La fortune du change : le projet

juillet 1st, 2017 § 0 comments § permalink

Dans la lignée de Local héros, j’entreprends deux autres fictiographies de musiciens emblématiques de la contre-culture : Pink Floyd et Prince. Rien de moins. Et simultanément, pourquoi pas, c’est l’été. Je me donne l’été, justement, parce que c’est l’été, pour accomplir ces deux petits exercices qui forment à la fois deux chapitres de ma réflexion sur la contre-culture à travers son rayon le plus évident et aveuglant (le rock — au sens large car ni Pink Floyd ni Prince ne jouent strictement du rock) et deux éminents dépassements du simple formel projet initial du rock, une véritable réponse esthétique à son patent manque de conversation. Ici, juillet, Astronomy domine.

 

Donne

Pink Floyd est une drôle d’entité, car ce même nom regroupe au moins trois réalités (sinon quatre) absolument différentes, et rarement compatibles. Remarquons pour commencer qu’un seul membre est resté du début à la fin : Nick Mason, qui est par ailleurs également le biographe officiel du quatuor (un temps — très court — quintette). Les quatre autres membres sont partis ou arrivés : Syd Barrett, le fondateur, lâche en 1968-1969, David Gilmour le remplace alors, Roger Waters, le principal auteur des années de gloire, s’éclipse après 1983, et Rick Wright, chassé en 1983, disparaît en 2008 : seul Mason est sur tous les albums. Ce parcours, la présence de Mason, en un sens, le dessine par la négative ; trois ères au moins se succèdent : Barrett, Waters, Gilmour, avec un bref moment d’intense créativité collective ; entre 1969 et 1973, PF publie une série d’albums marquants, qui semblent tous pointer un objectif, toujours plus précis et saisi, et cet objectif est La face cachée de la lune. C’est sur cette période que je concentrerai mes efforts, parce que (peut-être) l’époque dite psychédélique, qui précède la période progressive, me paraît relever d’une autre fiction, de même que la période post-Waters (qui a pour malchance, en plus de l’absence de Waters, de tomber en pleines années 80, les pires que le rock — i.e. la contre-culture — ait connues) ; les quatre albums qui suivent Face cachée…, finalement, ne sont que son aboutissement, et, en un sens, l’illustrent sans le renouveler : J’aimerais que tu sois là en est l’aboutissement sonore, Animaux est la fin du groupe et Le mur… est Le mur, un « machin » indigeste et finalement décevant sur le long terme ; enfin La dernière bande (ou Le montage final), au titre évocateur, qui est largement sous-estimé, et qui aurait dû être un Mur honnête, apparaît plus comme un album de Waters que comme un album de Pink Floyd. Je ne considèrerai pas les trois albums suivants qui n’appartiennent plus à l’entité Pink Floyd.

J’ai dit par ailleurs (En paraphrasant Pacôme Thiellement) que le rock était mort dans la nuit du 12 mai 1972 au 1er mars 1973, c’est-à-dire entre Exil Grand’rue des Stones et Face cachée…. Les deux faces — si l’on veut — la face réaliste et la phase romantique, le versant politique et le versant poétique, le noir et le blanc — du rock se succèdent, et ainsi se parachèvent. On ne peut aller plus loin dans ce genre de musique. Sans le faire sortir du cadre qu’il s’était donné, en tout cas : Bas, chef d’œuvre de Bowie, Tom Waits, le hip-hop ou… mettons… Björk, sont autre chose que le rock tel qu’il s’est d’abord défini. Le punk, le grunge sont exactement cela, mais avec la nostalgie, qui est toujours payante, donc plutôt un accès vers le passé que la découverte de nouveaux territoires.

C’est donc l’une de ces fins que je me propose d’explorer, comme toujours, par les textes et le soutien dérivant de la fiction.

Note importante Ce travail est un travail de fiction, en aucun cas un documentaire ou un “biopic”.

Note Parti pris : tous les titres des œuvres (albums et chansons) sont traduits en français.

Note Le texte s’écrit peu à peu : je dessine les « pistes », elle apparaîtront (ou pas) au fur et à mesure, peut-être — sûrement — bougeront.

 

Sources

À côté des disques et des chansons, on trouve évidemment des tonnes de livres et de documentaires. Mais — comme souvent — il y a beaucoup à jeter. Je retiens toutefois la somme de Nick Mason, qui a sagement conservé tous ces documents depuis le début : Nick Mason et Philip Dodd (trad. Sylviane Lamoine, Élisabeth Luc, Dominique Mathieu, Delphine Nègre, David Thépaut-Lindbergh), Pink Floyd : l’histoire selon Nick Mason, EPA-Chêne 2005 ; le complet Mark Blake, Pigs might Fly, Aurum 2007 ; le pas si mal Daniel Griffiths éd., Pink Floyd, album by album : the definitive history. Pour les documentaires filmés, celui qui nous laisse le plus de traces reste Pink Floyd live at Pompei, qui est un concert devant aucun public + des témoignages vidéos du groupe, en pleine effervescence pré-Face cachée…. Puis il y, là encore, de nombreux morceaux en public, de l’époque. Ah, et il y a aussi les œuvres en collaboration : les ballets avec Roland Petit (Pink Floyd ballet : La rose malade, Allumez les étoiles), ainsi que les films du grand réalisateur Barbet Shroeder : More (Plus, celui-ci, le français l’a gardé en langue originale) et La vallée (Obscured by clouds, et celui, moins nécessaire, d’Antonioni : Zabriskie Point).

 

Thèmes

l’aliénation, l’isolement, le sens du collectif, la créativité, l’engagement politique, la folie, l’argent, la gloire…

 

Pistes

1. Hommes de boue
2. La couleur que tu veux
3. Libre quatre
4. Voir la lune
5. Gaffe avec cette hache, Eugène
6. Rythme cardiaque et viande de porc
7. Un de ces jours
8. Dommage cerveau
9. J’aimerais que tu sois là
10. Le grand raout dans le ciel

 

En paraphrasant Pacôme Thiellement

septembre 9th, 2015 § 0 comments § permalink

C’est une farce. Je me suis amusé à répondre à une interview qui a été donnée à l’ami Pacôme Thiellement à propos de cinéma — mais je l’ai transcrite pour le rock. Certaines questions du coup ne peuvent être exactement les mêmes.

 

Tu n’arrêtes pas de parler de rock. Que représente cette musique pour ceux de ta génération ?

Pour ma génération, je ne sais pas, nous sommes les derniers arrivés dans le rock, nous avons raté le punk, et nous avons traversé l’horreur des années 80. Nous sommes donc essentiellement tournés vers le passé, comme “notre” musique, le grunge, en témoigne. Bien entendu le rock a représenté pour nous ce qu’il représente à coup sûr, une forme de consestation et d’émancipation, mais comme brouillée, feinte. Et puis le hip-hop était là aussi présent — sans parler de la soupe qu’on nous servait à tour de bras, partout, tout le temps (variété, dance, house ou techno de piètre qualité, rock fm, etc.).

Le rock est essentiellement une musique de la mélancolie. Il est aussi triste qu’une œuvre de Rubens. En réalité le rock est l’un des tout derniers avatars du romantisme dans la culture contemporaine — et d’un romantisme qui n’est pas “pollué” par l’esprit du vingtième siècle, le second degré ou l’intertextualité propre aux années expérimentales post guerrières. Même si des auteurs (Captain Beefheart ou Frank Zappa, mais aussi dans une certaine mesure George Clinton ou David Bowie) ont assez vite mesuré les limites du rock en tant que mouvement, et l’ont souvent poussé à bout, une grande partie du rock se prend beaucoup trop au sérieux, et c’est ce qui le rend parfois si ridicule et pénible.

A vrai dire j’aime beaucoup écouter du rock, mais je prétends que cette forme de musique est en état de coma profond depuis de très nombreuses années. Mais c’est aussi que l’on vieillit et peut-être que l’attrait pour le larsen, la bière et le vomi s’émousse avec le temps.

Quelles œuvres te paraissent les plus riches symboliquement ?
Il n’y a pas d’œuvre récente de poids dans le rock, donc il faut se rendre au musée ; pour tout le côté romantique obscène (sans retenue), évidemment The wall remporterait la palme (suivi de Tommy). Pour tout l’aspect, sur lequel il faudra revenir, du rock comme mouvement socio-politique et culturel, d’un côté, pile, on placerait Kick out the jams !, et peut-être Entertainment ! de Gang of Four ; côté face, caricatural, Nevermind the bollocks ou Nervermind tout court ; entre les deux Raw power (sérieusement qui a encore le désir d’aller voir Iggy Pop à poil sur scène ? C’est ça l’obscène du rock, son côté zombie inconséquent).

Mais pour répondre plus sérieusement, les œuvres qui m’évoquent le plus de paysages (disons cela comme ça) se trouvent à la frontière du rock : la trilogie berlinoise de Bowie, l’âge d’or de Pink Floyd, quelques autres trucs progressifs, comme Stonehenge de Ten Years After, quelque King Crimson, Kraftwerk, Neu !, certaines disques de Prince, Dr John, pas mal de morceaux de Neil Young… mais là on a l’impression que je cultive le progressif et les herbes qui font rire. En réalité je n’aime pas trop le progressif.

Quel est la musique (rock) qui a défini ton enfance ?
Les premiers sons qui m’ont tout de suite emporté alors que j’étais à la fois enfant et en voyage ont été ceux de Pink Floyd ; la première période avec Barrett (j’avais trouvé deux cassettes sur une aire d’autoroute, The piper at the gates of dawn et Masters of rock ; j’avais dix-douze ans — je les ai gardées), puis More, dans une pièce vide et sombre de l’appartement inoccupé mitoyen au nôtre, où je m’entrainais à fumer, boire et explorer l’érotisme, disons, enfin Meddle collé de manière indélébile aux paysages de la Restonica. Mon cousin m’avait offert un disque aussi : Chunga’s revenge de Zappa. Plus tard, Sticky fingers, irrémédiablement lié à la Camargue, à un chien mort, et à l’été. Les Stones ont alors durablement accompagné le passage entre l’enfance et l’âge adulte (et je dois dire qu’aujourd’hui encore, sans être totalement fanatique, je trouve que Sticky fingers et Exile on Main Street sont les deux aboutissements du rock en tant que tel ; j’ajoute d’ailleurs que Dark side of the moon est le disque qui met un terme à toute la période du second âge d’or du rock ; rien ne sera plus comme avant. C’est pourquoi je dis que le rock est mort dans la nuit du 12 mai 1972 au 1er mars 1973).


Quel musique te donne envie d’être un homme meilleur ?
Je ne comprends pas cette question. On pourrait répondre, en paraphrasant Volodine, que j’ai trop de respect pour la politique pour croire que le rock ait un quelconque rapport… Plus jeune j’ai pu m’identifier à des chanteurs, aujourd’hui, je ne leur confierai pas ma voiture.


Quel disque est un chef-d’œuvre sous-estimé ?
C’est difficile de répondre dans le rock car il y a non seulement les hyperclassiques qui sont omniprésents encore aujourd’hui, mais il y a aussi une multiplication de niches, et de quarts d’heure de célébrités à tous les étages, et certains auteurs obscurs trouvent tout de même un public. Si bien qu’on aboutit à des folies inverses, comme avec Nick Drake par exemple.

Pour contourner la question, grâce à certains réseaux sociaux, on trouve des choses étonnantes et peu connues ; par exemple j’ai trouvé de manière tout à fait hasardeuse le groupe Demon Fuzz ou Osamu Katajima. Ils n’ont rien à envier aux stars de l’époque.

Et puis la plupart des disques de ce qu’on nomme improprement le post-punk sont parmi les plus intéressants que le rock ait produit : Lydia Lunch, Pere Ubu, The Residents, Gang of Four, Devo, la compilation Akron, même Jona Lewie ou Ian Dury sont plus intéressants qu’une grande partie de ce qu’on nous sert habituellement.

Chez les classiques, on devrait mieux écouter Paul Simon, Elvis Costello, Joe Jackson, Joni Mitchell, Rickie Lee Jones, Dr John, Sly Stone, George Clinton, les Talking Heads, les Beastie Boys… Rage against the Machine cent fois plutôt que les Red Hot Chili Peppers ; Love plutôt que les Doors ; Henry Rollins plutôt que Offspring ; Talk Talk plutôt que Radiohead…


Quel disque est à ton avis bien trop surestimé ?
C’est beaucoup plus facile : c’est le top ten de la plupart des listes idiotes. Sergent Peppers lonely heart club band est certainement le disque sur lequel on fonde le plus d’espoir et sur lequel on forge le plus grand nombre de jugements incongrus ; à part cela des disques décrétés comme chefs d’œuvre comme Blonde on blonde, certains disques d’Hendrix, la plupart de ceux de Lou Reed, ou le Black album de Metallica, me paraissent largement surévalués, tout simplement parce qu’ils n’ont pas la force d’évocation, qui elle peut être subversive, d’autres œuvres moins collectivement saluées, ou bien ils n’ont pas trouvé la forme qui rendrait grâce à leur propos artistique singulier (et bien souvent, il n’y a pas de propos, ou il n’est pas singulier1).


Quel disque serait une bonne B.O. ?
Il y a de bonnes B.O. de “rockers” comme Paris, Texas, ou Dead man, mais c’est vrai que ce sont plutôt des plages réservées de musiciens uniques…

Une bonne B.O. est peut-être ne compilation, comme l’a bien compris ce filou de Tarantino. Mais c’est très dur à faire une bonne compilation. Ça prend des lustres.


Quel artiste te tape sur les nerfs ?
Ceux qui y croient, ceux dont on ne comprend pas comment ils peuvent exister : Led Zeppelin, AC/DC, Tears for Fears, INXS, Guns n’Roses, Van Halen… la liste est longue !


Pour quel musicien(ne) as-tu un amour inconditionnel ?
Si c’est le sens de la question, je suis très très très tolérant avec Prince.


Quel musicien a une discographie parfaite ?
Ils ne sont pas nombreux, en réalité ils sont très rares ; mais des groupes ou artistes qui ont dépassé à la fois le clash, la mort à 27 ans et les années 80, je dirais qu’il n’y a que Paul Simon. Très peu d’albums, très peu d’erreur de goût, y compris dans les années 80. Je n’ose imaginer les Beatles ou Hendrix traverser ces années (enfin si on a vu avec McCartney).

Sinon Pere Ubu et les Residents ne se sont guère dévoyés non plus.


Quel disque aurais-tu aimé écrire ?
Low de Bowie, je dirais.


Quel musicien peut ruiner un disque pour toi ?
On parlerait peut-être plutôt d’instruments de musique : les synthétiseurs à la Dire Straits, ou les solos de guitare des guitar-heroes (Clapton, encore un type surestimé), ou encore toute batterie à double grosse caisse, sont rédhibitoires.

Mais les requins de studio, comme Jeff Porcaro, me sont insupportables.


Quel disque d’horreur continue à te terrifier ?
Brothers in arms de Dire Straits.


Quel disque qui va bientôt sortir attends-tu avec impatience ?
Aucun. Il n’y a plus de désir de rock nouveau en moi. Mes derniers “coups de cœur” étaient P.J.Harvey, Henry Rollins, Jon Spencer, c’est pour dire. Tout ce que j’ai écouté depuis près de vingt ans m’ennuie profondément. A part des surprises ça et là (j’ai par exemple une affection particulière pour des trucs insignifiants comme Cake ou The Presidents of the United States of America), mais rien qui ne fasse carrière, renom ou borne durable ; je crois que ce temps-là est terminé. Et puis le hip-hop, l’électro sont passés par là ; et puis il y a tout le jazz, le funk, le blues, aussi…

Les disques que j’attends ne sont pas dans le rock (est-ce que j’attends encore des disques d’ailleurs ?). Antipop Consortium, oui. Ou même le Kronos Quartet. Et c’est déjà très vieux.

Adult Jazz m’a bluffé l’an dernier. Et je dois dire que $o$ de Die Antwoord est un disque qui à mon sens demeurera important, malgré toute la vulgarité et la pseudo-ironie du projet.


Quel disque prétends-tu avoir entendu ?
J’ai écouté toutes les disques, hélas.


Cinq disques que tu peux écouter encore et encore et toujours être surpris par leur génie :
Je les ai déjà tous cités, non ? Low, Entertainment !, More, Gris-gris et Parade ? Ce sont exactement les disques que j’ai chroniqués (ou vais chroniquer) ici-même ! Ah, et aussi la série des Ethiopiques recèle une immense part de mon idéal musical.

  1. Avec un très grand connaisseur, Gilles Amiel de Ménard, par ailleurs ingénieur du son, nous avons cherché à clarifier notre position ici.

Sisyphe inconstant. Réflexions décousues sur le rock

mai 28th, 2015 § 1 comment § permalink

II. Disques

Sommaire de la série

0. Avertissements
I. Faits
II. Disques
III. Dates
IV. Noms


Les pochettes renvoient aux textes — sauf que tous ne sont pas encore écrits : ils renvoient alors à la page correspondante du site Allmusic.com

stones, exile


Tous ces disques ! Sont ceux que j’écoute le plus, sans doute ; ou, si je ne les écoute pas beaucoup, ceux dont je ne voudrais pas me séparer ; ou, si je ne les possède pas physiquement (en réalité je n’ai plus de disques), ceux que je voudrais avoir chez moi.

Je vais tenter une expérience qui me trotte dans la tête depuis des années et des années. Parler des disques qui me bouleversent mais non pas exactement comme un critique ou un musicien (que je ne suis pas, ni l’un, ni l’autre), plutôt en tirant les impressions, le style, l’atmosphère vers des formes littéraires…

Au premier coup d’œil, ces disques, dont la liste est (à peu près) tirée de ma propre page Médiathèque, n’appartiennent pas tous au rock. Alors pourquoi la reprendre telle quelle ? Nous verrons bien.


Comment procéder ? Voici :
1. Parcourir l’exposition de pochettes avec les yeux ; se laisser prendre par les couleurs et les formes, les graphismes et les images, se laisser porter par leur ineffable poésie.
2. Toutes les pochettes sont cliquables et renvoient pour l’instant vers le site d’Allmusic.com, sauf exceptions rares (disques qui n’y seraient pas référencés). Au fur et à mesure de l’avancement du projet — que je prévois au long cours —, certains de ces albums seront “visités” par la littérature.
3. Déposer les a priori sur le rock, chose difficile, dans un monde dominé par les émotions.


Albums revisités.
0. Exile on main street, The Rolling Stones, 1972. [C’est une vielle chronique, encore bien trop sérieuse pour être honnête. A revoir]
1. Gris-gris, Dr John, 1968.
2. Neu !, Neu !, 1972
3. Parade, Prince, 1986
4. The tragic epilogue, Antipop consortium, 2000
5. Low, David Bowie, 1977
6. More, Pink Floyd, 1969
7. Entertainment !, Gang Of Four, 1979

Exile on Main Street ★ The Rolling Stones

avril 24th, 2010 § 0 comments § permalink

Le monde entier s’enferme dans une villa provençale. Au bord de la mer.

On est venu là comme pour se cacher, comme font les bêtes malades, comme pour se retrouver aussi, secrètement, et aussi secrètement que le font les parias, les humbles, les communs, les gueules cassées.

On n’a pas grand chose à perdre, ni beaucoup d’expérience à partager ; on sort à peine de l’enfance, et de l’enfance du monde, de celui, archaïque, des dieux, des règles et des morales.

On s’exile encore, après l’Amérique, la France, drôle de parcours.

Mais la seconde est un hasard, si la première est un prétexte.

Bouillie inaudible de gémissements, de grincements, de frappements, d’errements. Comme si le chaos pouvait jalonner, définir un territoire ; celui-ci serait alors à la fois intenable et marginal.

Le ton est donné avec la pochette de Robert Frank, grand génial Robert Frank. Une galerie hétéroclite de monstres de foire, glanés le long des routes, comme d’ailleurs pour le fameux recueil des Américains.

Le ton est donné avec les gestes éperdus qui signent une attitude, alors qu’elle se heurte à elle-même, et comment aller plus loin ?

Truman Capote fait partie du cirque, ne tiendra pas, trop usé, incapable de décrire le spectacle, d’écrire une ligne valable sur le chaos. Gram Parsons fait partie du cirque, ne tiendra pas, brûlé sur l’autel de la guitare étincelante.

C’est une meute qui débarque à Villefranche-sur-Mer, qui vient en France échapper au fisc pour photographier au plus près, elle aussi, les Américains. Etrange détour.

La section rythmique habite non loin, dans le Luberon, dans le Gard. Sous les influences de Vence, et de cette douce léthargie méridionale du pompidolisme. On fait venir les habitués, Bobby Keys, Jim Price, Ian Stewart.

On s’enferme. Et qui (qu’y) trouve-t-on dans ce disque ? Un mélange poisseux, ce qu’il reste de chansons laborieusement montées en sauce. C’est comme un tour de France immobile, la caravane ne passe plus ; aboie. Les substances, toutefois, bien déjà là.

Sticky fingers revêtait une parure impeccable de production, de prise de son, de classe. C’est ici tout le contraire : les chansons sont des mille-feuilles crémeux de sons épars, le son est crade, la voix est lointaine, certains morceaux semblent sortir d’un magnétophone quatre pistes (Just want to see His face) ; mais l’ensemble est désespérément efficace.

Pas de fioriture : on tient un solo sur une note, sans sourciller (Casino boogie).

On ne propose pas de grosse machine comme sur les albums précédents — pas de simple ici qui puisse espérer plaire aux jeunesses rebelles de petits blancs, et Tumbling dice remporte avec difficulté ce titre. On mise sur la mixture.

On a fait un effort de ce côté là : les ingrédients sont nombreux (18 morceaux, unique double-album du groupe), et les styles divers : beaucoup de funk, de réel funk, à savoir une batterie qui colle aux pieds et le groove incontestable (Tumbling dice justement, et surtout Ventilator blues).

On donne dans une espèce de soul ou de rythm’n’blues hébété : Soul survivor, Torn and frayed, Sweet black angel , Let it loose et Shine a light sont de sacrés titres, des titres inspirés. C’est un condensé de musique noire.

Génie des Rolling Stones : offrir à l’Amérique son visage de cirage, alors qu’on est soi-même non seulement blanc, mais encore britannique. Le rêve est plus puissant. L’Amérique n’existe pas ; elle se retrouve toute entière dans une villa provençale sous Pompidou. On ne craint pas de déverser du Sweet virginia, blanc et sirupeux, avec harmonica et mandoline, mais il est âpre au toucher, jamais évident. Et à côté, la liesse vaudou de Just want ti see his face, ça détonne. Ça vibre juste.

C’est du blues aussi, quand il est acéré : Stop breaking down de Robert Johnson (retrouvailles) et All down the line, et la formule efficace du rouleau compresseur rock de Rocks off et Rip this joint.

Enfin c’est une forme de chansons unique, jamais répercutée ou réinvestie par le groupe, qui est ici à bout de souffle créatif (certains morceaux ont cinq ans déjà). Une prise de son incroyable, un monceau de contraintes qui s’écrivent sur la bande et rayent. On se demande ce que fait Jimmy Miller, et où il a pu laisser traîner les doigts du précédent opus, il fait pourtant foutue potion, et qui prend.

On quitte le monde de l’enfance, et celui de l’âge d’or post-WWII. L’Amérique se réveille sous la guerre du Vietnam et Nixon avec la gueule de bois. Les hippies sont retournés se coucher. On délaisse Ginsberg pour des formes perverses, précieuses, radicales : voir le cut-up de Casino boogie, qui donne l’impression de venir droit de William Burroughs.

1972 : le cru est bon, avec Harvest de Neil Young, Transformer de Lou Reed, Hunky Dory de Bowie. La concurrence devient dure ; ce ne sont plus que les Beatles ; ce sont des auteurs-compositeurs. On a les dents longues. Alors on va se sacrifier. Inventer la langue, puis la multinationale du rock, avec jet privé, villa provençale et monde de pacotilles américaines.

On a trente ans, on ne rigole plus. Keith Richards s’enfonce dans le néant du monde, là où coton n’étouffe pas mais dissimule ; Happy chante-t-il pour une première fois en vrai lead, avec sa voix de fennec ; pour compenser Mick Jagger va se faire voir, fait des films, fait l’acteur et débute un nouvelle carrière de jet-setteur main street. Le rock’n’roll n’avait pas besoin de ça, strass, paillettes, bulshit. Dommage car il avait donné ses meilleurs textes à ce moment précis (Torn and frayed, Sweet black angel, pour Angela Davis, Casino boogie, Rip this joint, Rocks off, et j’en passe).



Le rock’n’roll refuse de grandir (héroïne), alors il se meurt. J’ai dit que Exile est un album funky. Un album noir. Un album poisseux.

Exile on main street est aussi et enfin le dernier album du rock’n’roll, son témoignage le plus punk, et tout ce qui viendra par la suite (chez les Stones : zéro, sauf Some girls, voire Dirty work qui porte son nom ; chez les autres : le punk soi-même, mais n’ont-ils pas tout pris aux Glimmer Twins d’Exile ?)

Première version en 2010 : l’occasion se présente, avec la sortie de dix « nouveautés » sur l’album Exile on Main Street, de présenter la chronique de ce disque unique…