marche dans le Trastevere, depuis les quartiers anonymes mais vifs de la gare jusqu’aux ruelles si pittoresques et tellement médiévales du nord. Belle place de Santa Maria Trastevere. Pris un bus au hasard, le 115, qui monte sur le Janicule. Et redescente. Jour où la jambe empêche.

 

Jour 8. R.XI. Sant’Angelo ; R.X. Campitelli ; R.I. Monti ; R.IV. Campo Marzio

Retour pour motifs personnels au cœur romain de la ville. Je traverse le Foro Boario puis me décide pour les escaliers du Capitole. Les idées se rassemblent très lentement. Du temps pour remettre un nom sur les Dioscures, sur l’empereur à cheval (n’était-ce pas Tibère qui était barbu ?), puis les rues les plus proches (aucune envie de dépenser des sous pour griller au soleil). Je retrouve ainsi de près ces monuments toujours oubliés : temple de Saturne, temple de Vespasien, arc de Septime-Sévère, Tabullarium, Tullianum, basilique Julia… Cette colonne, à quoi appartient-elle déjà ? Ce bâtiment, qui frappe par sa taille modeste et son intégrité, ce serait la Curie ?


 
Et puis on nous a trompé depuis des décennies, il faut dire : ce que nous voyons de la Rome romaine (pour ne parler que d’elle) est déjà une reconstruction (même parcellaire) et donc arbitraire (orientée tout du moins) de ce que pouvait bien être le secteur alors. Les bâtiments ajoutés au fil du temps, les déplacements et récupérations, les destructions et pillages, le temps des hommes en somme, tout cela a produit un forum imaginaire : est-ce que l’arc de Septime Sévère a côtoyé l’arc de Constantin ?

Mais dans le même temps, cet ensemble — si on veut bien y regarder objectivement — d’une remarquable qualité, est d’une puissance évocatrice incommensurable. Une vraie machine à fiction. Un nid d’histoires et d’imagination. Je n’entrerai pas sur le forum : je me fais fort de voir les monuments de l’extérieur. Et puis il faudrait pouvoir visiter la Domus Aurea de Néron, les souterrains infinis, le Lapis Niger, choses auxquelles hélas on n’a pas accès.

Je descends vers la prison de St Pierre (Tullianum) puis bifurque vers le forum de César (je finirai le Foro Romano demain). Je jette un coup d’œil au forum de Trajan puis m’émerveille un long moment sur la reproduction des scènes de la colonne homonyme sur un coin de la place. Mais déjà, malgré l’heure précoce, les familles, les glaces, les cris, les appareils photos envahissent la place.


 

Une nouveauté (dans la mémoire) les fouilles du métro C qui ont mis au jour un autre monument tardif, l’Athénée d’Hadrien, espèce d’Académie de l’époque, mis au jour en 2007-2008 du fait des travaux de la sempiternelle Ligne C du métro. On ne voit rien bien sûr, mais penser qu’une ville tellement remaniée puisse encore délivrer des secrets est plaisant.

Je retourne à l’Ara Sacra di Torre Argentina, mais la lumière n’est plus bonne (on ne revient jamais sur ses pas). Je me rabats alors sur le théâtre de Marcellus. Impossible bien sûr de remettre un nom sur le temple d’Appolon Sosianus, et encore moins sur celui de Bellone (« je sais même plus c’est qui »).

Je prendrai finalement un bus pour retrouver l’Ara Pacis, autre destination du jour. Les trois ou quatre rioni ainsi traversés l’ont été partiellement et en hâte ; il faudra revenir.

Je voulais voir l’Ara Pacis car je n’étais pas revenu depuis la création du « musée » la recouvrant, réalisé par Richard Meier et compagnie. Devant, piazza Augusto Imperatore le mausolée dudit Octavien divinisé. Autour des immeubles du plus pur style rationaliste (euphémisme pour ne pas dire fasciste), assez élégants du reste.

L’attention du pouvoir sur ces restes est stratégiquement évidente : mausolée d’un chef d’état dictatorial divinisé et l’autel attenant, voulu par lui, dédié à la paix. Les travaux du musée sont également les premiers de cette ampleur à Rome (création d’un site dédié) depuis la chute du fascisme.

Je m’étonne d’ailleurs de la ressemblance entre l’œuvre de Meier et de l’ancienne couverture réalisé par le pouvoir fasciste à travers Vittorio Ballio Morpurgo. Mais sans doute-est-ce dû précisément à la clef donnée par la fonction et le rôle de cet ensemble urbain. Ce qui m’intrigue également, c’est de comprendre pourquoi je suis moi-même si fasciné par la figure d’Auguste (alors que l’œuvre et la pensée de Nicolas Sarkozy, pour citer un nom au hasard, ne m’intéresse au contraire pas du tout). Il est vrai que le livre de Bertina/de Roeck/Gallet/Michaud, Anastylose, déjà cité ici de nombreuses fois, est venu combler tout un espace en moi — et ce livre traite précisément de l’Ara Pacis. C’est un point sur lequel j’engagerai ma vigilance.


 

J’aime bien le film de Tinto Brass et soi-disant défiguré par Bob Guccione et Giancarlo Lui (scénario Gore Vidal), Caligula, même si et peut-être parce qu’il est plein de défaut. La figure de l’empereur tout puissant est interchangeable, je suppose, depuis Auguste et jusqu’au douzième, Domitien, dans la tradition issue de Suétone — et dans cette liste ne figurent ni Hadrien, ni Marc-Aurèle, ni Trajan, ni Caracalla, ni Septime-Sévère, ni Dioclétien, ni Constantin, pour ne citer que quelques noms célèbres : et cela aussi ça peut questionner, notamment au regard de leur empreinte urbaine. Pouvoir, et pouvoir faisant vaciller la raison, cruauté, guerre, organisation territoriale et superstition… il y a là bien sûr un thème largement étudié, sur l’origine des mouvements populistes (mais il serait plus pertinent de dire démagogue), sur le concept de nation, ou sur le simple usage du pouvoir autocrate.

Dans ces conditions la ville devient une application (ou un outil) de ce pouvoir — et en tout état de cause, Rome et les cités antiques nous montrent la faible distance qui sépare la lumière de l’ombre, le public du privé, le personnel du collectif.

c’est sans doute ce qui fait de la ville une organicité : un organisme vivant, sexué, coloniaire, immortel. Et moi là-dedans, je recompose des itinéraires, et d’un tas de fragments brisés par la mémoire, je remonte le tissu arlequin d’une ville où j’ai habité.

 

En cinq rioni : 12345

 

Quartier romain (3)

août 10th, 2014 § 0 comments § permalink

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Jour 5 : R.IX : Pigna ; R.XI : Sant’Angelo

℘ La chaleur et la douleur au dos persistant toujours plus piquantes, je prends quelque repos forcé dans l’appartement de via Portuense, Trastevere. L’immeuble est un grand immeuble populaire, entouré d’immeubles semblables. Partie de la vie des gens se trouve sur les balcons ; impensable la somme de choses qu’on amasse et ne servent à rien, qu’on remise parfois dans ces espaces mixtes, à la frontière.

On voir l’intérieur des appartements aussi, au moins une partie, et on voit combien tous se ressemblent. L’immeuble est énorme, il y a peut-être cent cinquante appartements, et on retrouve les mêmes gens, les mêmes désirs, les mêmes délires, les mêmes maladies, les mêmes objets, les mêmes meubles.

Vivre en ville, dans une ville telle que Rome : qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Une ville finalement moins dense que d’autres, remarquable par ses espaces verts (villa Borghese, jardins du Vatican, Caffarella, et même les forums romains, pourquoi pas) mais où par conséquent les habitations collectives sont plus nombreuses. Vivre ici, dans le comble du désert touristique (là où plus aucune vie ne compte), y travailler, s’y déplacer, y aimer et pour cela devoir constamment éviter les lieux les plus fréquentés ?

℘ Au coucher du soleil je prends finalement le bus qui mène piazza Venezia, au cœur du « problème » romain. Par chance l’heure et la saison sont défavorables à la foule, mais il y a beaucoup de bermudas et d’appareils photos numériques tout de même (ou même des tablettes, devenues indiscutable concurrent). Le bus finalement me ramène sur le largo Torre Argentina. Voilà exactement le genre de lieu que j’avais totalement effacé de ma mémoire. Il est là lui, avec ses temples et sa tour pourtant, témoignant de toutes ses ruines et de tous ses chats.

 

Témoignant aussi de ce qu’une ville monde et modèle, telle que peut l’être Rome, recèle de hasards et de circonstances. C’est par hasard qu’on redécouvre ces temples (à Juturne ou Junon, à Fortune, à Féronie, et aux Lares dits Permarini !) en 1926 (pensons comme cela est récent : mes grands-parents avaient douze ans !) et qu’on doit par conséquente leur retrouver un nom ; le portique médiéval de la tour est lui une totale création des années 40, pour accompagner et protéger la tour del Papito (?) qui est bien du XIVe siècle.

℘ C’est sur cette place qu’on trouve une grande librairie Feltrinelli. C’est ici-même, si je ne m’abuse, que j’ai acheté d’une part le livre d’Edgar Lee Masters que traduira cent avant le Général Instin, d’autre part le livre de d’Arrigo qui cent ans après sera aussi au cœur de mon travail. A l’époque je venais dans le centre rarement, pas plus d’une fois par semaine (Spinaceto est loin et je travaillais six jours sur sept). Et quelques lieux seulement avaient mon attention pour leur soin bienveillant. Largo Argentina, aussi bête que cela puisse paraître, en faisait partie.

℘ Je glissais finalement dans une rue adjacente pour découvrir (ou redécouvrir ?) un “quartier” d’une beauté et d’un calme stupéfiants, autour de piazza Margana. En me perdant dans ces rues, j’arrive subitement sur le Portique d’Ottavia et le théâtre de Marcellus, autres monuments complètement oubliés. L’occasion de se rendre sur l’Île Tibérine, magnifique écharde au Tibre, hélas complètement défigurée par un “Rome plage” de pacotille et revenir, pas à pas, vers Trastevere plus rationnel.

 

Jour 6 : R.XIII Trastevere

℘ Devoir trouver occupation dans la grande déconnexion (forme d’indigence 2.0 se vuoi), après trop de déplacements, têtes données à droite à gauche, échinements-acharnements, le jour long, long et brillant et tranchant tandis que par ailleurs toute la ville mordille le goudron dans la torpeur.

℘ Marché de porta Portese, café avalé au coin d’un immeuble tellement moche qu’on le croirait parisien ou lyonnais, en tout cas des 80’s, puis après-midi dans la langueur des photos, d’une glace juste en bas et d’une nuit qui promet d’être au dimanche ce que le dimanche fait à tous les autres jours.

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Quartier romain (2)

août 8th, 2014 § 0 comments § permalink

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Jour 3. Q.XI : Portuense ; Q.X : Ostiense ; R.XX : Testaccio ; R.XII : Ripa ; Q.V : Nomentana


 

℘ Je reprends mon parcours dans le Testaccio, quartier véritable, cette fois en bordure d’Ostiense, où je vais voir le gazomètre. Je mange via del Porto Fluviale dans un bar typique ; le type qui réchauffe mon panino à une voix de femme. Je m’approche enfin des Cocci, mais je constate que la colline est fermée aux visiteurs (« area archeologica ») et me rabats sur l’inutile musée d’art contemporain. Dommage, car cette colline, constituée de tous les débris de tuiles, pierres et autres, extraits du fleuve en une accumulation tout aussi hétérogène qu’artificielle, montre en son sommet (sur les photos aériennes) une zone sur laquelle j’aurais pu vérifier quelques plantes.

℘ Ascension de l’Aventin en plein cagnard, ne croise personne. Arrivé sur les hauteurs, le complexe monumental de Santa Sabina est plus animé, les gens provenant plutôt du Palatin. Je reste loin d’eux, toutefois et préfère au Jardin aux Orangers le petit espace circonscrit entre Santa Sabina et Sant’Alessio. Là, plusieurs travailleurs (?) émigrés (Inde ? Amérique du Sud ?) prennent leur repos. Je préfère leur compagnie à celle des groupes impossibles d’adolescents allemands qui, comme hier, scrutent la ville en mâchonnant diverses saloperies industrielles.


 

℘ Je quitte finalement cette zone pour un grand bond en métro (noir, sec, sobre) vers piazza Bologna où je m’arrête un peu au hasard. Le quartier (Nomentana) présente peu d’intérêt, ce sont de grands immeubles résidentiels dans le plus pur jus italien. J’y goûte un certain plaisir toutefois, viale delle Province, assis à la table d’un type qui boit une bouteille de Peroni, dans un bar tenu par des Chinois.

℘ Toutes ces marches (plus la voiture, la belle étoile, le sac à dos et le train) ont raison de mon dos et je commence à sentir les douleurs revenantes de la sciatique. Je décide de rentrer et marche donc comme un petit vieux vers n’importe quel bus, en l’occurrence via Catania, pour revenir, par un assemblage de quartiers encore trop neufs pour ma compréhension (Policlinico, viale XX settembre, Barberini) et je prends, de nouveau, le métro pour Piramide (absurde trajet).


 

℘ Je fais encore un passage à Testaccio et me dis que ces petites rues dans la ganse du fleuve feraient un beau point d’appui romain (immeubles entre les rues Aldo Manuzio et Benjamin Franklin).

 

Jour 4. R.XIII : Trastevere ; Q.VI : Tiburtina


 

℘ Je me rends au petit marché de Trastevere, celui de la piazza San Cosimato, l’occasion d’aller voir la belle place St François d’Assise et de découvrir l’église du même nom avec un bel autel du Bernin, et qu’une chapelle conserve la dépouille de Chirico.

Trastevere est au mieux coupé en deux, la partie plus centrale, médiévale, pleine de pseudo pittoresque, de folklore fabriqué et de touristes indifférents à la ville, et la partie plus au sud, résidentielle, avec moins d’intérêt carte postale mais à mon sens encore un peu vivant.

℘ L’occasion aussi de voir le Nuovo Sacher, le cinéma géré par la société de production de Nanni Moretti (encore lui) dans un plus pur style moderne décadent. j’y repasserais deux jours plus tard, mais de nuit, et y assisterais même à la projection de Per une pugno di dollari.

℘ Le soir, rendez-vous dans le quartier de San Lorenzo, l’un des rares quartiers contestataires d’une ville qui est politiquement morte depuis longtemps. (On découvre par ailleurs divers lieux occupés, dont la visite pourrait faire une autre déambulation urbaine.)

Termini (premier passage du séjour) accueille toujours cette foule bigarrée des gares, entre touristes rougis et abrutis, personnes égarées dans leur architecture paysagère mentale, agresseurs potentiels, mendiants, malades, dealeurs. Odeur de pisse à peu près partout et agitation pressée.

℘ San Lorenzo, et tous ses noms de rues évoquant les peuples italiques : Ramni, Olsci, Volsci, Piceni, Salentini, Etruschi, Aurunci, Apuli, etc. C’est ici aussi qu’en 2007 aurait été identifié le Graal.

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Quartier romain (1)

août 6th, 2014 § 0 comments § permalink

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ROMA (abbrégé en RM) est le nom utilisé par quelque poète ou quelque politique pour désigner la surface sur laquelle sont répertoriés les restes d’un ancien empire, lui-même appelée Roma, égratigné puis éparpillé en mille morceaux, débris épars autour desquels la vie, sans y prendre garde, a continué de manière indolente. Il n’y a pas beaucoup de point commun en vérité entre ce qu’était la ville il y a 2500 ans et ce que nous voyons aujourd’hui. Cela toutefois n’est pas franchement assumé, ni par le pouvoir, ni par le citoyen, ni par le visiteur.

Ce que Roma représente aujourd’hui c’est un songe plutôt qu’une mémoire ; un musée malfamé plutôt qu’un patrimoine collectif ; un délire plutôt qu’une fiction.

Roma représente aussi une ville, que j’ai habitée il y a quinze ans tout juste, et qu’aujourd’hui je ne reconnais plus.

Comment peut-on oublier une ville ? N’y ai-je pas marché des heures durant ? N’y ai-je pas mangé et bu, n’y ai-je pas vécu, ne me suis-je pas déplacé, n’y ai-je pas aimé ? De tout cela, si cela a été, je n’ai plus guère de souvenir.

Je n’habitais pas le centre ville, en effet ; mais Spinaceto, qui est connu un peu grâce au film de Nanni Moretti, Caro diairio.

 

 

Je ne suis pas retourné à Spinaceto encore. Pour l’instant je vise la ville, depuis mon point de chute, qui est Trastevere. Et je délie la marche à pied en notant sans les structurer ou les développer beaucoup les descriptions ou impressions qui me viennent. Comme quelques notes posées au vol dans un imaginaire journal intime (diario) romain.

 

Jour 1. L’arrivée et la virée en bagnole dans les avenues vides de Garbatella à Tor Pignattara.

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℘ Arrivée à la gare de Trastevere, je découvre un quartier où je n’ai jamais quasiment mis un pied. Forte forte chaleur, très sèche (on prend des habitudes à Genova). Je descends vers la via Portuense en quête de l’immeuble populaire qui m’héberge. Devant celui-ci, la place est pleine d’enfants qui jouent à la balle, de vieillardes qui se soutiennent les unes les autres, quelques parents…

℘ L’immeuble a une immense base qui dessert les différentes ailes, jusqu’à F ; quatrième étage. Les quartiers pris, voiture, pour un grand tour jusqu’à Garbatella et ses nombreuses petits immeubles reliés entre eux par des passerelles, puis Tor Pignattara, en quête de l’incroyable trattoria Betto e Mary où je découvre après bien des années, le cheval mouliné, le brocoli frit, et l’une des meilleures carbonara (pâtes maison) (photo) du pays.

℘ Ces quelques heures, et les longues et grandes avenues vides de la nuit, traversées en bagnole, m’évoquent Naples ou Palerme, traversées cet hiver, avec cet immanquable douceur, cette nonchalante violence du Méridion qui vaille vraiment la peine.

 

Jour 2. R.XX : Testaccio et R.XII : Ripa


 

℘ Je sors dans la ville à l’heure morte, la plus chaude, la terrassante. Tout est fermé. Je descends la rue devant l’immeuble, et je réalise que le fleuve est déjà là. Eau verte, opaque et calme, bordée de cannes de Provence, de jeunes figuiers, de coureurs. Largo où un camion de pizza vidé est en pause, le vendeur allongé derrière sa banque, et un pompiste qui attend. Je pénètre dans le quartier de Testaccio, sans croiser personne, jusqu’à la place Santa Maria Liberatrice où je bois un café. La place est calme, pleine de cigales. La chaleur est immense, concrète, plastique.

℘ Je me dis qu’à un certain point en Italie où l’on passe la frontière jaune du sud, et plus aucune expérience ou existence n’est la même. J’arrive à la rue Marmorata et prends à droite, vers Piramide, monument qui m’a toujours fasciné (le bus passait dans ces environs qui me portait via l’EUR depuis Spinaceto et jusqu’à la ville). Je passe devant la magnifique poste de facture fasciste et y poste deux lettres.

Piramide. Travaux. La ville sort un peu de la léthargie post-prandiale ; quelques voitures, quelques touristes souffrant d’être loin de leur repères commerciaux. Je me mets à faire un petit inventaire botanique alors que je vois le souchet odorant en compagnie d’une digitaire et du panic pied-de-coq. Je ne suis pas dérangé.

℘ Je traverse le parc puis contourne l’Aventin par l’avenue du même nom, jusqu’au cirque Maxime qui offre cette vue imprenable sur le Palatin. Je réalise d’autres inventaires dans les haricots pleins de merde et de déchets qui le bordent sous les yeux inquiets ou amusés des touristes (Français, Allemands, Japonais surtout). Je redescends tranquillement vers le fleuve, en m’arrêtant devant le temple à Vesta que j’admirais autrefois. J’admirais aussi la petite église de Santa Maria de Cosmedin, non pas seulement pour la bouche de la vérité, d’ailleurs inaccessible ce jour à cause de la foule qui fait la queue. Je traverse à nouveau le Tibre (Cloaca Maxima) me faufile par les petites rues de Trastevere (place Santa Cecilia, via San Michele) jusqu’à la porte Portese et la longue rue Portuense qui me ramène par les nombreux négoces de vélos, motos, garages à mon point de départ.

℘ En relisant mon parcours sur les cartes, je me dis qu’il est étrange de dériver seul dans la ville avec pour seul objectif la dérive. On passe à côté de choses (comme le cimetière « acattolico » où sont enterrés Keats et les restes de Shelley et Gramsci, les anciens abattoirs abritant le musée d’art contemporain MACRO, la colline des Cocci, la structure décadente du gazomètre de Testaccio, ou même l’Aventin que je n’ai pas voulu saillir cette fois-là) qu’on ne soupçonne même pas. Mais la ville se restructure sous mes pas. Je recouds les quartiers, les souvenirs, et peut-être, qui sait, une partie de moi-même. Je “terminerai” ces deux rioni demain.

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Projet El Pocero • Anthony Poiraudeau

octobre 3rd, 2013 § 0 comments § permalink

Sur le site de l'éditeur, Inculte

Anthony Poiraudeau • Projet El Pocero • Inculte


Le livre d’Anthony Poiraudeau, Projet El Pocero, vient s’ajouter — avec quelques autres, parus récemment1 — à la série de livres qui s’émeuvent de l’espace — et dont on a, par ailleurs, cherché à établir la liste. On a parfois adjoint ces ouvrages au domaine de la psychogéographie proposé par les Situationnistes (c’est Guénaël Boutouillet qui l’indique dans sa recension du livre). Outre que le texte de Guy-Ernest Debord est d’un abord plus qu’ardu, je ne crois pas, finalement, que ces préoccupations soient tout à fait concordantes avec celles des auteurs qui se lancent dans cette marche de l’écriture. En effet, si la psychogéographie se donne pour objet « l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus », la littérature de marche2 ou de déplacement dans l’espace (itérologique), avec pour seule passion l’espace et sa traversée, en proposerait plutôt le revers, voire le négatif. Ce n’est pas tant la manière dont le milieu joue sur l’affect — il y a au moins deux mots problématiques ici (milieu, affect) — qui intéresse ici, c’est plutôt l’expression de l’affect en espace, ou l’espace en tant qu’extension… Extension de quoi d’ailleurs ? si, comme nous le pensons, l’individu en tant que tel n’a guère d’épaisseur ou de pertinence en ce bas monde, sinon, peut-être du livre lui-même.

L’opération paradoxale du livre comme intériorisation, déroulant l’horizon sous les pieds du marcheur, faisant donc du dehors un dedans, et réciproquement, n’est-ce pas ce qui est en jeu au moment même où le seul biais qui convienne à rendre compte d’une expérience est le langage lui-même, ce piston facétieux.

La littérature de l’espace, la littérature géographique, est fascinée par les lieux qu’elle traverse ; elle les reçoit comme un cadeau et, dans le même temps, elle leur propose ce marché, elle les soumet à la question, elle les séduit. « Viens chez moi, je te dirai qui tu es » — de sorte qu’une fois passés au crible et aux mors de son travail, ces espaces sont transformés, magnifiés : ils deviennent littérature.


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre


Nous sommes bien peu armés pour rendre compte de ces expériences de lecture de littérature géographique, en réalité. Nous sentons bien que nous passons à côté de quelque chose, peut-être parce que ces espaces lettrés envahissent tout — tout le langage et tout l’espace.

Nous sentons pourtant la pertinence littéraire de ces ouvrages — et pas seulement d’un point de vue esthétique ou philosophique. Plutôt comme une concentration de tous ces thèmes, dont peuvent rendre compte peut-être ces deux fulgurances liminaires :

L’ailleurs est devenu un nulle part partout similaire, où se trouver équivaut à être situé dans tout autre point de l’indistinction urbaine.

Et plus loin :

Sans centre ni bords, l’espace fait vaciller sa chronologie. Le trajet de l’arpenteur ou de l’usager traverse des zones urbaines où l’idée de succession temporelle se dissout au fil du parcours. (25 et 26)


*

De quoi s’agit-il ? Le narrateur est allé visiter l’ensemble d’El Quiñon, immense quartier né quasiment de rien sur la commune de Seseña, au large de Madrid, lors de la période de faste spéculatif en Espagne et depuis quasiment à l’abandon.

C’est précisément la question : qu’est-ce qui pousse quelqu’un à faire le voyage vers des lieux qui ne sont, a priori, pas des destinations touristiques ? Il a bien sûr l’attrait des ruines, et de l’espace mémoriel-culturel, tel qu’il s’est manifesté du temps de l’orientalisme, chez Flaubert, Chateaubriand et les autres. Mais on ne peut sérieusement tenir la comparaison entre la visite de Pompéi ou Carthage au XIXe siècle et la visite de Detroit au XXIe. Quelle est la nature de cette curiosité, sinon une projection de l’individu dans une marche esthétique ?



L’espace comme annexe du récit, peut-être, là où le personnage se débat dans le cadre limité du texte, l’auteur, devenu ce qu’il est aujourd’hui, menacé de toutes les crises, trouve peut-être dans ce déplacement, ce décentrement, une voie médiane, et peut-être une manière de salut, salut non transcendantal s’entend (le nom propre, le geste et le mot enfin réconciliés) ?

Ce sentiment est très bien décrit par le Je du livre, qui indique :

J’avais vu en rêve des villes qui se trouvaient à la place de celles-ci, et des espaces où il ne manquait qu’elles. N’ayant rien à y faire, et ne disposant pas du courage d’aller me frotter à la réalité d’un ensemble humain habité (où je me serais exposé au péril de sérieusement rater le peu qu’est une vie), il m’a semblé que j’étais la personne tout indiquée pour entreprendre la visite de cette ville neuve et infréquentée. Si elle est là-bas partout la même, n’importe lequel de ses points me la montrera toute. (27-28)

Outre l’exposition des raisons politiques et économiques qui ont conduit à l’érection d’une ville devenue déserte — une ville qui, en l’état, ne répond plus aux assignations et aux fonctions d’une ville — dans deux chapitres nécessaires (le second sur la bulle immobilière espagnole des années 2000, et le cinquième, sur la figure de l’entrepreneur à l’origine de la ville, Francisco Hernando, dit El Pocero, l’Egoutier, richissime self-made man aux ambitions démesurées, revanche assumée typique des yuppies antérieurs comme Bernard Tapie), Anthony Poiraudeau s’emploie, au moyen d’une langue maîtrisée et aiguë, à la description non seulement de la ville, mais aussi de son parcours en elle, des impressions qui en surgissent et des répercutions ou plutôt des échos sensibles qui en découlent.


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre

L’expérience première est celle du marcheur (marcheurs qu’avait déjà observés Poiraudeau dans sa recherche propre) qui, dans cette ville avare de piétons, devient lui-même un centre d’intérêt, une « vague curiosité » (47). Ce retournement est d’autant plus effectif qu’en ce lieu sans témoin, le promeneur (bien plus que l’habitant qui n’a pas à rendre compte) est seul capable d’attester de l’existence de ces lieux :

Il est souvent difficile de départager la candeur du cynisme dans les forces qui ont fait se dresser El Quiñon. L’épaisseur défaillante de cette entrée lui donne l’aspect d’une façade futile ne renfermant que du vide, ou celui d’un décor de théâtre n’ouvrant que sur une fiction. Le parc pourtant existe, autant que je puisse en juger. J’y ai marché. (61)

Il est d’ailleurs remarquable que la marche (le déplacement, le décentrement et, au regard de cet état différent de l’état d’habitant, le voyageur qui est toujours un étranger3 vit l’expérience de la déterritorialisation) soit également le procédé idoine qui permette d’amener de la perspective à qui ne saurait se mouvoir (une ville morte).

Progressivement, El Quiñon sort de terre et m’apparaît. Je le vois pour la première fois en sachant qu’il ne quittera pas mon champ de vision tant que je ne l’aurai pas rejoint, puis arpenté, et enfin quitté, plusieurs heures plus tard. Je ressens un mélange d’impatience et de désir de prolonger le moment où je n’y suis encore que presque. On voudrait ne rien perdre de sa première approche d’un lieu où l’on s’est longuement projeté, et dont l’accès devient enfin réel. (38)

Cette première impression fait écho à la seconde mise en perspective durant laquelle le narrateur, parti observer la décharge de pneus toute proche (ceux de la couverture), peut également jouir du spectacle de l’ensemble.

Tout au long de l’ascension de la colline, je m’arrête régulièrement pour balayer les environs du regard. Il me semble que je dois multiplier les perspectives sur la ville, pour essayer de ne pas la quitter bien que je m’en aille. Je dois accepter la pensée que je vais l’avoir assez vue pour transcrire son inachèvement en un livre que, pour la première fois, je finirais. J’éprouve par son ancrage dans la réalité qu’elle n’est pas une illusion produite par mon esprit. Ce n’est pas que je doute vraiment de la réalité d’El Quiñon, mais j’essaie de dissiper le sentiment d’irréalité qui se ravive en moi à mesure que l’ascension me permet de l’embrasser d’un seul regard. (100-101)

Ainsi apparaît de manière très stricte le lien qu’il existe entre la ville — cette ville là — l’expérience personnelle et sa recension en un livre. Il est une étrange obsession, dans les livres itérologiques, une espèce de tentation démiurgique4. Ce recul, nécessaire, permet également une appréhension de la globalité. La ville perd son caractère multiple (propre à la ville vivante, la ville “réelle”, tout en dynamique) pour devenir une image d’elle-même, comme un plan ou une carte. C’est d’ailleurs le propos des premières pages qui désignent « l’unique ville neuve désirée » (27), la cité idéale en somme, ramenée également de l’évocation du panneau d’Urbino5.



Envisagé tantôt comme un ensemble de ruines, une ébauche, un projet en construction, un mirage ou une utopie, El Quiñon est finalement, plus qu’une obsession, une déception.

El Quiñon est, au fond, lui-même et dans son intégralité, un angle mort. Son désastre est une coulisse du naufrage dont a accouché le miracle économique espagnol, que la ville devait œuvrer à perpétuer. C’est l’ampleur de son implosion muette qui a fait se retourner les regards vers lui, en opérant un contrechamp révélant non pas l’équipe qui tournait l’épopée de la gloire économique et urbaine de l’Espagne, mais les lieux que celle-ci avait désertés en toute hâte, faisant sombrer le film dans cette image terminale d’une ville déserte où meurt la fiction. (64)

C’est ainsi à l’épreuve de la fiction que doit se déterminer le texte que nous lisons. Et le contrechamp ici évoqué (on sait l’intérêt que porte Poiraudeau au cinéma) renvoie à d’autres sensations bien personnelles — celles qui donc donnent relief au topos, qu’il s’agisse de maladie, de rêve, de délire, qui se caractérisent par la présence de la mer à proximité de la ville, dans le désert des régions madrilènes.

J’ai beau voir la mer, je n’en oublie pas pour autant son absence. Elle est dans mon champ de vision telle une projection sur un écran transparent laissant filtrer la matérialité des environs. (98)

Mais ce léger décalage n’est en somme qu’un symptôme, qu’une “laisse” plus profonde, plus vertigineuse, qui est celle de la mémoire (33, 59, 103). La mémoire est en effet centrale ici, nécessaire, soit pour compenser la création ex nihilo d’un lieu (plaques commémoratives) ou l’ancrage dynastique du fondateur lui-même (statue des parents de Hernando), mais également pour sublimer la marche en livre, comme nous l’avons déjà évoqué (la « sédimentation muette dans ce qui déjà commence à devenir ma mémoire » (59)), ou enfin l’apparition de la ville comme « souvenir mal assimilable » (103). Nécessaire, et suffisante, pourrait-on dire, comme seule en mesure de justifier, bien au-delà du simple compte-rendu ou de la relation traditionnelle, mais plutôt, dans la friction dedans/dehors, c’est-à-dire texte/espace, ce que nous ne pourrions jamais mieux signifier qu’en répétant bêtement (béatement) les mots de Marco Polo dans l’un des exercices majeus du genre, Les villes invisibles :

Quand il arrive dans une nouvelle ville, le voyageur retrouve une part de son passé dont il ne savait plus qu’il la possédait. L’étrangeté de ce que tu n’es plus ou ne possèdes plus t’attend au passage dans les lieux étrangers et jamais possédés. (37)

Ce n’est pas la ville que parcourt le voyageur, c’est lui-même, pointé et réconcilié par ce dehors inhospitalier, ce qui n’est pas un monstre — mais simplement son double.


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre2


Anthony Poiraudeau, photographie d'El Quiñon, extraite du livre


  1. Jean-Christophe Bailly avec Le dépaysement ou La phrase urbaine, Bruce Bégout avec Suburbia, Philippe Rahmy avec Béton armé, Claude Eveno avec Histoires d’espacesLa conjuration
  2. Distincte également de la littérature de voyage, les textes magnifiques de Nicolas Bouvier en donnent bon exemplum.
  3. Ceci évoque subitement l’incipit du puissant roman de Maurice Pons, Les saisons.

    Il arriva par le sentier de la cluse, vers le seizième mois de l’automne, qu’on appelait là-bas : la saison pourrie.
    C’est Louana qui l’aperçut la première, et plus tard, lorsque le Conseil se réunit pour statuer sur le cas de l’étranger, elle intervint pour revendiquer ce premier regard.

  4. On ne s’étonnera pas de l’arrêt sur le mégalomane Pocero, qui cède à la tentation d’une fondation dynastique (cf. p.46) et dont la simple projet est de bâtir une ville à sa gloire (cf. p.79)
  5. « che alcuni identificano in Piero della Francesca o nella sua scuola, mentre altri optano per un’attribuzione a Leon Battista Alberti o a Luciano Laurana, secondo quanto descritto in calce allo stesso dipinto », lit-on sur Wikipedia.it.

Lasagnes • chapitre 3

octobre 2nd, 2013 § 0 comments § permalink



Chapitre 3


Les résidences de la haute ville menaçaient toujours de s’effondrer lorsque Carlos Futuna sonna à sa porte. Elle le reçut dans une lumière feutrée et une robe fuseau qui accentuait ses courbes. Ils ne se saluèrent qu’à peine comme elle se dirigea déjà, une cigarette en bouche, vers le salon ou deux alcools étaient déjà servis.

Il montait en se demandant ce qui était le pire : vivre dans une traduction ou dans un roman ; dans la langue ou dans le corps d’un autre ? En tout cas c’était toujours plus intéressant et concret que la vie, simple et dénuée de sens. L’avantage des livres c’est qu’on peut les fermer, voire les terminer, pense-t-il, remarque c’est à ça que servent nos paupières, se répond-il.

Lorsqu’elle s’approche de lui, vingt minutes après les banalités échangées, c’est en relevant sa robe, laissant apparaître ses cuisses bénies et, plus haut, ses hanches, qu’elle vint caler contre et sur lui.

Un peu auparavant, Carlos Futuna, arrivé le premier (elle était occupée jusqu’à 17h), s’installe dans le jardin en face de l’immonde et majestueux édifice où elle habite. C’est, en tout en pour tout, un espace ouvert, avec quelques bancs, et aucune autres fioritures que du goudron, des friches déjà jaunes ou des poubelles métalliques. Dessous, la ville, majestueuse et immonde, qui s’étend sans retenue jusqu’à la mer. Comment habiter ici ? Comment habiter ici tous les jours ? Cela dépasse.

Des sons de cloches, comme les clochettes d’un troupeau de brebis ou de chèvres, soudain surgissent d’une coursive obscure ; mais, enveloppé, engourdi dans sa torpeur, CF n’a pas le courage de percer ce mystère. Ce sont des alpages tout droit venus, il l’accepte comme un évènement plausible à l’orée d’une . Oui, il fait chaud, 33°C, comme de manière obscène l’indiquent tous les panneaux lumineux de pharmacies et des banques, eux innocemment. La grande structure semble vibrer de chaleur, et des vieilles passent, parfois accrochées à des vieux plus vieux encore. Cette barre est d’un ennui qui s’est incarné en toute chose présente. Deux jeunes essaient de s’intéresser à la balle qu’ils s’échangent du pied mollement. Une voix féminine crie sur un chien, un mari ou un enfant, sans qu’on sache. Passe une grasse débile, qui tous les vingt pas se met à se lamenter en dialecte sur la taille de son soutient-gorge ou sur la fraîcheur d’une aubergine. Régulièrement, un bus harassé prend et donne quelques ombres supplémentaires. Sa montée est longue, laborieuse, vacarme de moteur grillé par la pente et odeur de débrayage mal négocié.

Une heure encore à attendre qu’elle n’arrive par l’une de ces chenilles oranges, une heure à perdre à zieuter à laisser simplement l’atmosphère ébahir le corps. Dessous la ville fait un brouhaha qui paraît aussi nécessaire que vain.

Deux jours de voyages et le premier repos finalement, sur ce banc de béton entouré de chats fourbes et curieux, et maigres, et sales. Ça remet un peu en place. Pourquoi venir. Où habiter. Et que faire ? Comment continuer ? A mettre un pied devant l’autre, mais aussi reprendre, chaque matin, l’uniforme de l’humain, se mêler à la foule, prétendre à des activités munies de salaires… alors qu’il suffirait d’un bord de mer même médiocre, même froide ou rocheuse, et pêcher du poisson, et où se faire couler un bain chaud.


*

A peine deux ans qu’on se connaît et déjà plus de quiproquos, d’aventures et de rebondissements que dans six cents pages d’un roman argentin.

Le journal acheté, CF cherche des nouvelles sur le port. Les Magasins évoqués par Spin devant être les anciens Magasins de coton, aujourd’hui reconvertis en divers locaux de commerce et loisirs et centre de congrès. Le tout appartient à un consortium public/privé qui même la région, la ville, l’Etat même, peut-être, la province et les plus grandes entreprises et fortunes privées locales, c’est-à-dire les grandes familles qui ont toujours abreuvé la ville depuis le haut moyen âge. Ce sont les mêmes familles, les mêmes intérêts, les mêmes collusions ancestrales, coutumes érigées comme règles depuis la nuit des rats.

Dans ces conditions il apparaît naturel qu’un pastis (pour reprendre l’expression de Spin) puisse avoir lieu. Les sensibilités sont à fleur de peau, lorsqu’on manie de grosses liasses d’argent dont la provenance est incertaine, et les susceptibilités sont également acérés, exacerbées par la chaleur et les odeurs de poisson. Le réseau des Africains réunis de plus en plus puissant, celui des Colombiens et Equatoriens très bien implanté dans la basse ville, sans parler du patrimoine local, riche d’une tradition millénaire, en matière de corruptions, exactions, menaces et pratiques criminelles diverses et variées. L’arrivée des Chinois, et les débordements des différents accents slaves depuis la frontière proche n’ont pas simplifié la situation.

Dans le journal pourtant, aucune recension d’une quelconque rixe ou pastis ; un article bref attire néanmoins l’œil aiguisé de CF :

X – Un journaliste un peu trop gênant à remplacer, pour obtenir un traitement plus doux sur les affaires judiciaires et des entreprises du port de X. Nouveaux ennuis pour le port touristique après l’enquête pour fraude et délit d’initié qui a mené à l’inculpation du constructeur A et impliqués divers techniciens et ouvriers, publics et privés… (voir notre édition du xx/xx) Ce sont maintenant le propriétaire du journal en ligne a, A, ainsi que le directeur du consortium publico-privé qui gère les activités du port touristique (b), B, qui ont ont été inquiétés par la police d’X.

Vers 10h hier, celle-ci a en effet lancé une perquisition dans les locaux de la c qui gère les piste cyclables du couchant, dont le président est toujours A. Trois heures plus tard, les agents quittaient les lieux avec l’ordinateur du manager et d’autres documents. Destination le domicile de B : deux nouvelles heures de perquisition et d’autres documents emmenés. Même chose l’après-midi, dans les bureaux de la a.

L’hypothèse du délit formulée par le procureur de X, D, est le fruit d’une enquête de plusieurs mois, avec écoutes téléphoniques et interceptions de courriels entre les deux suspects, ainsi que la déposition de plusieurs témoins. Parmi lesquels ceux du directeur du journal E et du journaliste au centre de l’affaire, F, devenus témoins clés. Tous les deux se sont déclarés étrangers à un quelconque projet d’adoucissement de la ligne du journal sur le port. Mais selon l’accusation, les remarques particulièrement dures du collaborateur de la a n’ont pas été appréciées au siège de la b ni surtout au siège de la a. L’entrepreneur et le propriétaire du journal, sans l’avis de son directeur, se seraient mis d’accord pour écarter F.

« Gros poisson pour moi, Spin, je ne suis pas certain de suivre. Friture sur la ligne. Lasagnes. Auguri. »


*

Ils se retrouvent dans la petite rue qui descend de la Préfecture où se trouve ce restaurant typique de la ville, Chez Maria.

en activité depuis
le 30 novembre 1935

est-il inscrit à la main sur un papier alimentaire scotché sur la porte ; tout le monde l’appelle Maria la Crade.

Ils partagent un plat de poulpes bouillis, un pour deux, comme font les couples, une espèce de ragout nourri de forces tomates, brocolis, patates et eaux salées.

Le restaurant est de ceux où tu manges à la même table que des inconnus, pour la plupart des vieillards, des habitués, quelques touristes égarés et dégoutés. Le piano tient dans un recoin minuscule de la cuisine et trois personnes s’agitent devant, et de grandes casseroles, de grands faitouts exhalent diverses odeurs de légumes, de viandes, de poissons, d’épices.

A leur table il y a Ignazio, ce vieux qui transporte ses affaires dans un sac en plastique immonde Shell (portefeuille, portable, journal de la veille ou plus vieux) et qui te parle avec ce petit appareil censé suppléer les dégâts de la trachéotomie. Ce boîtier lui donne une voix robotique et ceux qui le connaissent le surnomment Robocop.

Mais Ignazio mange (soupe de fèves on dirait) et quand il mange, Ignazio ne parle pas.

Dans l’étroitesse du local, Fini, la petite-fille de Maria, qui est décédée le jour de l’an 2000, paix à son âme, virevolte de table à carreaux en table à carreaux, oubliant à chaque fois ici un quart de blanc pétillant, là les couverts, ailleurs l’assiette qu’elle a posée ailleurs.

Sur les murs des photographies de Maria avec à peu près tous les notables de la ville ainsi que des personnages célèbres : celui-ci resemble à Silvio Berlusconi, celui-là à Zinedine Zidane, celui-ci à Aldo Moro peut-être, mais dans l’ensemble beaucoup de puissants devenus anonymes avec le fil des années.

Il y a un petit comptoir où ceux qui viennent payer reçoivent un petit verre à liqueur, de celle qui te permet de passer l’après-midi entre les gouttes de sueur.

— Tu sais qu’ils ont ouvert le jour même où est mort Pessoa ?
— Non ?
— Si. La légende dit que Pessoa serait venu une fois une seule dans cette ville, aurait croisé Maria qui tenait à l’époque un genre de pension (certains disent un bordel), où il résidait, dans la basse ville. Maria, pour honorer sa mémoire, aurait ouvert le jour même de son décès, qu’elle avait appris on ne sait comment.
— Pff, Pessoa n’a plus quitté Lisbonne depuis son retour d’Afrique du Sud…
— C’est faux ; il a même voyagé beaucoup ; il a a été à Paris, où il a rencontré Proust, Mauriac et Vialatte ; il y aurait croisé Joyce. Il aurait vécu en Provence auprès d’un grand écrivain français, Mandiargues peut-être, je ne sais plus… Il a ensuite été à Londres, puis en Allemagne, en Autriche, puis en Italie. De là, après une brève excursion en Dalmatie, il est revenu au Portugal par une route qui nous est inconnue.
— Allons bon, et comment tu connais tout ça toi ?
— Il y a des choses qui se savent. Dans des milieux particuliers, des lieux protégés… secrets.
— Tu recommences avec tes mystères !
— C’est bien le mot ! Tu sais de quoi je parle. Et puis il a eu des amis, des connaissances ; ces connaissances ont parlé, un peu, ont écrit, aussi… En vérité…
— Eh bien ?
— J’ai pu avoir accès à quelques lettres de Pessoa à Aleister Crowley.
— Non ?
— Je te le dis. Un jour peut-être je te les montrerai. Si tu sais te tenir. Finis ton poulpe.
— Je rêve.
— Tu n’as pas fini de rêver, handsome.



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