GEnove. Villes épuisées

juillet 24th, 2017 § 0 comments § permalink

Benoît Vincent ¶ GEnove
 

Le texte

numérique : ISBN 978-2-9541654-0-0 – 9×9 textes + 9 péritextes – 0 €
papier : 979-10-95244-07-3 – 306 pages – 20€
couverture : Cheeri
✓ Texte publié en 2012 (version internet) et le 12 mai 2017 (papier)
♨ écriture et publication en ligne, 2008-2015 – reprise jusqu’à début 2017

Attention Le site internet qui a vu naître le texte est toujours en ligne [www.ge-nove.net] mais, dans le cours d’une radicale mise à jour suite à la publication papier, tous les liens sont désactivés.

 

Quatrième

Par le biais de neuf chapitres de neuf textes, l’auteur évoque la complexité de la ville de Gênes en Italie et la relation qu’il entretient avec elle. Essai autogéographique, ce texte fascinant décortique l’organisme urbain, son vernaculaire et ses épiphanies (cuisine, chansons, paysages, transports, économie, culture, histoire…)

 

Echos

Presse, radio, blogues…

Jacque Josse, sur le site de larevue remue.net (20 juillet 2017) : « Cet ensemble – que l’on peut arpenter en empruntant plusieurs itinéraires – n’a évidemment rien du guide touristique. C’est d’abord un ouvrage foisonnant, conçu par un curieux qui ne cesse de noter ses étonnements, de questionner ce qu’il découvre d’une ville trop riche pour qu’on puisse n’en faire qu’une lecture linéaire. C’est à une marelle étonnante, à une imparable parade oulipienne, à une savante déconstruction (pivotant autour du chiffre 9) que s’adonne Benoît Vincent, en inventant Gênes au pluriel, et en invitant le lecteur à en faire de même. »

Alain Nicolas, dans L’Humanité (19 juillet 2017) : « C’est aussi le rendez-vous des mots et du réel, auquel Benoît Vincent ne se dérobe pas en donnant une furieuse envie de ne jamais refermer ce livre et de partir, toutes affaires cessantes, pour Gênes. »

Hugues Robert, sur le blog de la librairie Charybde (9 juillet 2017) : « Tout ce qui peut s’avérer nécessaire à la reconstruction patiente, fiévreuse et poétique, de l’identité de cette ville coincée entre ciel et eau, qui fut la Superbe et qui demeure une extraordinaire bizarrerie, sera soigneusement mobilisé et projeté contre les 80 autres éléments, nous offrant des séries entières de chocs libérateurs. Et c’est ainsi que Benoît Vincent nous offre bien davantage qu’une ville, fût-elle unique : une démarche littéraire fondamentale, construite et étagée, pour appréhender une essence par nature volatile et fragile, sous les amoncellements de l’Histoire et du réel – comme nous l’annonçait sans ambages le beau sous-titre de « Villes épuisées ». »

Emmanuelle Caminade, sur le blog L’Or des Livres (21 juin 2017) : « Cette étrange façon de raconter la ville évoque bien sûr Marco Polo, ce voyageur étranger décrivant les propres villes de son empire au grand Khan dans Les villes invisibles, et surtout le grand oeuvre de ce marchand et explorateur vénitien dont s’est inspiré Italo Calvino : deux textes qui, entre autres, irriguent fortement GEnove »

« Se prêtant à de nombreuses relectures car permettant une redistribution des cartes pour changer la donne à l’infini, offrant ainsi au lecteur mille et un chemins pour affiner sa perception de cette ville symbolique à la fois visible, invisible et imprévisible, GEnove est un livre foisonnant et vertigineux totalement atypique. Une expérience de lecture(s) exigeante et exaltante que je conseille vivement. »

Sean J. Rose, dans la Livres-Hebdo #1127 (28 avril 2017) : « Car GEnove c’est aussi le récit de cette relation-là, s’enchevêtrant dans une cartographie singulière qui n’a d’autre boussole que le sens poétique. »

François Bon (aussi plus bas !), dans son Service de Presse #33 (25 avril 2017) sur la plateforme vidéo bien connue. C’est à 25’45 » :

 

Du temps du site internet

Les premières lectures, bien que tardives, ont été consacrées à la version numérique du texte, c’est-à-dire au site liminaire.

• Ainsi Noëlle Rollet ouvre admirablement le bal sur le site Glossolalie (juin 2014) :
« On s’attendait à de l’aléatoire qui le soit un peu moins, et il y a bien quelques pan­neaux, neu­vains points de repères, qui indiquent bien une direc­tion, mais l’on n’est plus si atta­ché à connaître la des­ti­na­tion, fina­le­ment, on n’a pas hâte d’arriver à connaître la fin. On déam­bule, et on prend l’habitude, ici aussi, de voir se côtoyer la recette des tro­fie al pesto et un poème sur­réa­liste. C’est ainsi que GEnove peu à peu s’organise, devient orga­nique, dans ce désordre de la lec­ture de texte rigou­reu­se­ment ordon­née. L’ennui bien sûr, c’est qu’on pei­nera par­fois à retrou­ver ensuite tel texte qui ne payait pas de mine, l’obscure ruelle qu’il nous prend sou­dain l’envie de revi­si­ter, et qu’on se retrou­vera à lâcher quand même le fil d’Ariane pour se perdre fran­che­ment, cette fois-ci, le cœur léger, heu­reux de s’égarer au fil du texte. […] Or, beau­coup plus que la com­plexité du dis­po­si­tif mis en place, c’est au fond cela que j’appelle l’écriture expé­ri­men­tale, celle qui per­met une expé­rience de lec­ture, au sens plein du terme, c’est-à-dire qui me fait vivre une lec­ture dont j’ignorais qu’elle était pos­sible (et peut-être par­fois ne l’était-elle pas avant tel auteur). GEnove y réus­sit, en tirant parti de la spa­tia­li­sa­tion effec­tive du web pour « col­ler » à celle de la ville, non pas en creuse mime­sis, mais en décalque fonc­tion­nel, afin que puissent s’y ins­crire autant de tra­jets que de lec­teurs – un vir­tuel redou­ta­ble­ment plus proche de l’expérience réelle que le livre?

 

• « magnifique expérience narrative et expérimentale » (François Bon, Grues jaunes de Gênes, in Tiers Livre, 22 juillet 2014 : http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1741

 

On dirait du (on l’a dit)…

• Italo Calvino
• Julio Cortázar
• Jean-Yves Jouannais
• Sébastien Ménard
• OULIPO
• Georges Pérec
• Marco Polo
• Emmanuel Ruben
• Antonio Tabucchi

 

Antonio Tabucchi • Message de la pénombre

décembre 7th, 2016 § 0 comments § permalink

La nuit, sous ces latitudes, tombe à l’improviste, avec un crépuscule éphémère qui ne dure qu’un souffle, puis c’est l’obscurité. Ma vie tient dans ce bref espace de temps, pour le reste je n’existe pas. Ou si, je suis là, mais c’est comme je n’y étais pas, parce que je suis ailleurs, par exemple là-bas, où je t’ai laissée, et puis finalement partout, dans tous les lieux de la terre, sur les mers, dans le vent qui gonfle les voiles des voiliers, chez les voyageurs qui traversent les plaines, sur les places des villes, avec leurs marchands et leurs voix et le flux anonyme de la foule. Il est difficile de dire de quoi est faite ma pénombre, et ce qu’elle signifie. Elle est comme un rêve dont tu es conscient de rêver, et en cela consiste sa vérité : être réel en dehors de toute réalité. Sa forme est celle de l’iris, ou mieux, celle des écarts labiles qui déjà disparaissent alors qu’ils sont encore là, comme le temps de notre vie. Il m’est donné de le parcourir à nouveau, ce temps qui plus n’est le mien et qui a été le nôtre, et il défile à toute vitesse à l’intérieur de mes yeux : tellement vite que j’y vois les paysages et les lieux que nous avons habités, des moments que nous avons partagés, et même nos conversations de jadis, tu te rappelles ?, nous parlions des parcs de Madrid et d’une maison de pêcheurs où nous aurions voulu vivre, et des moulins à vent, et des falaises à pic sur la mer une nuit d’hiver quand on a mangé le pancotto1, et de la chapelle avec les ex-voto des pêcheurs : des madones au visage de filles du peuple et des naufragés comme des marionnettes qui se sauvent de la tempête en s’agrippant à un rayon de lumière tombé du ciel. Mais tout ceci qui passe devant mes yeux, et que j’arrive malgré tout à décrire avec une minutieuse précision, est tellement rapide dans son infatigable course qu’il en devient une couleur : c’est le mauve du petit matin sur le plateau, c’est le souffre des champs, c’est l’indigo d’une nuit de septembre, avec la lune accrochée à l’arbre sur l’espace devant la vieillie maison, l’odeur forte de la terre et ton sein gauche que j’aimais avec une singulière intensité, et la vie était là, paisible et rythmée par le grillon qui habitait non loin, et cette nuit était la plus belle de toutes les nuits parce que c’était une nuit liquide, comme la pulpe d’un abricot.
Dans le temps de ce minuscule infini, qui est l’intervalle entre mon maintenant et notre jadis, je te dis au revoir et sifflote Yesterday et Guaglione. J’ai posé mon pull-over sur le fauteuil à côté du mien, comme quand on allait au cinéma et que j’attendais que tu reviennes avec les cacahuètes.

  1. Soupe au pain sec, rassis ou grillé.

Sur /Farigoule Bastard/

mai 28th, 2015 § 2 comments § permalink

Texte publié sur Remue.net, « en trois temps », grâce à Guénaël Boutouillet, que je remercie.

1. Origine et genèse de FB

Farigoule Bastard est né sur les réseaux sociaux, je vais de suite y revenir, mais dès auparavant une première fois dans le réel.

C’est à l’occasion d’une soirée de l’association La Commère, dans l’extrême sud de la Drôme et les marches de Farigoule-personnage que celui-ci est né. La Commère s’incarne par des personnages, des mannequins grandeur réelle, disposés dans le village (coins de rue, balcons) et relaie les nouvelles du pays. Elle organise également une soirée annuelle, avec différentes animations, balades, stands. On était à la salle des fêtes dudit village, Sahune. Je suis allé fumer une cigarette sur la terrasse, et là fumait également une jeune femme. Devisant avec elle, elle m’apprend qu’elle est bergère1. Je lui dis que je suis botaniste et elle me demande si je connais une plante dont raffolent les bêtes et que les anciens appellent la farigoule bâtarde. Je ne la connaissais pas. Après bien des recherches sur les différents sites et dans les différents ouvrages traitant de taxinomie populaire, je n’ai jamais trouvé de mention de la « farigoule bâtarde ». Farigoule, en patois provençal, c’est le thym. Si le thym est bâtard, c’est qu’on a affaire à une espèce ressemblant au thym. Soit d’un point de vue morphologique (badasse, marjolaine par exemple) soit d’un point de vue biologique (les autres espèces du genre Thymus sont les serpolets, qui sont très nombreux et relativement difficiles à distinguer les uns les autres — et plusieurs sont très courants dans la région).

Le nom, ou binom, au sens linnéen du terme, est resté, et j’ai commencé à le trouver pertinent du point de vue de la fiction, c’est-à-dire qu’il commençait à donner. Farigoule Bastard est ainsi arrivé, comme un binom, au sens patronymique et administratif du terme — Bastard étant un nom de famille répandu un peu partout en France2.

Poussant cette frontière à son bout, j’ai même changé mon nom sur Facebook en Farigoule Bastard, pour écrire quelques statuts inspirés de Haute-Provence : de thym et de moyenne montagne. Certains amis se sont interrogés3.

De là l’idée de développer ce personnage, de nom Bastard, de surnom Farigoule (prénom Jean-Louis), qui passera par son propre canal : une page Facebook par exemple. Dans le même temps, j’entre en contact avec Anthony Poiraudeau et nous convenons d’une série de textes pour Le convoi des glossolales. Farigoule intervient alors, et, pour une durée indéterminée, je cède à Farigoule qui impose son arbitraire à l’ensemble de l’écriture. C’est un peu comme si Farigoule avait été, par mon entremise, en résidence dans le Convoi.

Dans le Convoi on a la possibilité d’être auteur contraint ou non (et donc affranchi). La contrainte d’un paragraphe vaut pour tous, mais l’auteur contraint s’impose une récurrence. Dans ce contexte, Farigoule est intervenu de manière hebdomadaire, le vendredi, parce que, disait-il, « c’est le jour du poisson » (?).

Et c’est ainsi que chaque jeudi soir, je livrais au Convoi le « Farigoule » du vendredi, et ce durant neuf mois entre 2011 et 2012. Et c’est ainsi que le récit s’est construit, pas à pas, dans le flux de l’internet, sur la base d’une rencontre réelle, et par le biais d’une fiction incarnée en langage.

Extrait (Chapitre VIII, page 31)

Les pieds de Farigoule Bastard ne trempent pas, mais s’évertuent, et se campent ou se frottent tout contre le monde qui n’est pas rond, mais complexe polygone de faces et leurs revers, poches toujours répétées, ralentissements détours renversements. À quoi peut bien servir la mesure On ne connaît pas les sous-sols les
niches & alcôves les avens et les plissures il pense. Le monde il est infini Comment veux-tu savoir les chiffres il pense, ahanant. Dans les interstices de ce cairn il y a un monde des fissures des cavités des zones d’air sans contact parce que rien n’est droit ni rigide pareil au froissé du corps pareil à tout ce qui demande un
nom Espacement est séparation. L’espace est possible rencontre & rencontre est juste agencement. Quelques mètres à vol d’oiseau pour ramasser les débris de la Vieille. Mais vol d’oiseau ? Tout ce qui rampe comme Moi et les vers les pourceaux les plus beaux étalons & les cloportes, nous, tous autant, c’est : Un pied devant l’Autre. C’est : (1) par (1). Je ne sais pas même si j’y arriverai, peut-être que cent mètres Presque je renifle un fumet de
marmite éteinte de peu Une maison Une femme Un système Mais qui sait si jamais je pourrai me présenter au seuil toquer gaillardement peut-être appeler sourire faire face. Une poignée d’herbes est tellement loin déjà. Soupire, Farigoule.


2. Domestication du bastard

a. Structure originelle du livre

À l’origine, après le déploiement dans le Convoi, le texte global fut repris sur mon propre site, où il fut alors question d’une première mise en forme de second niveau (au niveau du texte, et plus au niveau du contenu4). Cette nouvelle mouture (qualifiée de geste, alors) était constituée de trois parties (trois cycles) ; il y avait des chapitres numérotés de romain — mais certains de ces chiffres étaient inversés (ou mal écrits, ou incohérents ou erronés : VIX, IVII, IXX par exemple) ; d’autres chapitres, les chapitre cinq, dix, quinze, etc., étaient eux numérotés en chiffres arabes, et constituaient une biasse de correspondances, elle-même double : trois lettres de Farigoule Bastard et d’autres personnages du récit, et trois lettres de voyageurs égarés, de migrants totalement extérieurs au récit ; il y avait des chapitres classés par lettre, de A à E, portraits plus ou moins poétiques de Farigoule Bastard ; il y avait enfin, à la fin de chaque cycle un long poème d’une page dense, de Farigoule Bastard, développé en rhizome depuis une citation d’un auteur existant, sur lequel — à l’époque — je n’avais jamais écrit et le regrettais : Roubaud, Roche, Volodine.

Comme on voit cette structure était plus que complexe et destinée à perdre à l’envi le lecteur. Or le texte étant déjà ardu, il a fallu émonder un peu les frisottis de ce bouillonnement.

b. L’éditeur et l’édition

J’ai envoyé le texte ainsi harnaché à quelques éditeurs choisis (je savais que ce texte n’était pas pour tous), et pratiquement tous m’ont répondu positivement quant à la qualité intrinsèque ; un seul a toutefois bien voulu s’y atteler, Benoît Virot, alors aux éditions Attila, aujourd’hui au nouvel Attila. Le texte fut prêt à être publié en 2013-2014, mais la scission de la maison Attila a contraint à le repousser, ce qui est une bonne chose. Le texte, décanté, a permis qu’on le travaille plus tranquillement, et sereinement. Il n’a pas trop moufté.

Première chose, BV refuse une telle structure : les chapitres poétiques sont évacués (ils ont été publiés par Mathieu Brosseau sur son site Plexus-S) ; les lettres des migrants également (n’ont rien à faire là). On réorganise également l’ordre des chapitres, afin de balancer les chapitres “réels” des chapitres “rêvés”.

Et, chose étrange, on ajoute deux éléments : un chapitre où serait une chanson, le chapitre trente-trois. Deux chapitres sont écrits, dans le va-et-vient et le temps dispersés, dans la confusion des versions, un 33 et un XXXIII, et ils seront finalement mêlés.

L’autre élément, suite à une demande singulière de la part de BV à BV, celle de composer pour l’occasion une chanson. J’ai écrit des chansons, par le passé, dont le ton et la forme sonnaient justement avec ce genre de récit, des histoires de ruisseaux, d’hirondelles (elles ont le ventre blanc) ou de martinets (ils sont noirs faucille), d’amours déçues et d’aulx. Benoît les a entendues. J’ai donc écrit Le couteau, car c’est bel et bien le cœur du récit, sur la base d’un morceau que j’avais abandonné (vous savez qu’on écrit des choses, et puis elles ne tiennent pas dans le temps, trop fragiles, ou vous changez, et elles s’étiolent et meurent, petits ombilics racornis à vue d’œil).

Dans le chapitre trente-trois il est question d’une chanson.

Extrait (Chapitre trente-trois, version inédite, feuillets 84-85)
Elle a fermé les battants des fenêtres. Elle a déposé le voile et défait son chignon. Elle a froissé le tilleul, et jeté des épices dans le petit feu. Elle a infusé le thym avec la sarriette, pétri les pâtes de lierre et écrasé dans le mortier les siliques de vélar mélangées avec les akènes du séséli et du buplèvre.

Elle a épuisé l’aristoloche.

Elle a posé à côté d’elle la cuiller d’argent.

Déjà la boucane a envahi la pièce, nourrit les angles. Les lumières sont baveuses, floutées par l’excès de suie. Les formes chancelantes, et les sons étouffés. Elle peut alors lâcher la bride de la raison, à son aise.

Elle tremble, vieille carne, et se raidit d’un coup, puis tremble à nouveau. Ce manège se poursuit encore et à chaque fois plus brusque. On dirait qu’elle rajeunit et, si elle dansait, ce serait de ces danses des terres arides, où des femmes ensorcelées dévident leurs gestes à la manière des bestes, leurs yeux devenus chas.

Les siens sont révulsés, rougies par l’air vicié, sa bouche est soudain pâteuse. Il faut une langue de terre pour dire ce qu’il advient. Lécher serait plus proche que le langage, du reste. Son insomnie prend racine ici, dans un subit dérèglement des lumières. Les cordes se mêlent, et les trames s’épuisent comme neige au sol. La voix se dénoue.

Un son comme au travers d’une porte de chêne, pleine de visserie et large d’une paume, dont la clef est définitivement paumée. Un son rauque et scarieux s’élève du bouquet de caieux, et s’effiloche enfin en hoquets et chuintements. Elle déroule des paysages.

Il y a une ville, une vraie ville, une ville en vrai, en plein, avec des costumes, des odeurs de cuisine, des chaleurs, des misères, des lumières, des objets infinis entassés sur d’infinies limandes.

Il y a une montagne, un grand dévès dénudé, parsemé de boustrigas, de clapas, de failles et d’avens et peut-être une sente tortueuse. Quelques arbres décharnés, déjetés, en quête de soleil ou de terreau plus cléments, miment, arthritiques.

Dans les deux tableaux il est là. Ombre allongée et claudiquante, elle semble chercher chemin. Pourtant non, elle sait très bien où elle va. Elle passe.


3. Envoûtement

a. Possession récurrente

Comme dit précédemment, Farigoule Bastard est né du désir de feuilleton au sein du Convoi des Glossolales. Cette récurrence (hebdomadaire) est le fait, au départ, du bon plaisir de l’auteur, celui de s’adonner au développement pratiquement aléatoire, comme au fil de l’eau, d’un noyau narratif vers son épanouissement. Très sensible à la structure singulière de la revue (aujourd’hui on dirait la série), et nourri en partie à elle, je me suis donc lancé dans l’aventure de poursuivre une histoire à partir de ce simple fait, élémentaire : le nom même de Farigoule Bastard, passé du théâtre réel au masque poétique.

Les premiers textes posent le cadre, et ne semblent pas devoir porter d’autres enjeux littéraires particuliers (autres que celui-ci). Mais dès le début, la langue prend. Une langue singulière, à la fois un peu archaïque, un peu revêche, rocailleuse, me prend.

Pour citer une anecdote qui n’est peut-être pas en ma faveur : je livrais le texte le jeudi pour le vendredi (publié le samedi), chaque semaine. Et, ç’a été le cas plus d’une fois, il m’est arrivé de n’avoir pas du tout préparé la semaine suivante et de devoir écrire en vitesse le prochain “épisode”. Mais au moment de me présenter à la page blanche, la langue venait d’elle même — et avec elle le récit.

Un phénomène rarement éprouvé, me concernant, puisque j’ai cédé pas mal par le passé à des projets d’écriture, comment dire, normés : structurés par une figure (c’est le cas de Local héros qui sort en fin d’année chez Publie.net), épaulés par une configuration particulière (Ge-nove en ce sens en est un peu la démesure), aiguillés par la circonstance (l’écriture quotidienne sur le site, par exemple), ce qui revient finalement à ne faire que du “montage” textuel. C’est une données importante, aujourd’hui, dans la littérature, que de s’emparer d’un sujet du réel et de tourner autour, et dans cette spire trouver un souffle propre. C’est comme si l’on avait peur du récit, de s’adonner totalement à la force intrinsèque du chant5. Au reste, cette puissance narrative, nous l’avons abandonnée à des auteurs qui, pour autant, n’ont pas bougé d’un iota depuis Balzac. On peine aujourd’hui à trouver des auteurs qui ne s’affublent pas d’un dispositif (je ne supporte plus ce mot) d’écriture ou d’un prétexte ponctionné dans le réel, une vie ou une œuvre préexistante.

Je ne dis pas que je n’ai pas fait cela ici, ou que je ne le referai plus jamais, je pose un constat.

Cette peur du récit, sans doute l’ai-je eue moi aussi — on se demande comment on peut écrire la première page d’un texte qui pourrait en compter mille. Mais dans le cas de Farigoule Bastard le personnage était si imposant, son histoire pratiquement insignifiante, et il m’était pourtant tellement familier, que je puis dire que nous avons coécrit ce texte ensemble, qu’enfin je n’ai servi que de support ou de medium pour le laisser venir. En quoi on peut parler peut-être d’une petite mort de l’auteur.

b. Mort de l’auteur

Aujourd’hui le livre est sorti. Comme disait l’autre, maintenant je n’ai plus mon mot à dire. Farigoule Bastard et Farigoule Bastard ne m’appartiennent plus — mais à dire le vrai il ne m’ont jamais beaucoup appartenu.

Je peux l’apprécier pour ce qu’il est, un texte où je trouve de plus en plus de défauts, un chant épique brisé, un réservoir poétique, une ode à mon pays natal, etc. ; mais revenir à son assourcement me semble bien difficile. Chaque jour, chaque lecture, m’éloigne de lui. Je réalise peu à peu son ampleur, je veux dire ce qu’il porte de ces gens, de ces paysages, de ces mots, et cela me convient.

Je le réalise d’autant plus fort qu’il reçoit maintenant des lecteurs, avec leurs impressions, leurs commentaires6.

Je le réalise d’autant plus fort que, malgré vingt ans d’écriture assidue, depuis le texte numéro un et jusqu’au dernier qui est le texte numéro quatre mille trois cent vingt cinq de mon trente-septième carnet, ce livre est mon “vrai” premier livre, mon premier livre papier, en conséquence de quoi j’accède au statut “réel” d’auteur 7.

Accession un peu faussée si l’on considère que nous avons été plusieurs, et même beaucoup, j’en prends conscience en relisant ces trois textes de présentation non dénués d’égocentrisme, à l’écrire.

Écrire devrait toujours nous démettre du propre de la propriété, comme il le fait de l’auteur, de toute autorité.

Extrait (Chapitre XXVI, pages 85-86)

Une voix au fuselage de coton, c’est elle qui venait, heurtoir mou, pointiller sur la coque de Farigoule Bastard, là où derrière se cache du remuant. Il ne parvenait pas pourtant à saisir cette longe trop mince ou trop courte ou trop cassante paille, évaporée entre ses doigts plutôt, dans le miroir les qualités s’étreignent. Confusément on agite autour de lui des corps, un ballet d’épileptiques. Il ne voit pas, puisque dort, ou plutôt dans la profondeur replète de lui-même s’enfonce, comme dans du tissu, comme dans du drap. Il ne voit pas mais devine – la masse d’air ? les tacts électriques ? ce ne peut qu’être simplement du son – il ne devine pas mais flaire, c’est d’un état précis du monde qu’il s’agit, cela demande un inventaire précis, une méthode et un rapport. Il se passe quelque chose. Les outils hélas ne sont pas adaptés, et tous nécessitent une maintenance qui est à cet instant déficiente. Inopérante. Limier erratique, avance au hasard, croit suivre une piste mais ce n’est que le gras de lui-même quand il sombre. Farigoule Bastard s’est effondré en lui.

La voix persiste, lointaine, humide, un filet de voix, une brume, à peine la moue ou l’inspiration. « Monsieur Fayaaaaaaard. » Et se perd, ricoche de limbe en limbe – soit : ne ricoche pas, glisse. « Monsieur Fayaaaaaaard. » S’entend répondre Farigoule Bastard Mon nom est Bastard mais les a-t-il même prononcés. Ces mots. Ne sont-ils pas restés à l’état de chenille de mot, qui tortille sans grâce, cette petite flamme qui résonne dans la coque, dans le creux de l’oeuf, à peine formulés, ou pas, à peine engagés dans l’énonciation ? Qu’est-ce que c’est un mot ? Un morceau de soi qui se décroche et vient toucher dehors. Mais si le soi n’est pas tenu, si le soi est évacué ? Si l’occupant déserte ? Comment, le trafic des mots ? À quelles inclinaisons se rendent-ils ? « Monsieur Fayaaaaaard ? »

  1. Les bergers sont aujourd’hui eux-mêmes souvent des transhumants, appelés par les éleveurs.
  2. Et plutôt dans le nord ! J’ai découvert depuis que derrière la tombe du GI, il y a le tombeau de la famille Bastard. N’est-ce pas beau ?
  3. On m’a même traité de « Claro ».
  4. J’ai peu d’idées, mais une conception personnelle de la forme littéraire, qui se construit comme un système emboîté, depuis le phonème et le graphème, jusqu’au mot, la phrase, le texte, le livre ou l’œuvre ; chacun de ces niveaux possède son réseau de renvois, d’échos et de tourbillon sémantique, et chacun de ces niveaux peut correspondre avec l’autre ; certains textes ne travaillent que sur un niveau, d’autres les embrassent tous, y compris l’œuvre, impliquant jusqu’à la fiction du nom d’auteur (Blanchot, Pessoa, Tabucchi, Volodine) ; cette conception évacue toute problématique du genre, qui ne me convient pas, ne m’a jamais convenu
  5. Ou qu’on en n’a pas les moyens. Il est vrai que Farigoule Bastard déménage…
  6. Les références à Giono sont évidentes ; celles à André de Richaud, Pierre Guyotat ou Rabelais plus surprenantes, mais évidemment elles me ravissent !
  7. Mais il est vrai que sera passé par là, entretemps, le Général Instin, qui déporte considérablement l’égo littéraire dans ses retranchements textuels

20 ans d’Ail ! 02 : carnet 6 (1998-1999)

décembre 13th, 2014 § 0 comments § permalink

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Table
01 : carnets 1-5 (1994-1998)
02 : carnet 6 (1998-1999)
03 : carnets 7-9 (1998-1999)
04 : carnets 10-15 (1999-2001)
05 : carnets 16-18 (2001-2003)
06 : carnets 19-21 (2003-2006)
07 : carnets 22-24 (2006-2008)
08 : carnets 25-27 (2008-2009)
09 : carnets 28-29 (2009-2010)
10 : carnets 30-37 (2010-2014)

 

Zhong shu #06 [#596-709, 4 octobre 1998 – 9 avril 1999 • Chant des ruines]

Carnet

Carnet Clairefontaine, type I (96 pages, 17 x 22 cm couleur, ancien motif, bleu, 90g, petits carreaux)

 

Contexte

Repasser ainsi et un peu à la va-vite ses années de formation en écriture provoque des brèches, rameute du souvenir, plonge dans un état particulier. Pas totalement désagréable, ou plutôt : pas seulement agréable de mesurer l’être qu’on était et qu’on a perdu, mais aussi satisfait d’avoir dépassé ces bornes — car ce sont bien des bornes, des grilles, qu’on se met en travers des yeux quand on se persuade d’avoir un avis.

Le 6e carnet est un peu particulier car il est celui d’une part d’un premier achèvement que fut Maison maudite !, mon bête mémoire de maîtrise qui est en fait une suite d’essais sur l’espace en littérature (Borges, Calvino, Michaux) et fut irrigué les derniers mois par la lecture décisive de L’entretien infini et de Derrida. C’était septembre 1998, avec Pierrette Renard.

On accompagne un ami qui déménage de Grenoble à Paris, via Vichy (#619). On se plonge dans la sociologie (Mauss, Balandier, particulièrement, à cause du DEA interuniversitaire Stendhal-Mendès-France), on répond à une enquête de Tel Quel datant années 60 (#632)…

L’année de DEA a été tranquille (quels magnifiques paysages tout de même sur le campus de Saint-Martin d’Hères) puis loufoque. Ayant obtenu une bourse de recherche et poursuivant mon travail sur la transgression en littérature (autour de Blanchot, Bataille, Mandiargues et je ne sais qui), Pierrette Renard étant presque à la retraite, j’ai décidé de faire un service volontaire européen et je me suis donc retrouvé à Rome (Spinaceto) en février 1999 (le 14 février d’ailleurs).

On évoque alors l’ « entorse à la règle des cahiers : ne pas faire journal […] Le deuxième jour me montre que ce n’est pas possible ». Cette règle sera bien souvent entorsée.

#633 rassemble le début du séjour. Le voyage vers Rome ; l’arrivée (« Surprise ? Déception ? Surprise. Déception. Nous avons toujours des désirs qui ne se réalisent pas — sans quoi il n’y aurait plus de désir ») ; le Carnaval (« J’y ai vu un ange, un militaire, la mort, un sac poubelle, Jésus, etc. ») ; la distance…

Puis on se confronte à un grand désir érotique imposé par la distance, et la question politique née de la confrontation avec les gens de l’association où je suis (#646 : « où est ma vérité ? » ou incarné par le fragment #652). Total écart entre nos idées, et révélation d’une arnaque complète — je passe le plus clair de mon temps à laver la cuisine, la maison… Le jardin, avec les fraises, la graminia

Je note l’évocation de plusieurs travaux restés inaboutis, Il vizio radicale, Choses romaines, et L’esprit de la lettre… Un très étonnant texte sans titre (« Le narrateur du Milione » est son incipit), sur la politique lunaire propre à la rencontre (très suprenante image de tangence et de croissant de lune) et un final énervé Le froid du froid (#709), qu’il n’est pas utile, je crois, de citer dans son entièreté : « Soyez bestiaux ; brûlez les livres ».

De rares visite à Rome (la piazza Melozzo da Forlì #659, les catacombes, une expo Picasso, un concert des Arts Florissants), les visites à la campagnes encore plus rares (#700, et échanges avec Albanais). Puis se fomente un voyage dans le voyage — le croissant dans la lune ? — une manière de sauver tous les meubles.

Du #668 (certains titres — de l’index — sont plus évocateurs que les textes) je tire deux remarques : que les textes s’extraient de leur mélasse-contexte avec d’autant plus de facilité s’ils sont bons (et dont les images poétiques, parfois étonnantes, venues d’expériences elles oubliées — mais bien concrètes, demeurent) ; que la lecture a posteriori, parfois rapide, transforme des mots et donc le texte en une masse encore plus lointaine et évocatrice.

Enfin on lit Carlo Levi, Tabucchi (le petit coffret Sellerio, avec Notturno indiano, I volatili del beato fra angelico, Sogni di sogni, Donna di Porto Pim, Gli ultimi tre giorni di Fernando Pessoa), Barricco (qui a bien chuté depuis dans l’estime), le Milione, et je crois bien que j’ai acheté à ce moment-là Horcynus Orca, dans la librairie de Torre Argentina… Beaucoup d’histoire romaine antique aussi, et d’histoire de la ville.

Extraits :

• le fragment #652 ;
• le fragment #694 ;
• le texte Pour qui travaille (#700)
• le fragment #705 ;

Des arbres et la nuit

avril 26th, 2014 § 0 comments § permalink


La réalité des faits est quelque chose d’illusoire, la seule réalité c’est ce qu’on en dit ou la façon dont on veut bien la considérer.
Du bruit dans les arbres

Je ne le fais pas exprès, je le jure. Je le jure solennellement, mais je croise toujours les gens que je lis, et chez lesquels je ressens, durant la lecture, un petit frémissement comme un son de guimbarde, dedans, dans un organe qui, comme une nervure, relie mon pied, mon sexe et une partie indéfinie de ma… tête, entre la bouche, les oreilles et le nez (la sphère ORL en somme).

Je le jure : cela m’est arrivé pour Derrida, pour Blanchot, pour des Forêts. Par exemple.

À temps. Juste à temps. Juste, juste à temps.

Il y a bien sûr des auteurs disparus avant que je ne les croise, et que je ne croiserai plus jamais. Et encore (Tabucchi, Deleuze, Rulfo, j’aurais pu les croiser, autant dire que j’ai failli les croiser)…

Il y a aussi bien sûr des auteurs que j’admire et que je n’ai pas encore pu croiser. Il en reste quelques-uns. Maurice Pons, par exemple. Mais je ne désespère pas de le rencontrer un jour. Ça ne saurait tarder, au détour de ces hasards que la vie nous procure. (Mais en somme, n’est-ce pas simplement cela la vie ? Une succession de hasards ?)

Je me faisais cette réflexion, pas plus tard qu’hier lorsque, égaré sur des chemins quasi vicinaux, je décrivais à voix haute, devant un public imaginaire, mon métier. Considérez cela comme une espèce de répétition, avant de me juger et de m’affubler de qualificatifs trop pesants pour vos langues — ou mes épaules.

Après tout l’acteur, lorsqu’il répète, n’est-il pas aussi un peu timbré ? Tout son métier de réceptacle vivant des vies et des mots d’autrui, n’est-ce pas une espèce de folie assumée ?

Bon, bref.

J’étais donc là, perdu, à moitié perdu, tout de même, car je n’étais pas loin des routes et des villages familiers (j’entendais les moteurs des occupations mineures, j’entendais les clébards piauler, pour un peu j’aurais entendu les cheminées crépiter et la fumée s’élever droite vers son improbable résolution, vers le ciel immense au-dessus de trois bandes de gris), mais j’étais tout de même bel et bien égaré. Vous penserez que j’ai usé de ce stratagème de la fausse excursion commentée pour tromper mon ennui ou pire, distraire le sentiment feutré d’inquiétude qui vous saisit lorsque vous savez que vous n’êtes pas loin de votre but mais que pourtant vous ne parvenez pas à l’atteindre. Vous tournez autour de la cible, vous la percevez au besoin, mais vous n’y arrivez pas ; ce n’est pas pour vous, ce n’est pas pour tout de suite. Alors vous dérivez, et cette dérive est anxieuse, alors vous vous énervez, et ça occupe.

Eh bien non, je ne répétais pas pour faire diversion mais, à la fois par orgueil et par jeu, pour démontrer à je ne sais qui (moi peut-être) que je pouvais parler de ce paysage, que j’en étais capable, que le le comprenais bien et même que j’avais un avis. Nous voulons une allure, voyez-vous, et la parole peut, en certains cas, occuper cette fonction rythmique, alliée alors au pas à pas.

J’étais donc en train de me dire, chemin (et raisonnement) faisant — car c’est lorsqu’on libère ainsi au plein air la pensée qu’elle prend parfois ses aises, qu’elle occupe l’espace comme des nuées dont les volutes, expansives, vibrent, bombent ou glissent, viennent se déchirer au sol rocailleux ou exploser contre les aiguilles des cades et des yeuses — que nommer ainsi les végétations (c’est mon métier) est une opération toute pleine de morgue et toujours aussi une interprétation. Je me prenais à imaginer une toute nouvelle description des associations végétales, en renversant les critères ou les mesures, et que peut-être c’était encore possible d’imaginer des mots nouveaux… ; ou bien que c’était déjà trop tard, il y a avait trop de mémoire dans ce monde-ci, trop de pancartes et de panneaux, trop de dictionnaires et d’atlas. Trop de maisons aux poutres incisées. Trop de restes, de détritus, échappés de trop d’invasions et de trop de colonisations, voici mon réseaux de routes, quelles sont tes épices ?

Je me disais, alors que je croisais (je m’en souviens bien, c’était hier) en plein milieu d’une forêt basse et sèche que je commentais (plus fort que toi), une bête (et belle) borne ancienne, trop ancienne, cela se voyait aux mains qui l’avaient polie, aux lichens crustacés qui la grignotaient, à l’air qui lentement la bouffait, la mâchait, la recrachait, je me disais Oui, c’est vrai, on peut considérer d’abord les végétaux comme une pellicule, une pellicule qui recouvre toute la surface du monde (ou peu s’en faut). Et nous découpons à grands layons de mots, nous tranchons dans le lard ici la forêt, là la pelouse. Oui, nous savons reconnaître un arbre d’une herbe, oui nous distinguons aussi un hêtre d’une fétuque, oui nous parvenons même à dissocier le hêtre du chêne, ou la fétuque du brome. Parfois on arrive à distinguer de loin toutes les variétés de peupliers noirs, parfois toutes les espèces du groupe ovina chez les fétuques. Et puis ?

Je me disais Et puis ? et je débouchais enfin sur une piste plus large (encore des humains, toujours des humains : humains toujours humains aurait dû dire l’autre), faite sous prétexte d’incendie pour la chasse ou sous prétexte de chasse pour la résidence secondaire.

Accablement, dégoût de soi, nausée devant ces boursouflures d’égo.

Je pouvais donc descendre la piste, rassuré (mais abattu) et là je me dis ceci qu’aujourd’hui je remâche en toute conscience : mais la forêt, mais la pelouse, le Quercion illicis (ou forêt de Quercus ilex ou chêne vert, c’est-à-dire la yeuse) ou l’Aphyllanthion monspeliensis (ou pelouse à Aphyllanthes monspeliensis ou aphyllanthe c’est-à-dire le bragalou) ne sont pas là pour être nommés. Je veux dire : si nous envisageons un instant (ce ne sera pas long) qu’une végétation est la modélisation d’un ensemble de facteurs écologiques favorisant telle association d’espèces, en aucun cas ces êtres vivants ne signifient que nous sommes bel et bien ici sur un sol calcaire, pauvre d’humus ou de litière, sec, en situation ensoleillée de versant sud sous climat méditerranéen. Nous le disons aussi, nous le déduisons de leur présence, mais les espèces rassemblées ici ne le disent sûrement pas. Elles ne le disent peut-être même pas du tout. Elles disent la rencontre, le hasard de se trouver là, tout le reste n’est que statistique.

Les plantes ne sont pas des cailloux, mais des êtres vivants : aussi aberrant que cela puisse paraître, elles se déplacent, de manière très différentes des animaux certes, mais elles progressent et régressent comme une troupe. Et si elles se retrouvent ensemble, ici (jusqu’où va ici ?), ce n’est jamais que la principale motivation de… la vie. C’est-à-dire un enchaînement de circonstances hasardeuses qui se nomme destin. Tout pourrait être autrement, il en est peut-être autrement dans d’autres réalités parallèles, et il n’y a là rien de mystérieux ou de précieux dont se glorifier.

Jusqu’à la mort. Si simple aujourd’hui lécher l’herbe, et puis glisser sans bruit. Il n’y a finalement rien d’autre à dire.

Qu’ajouter à l’absence des choses ?

J’étais encore vaguant-divaguant prenant main droite un raccourci qui n’en fut pas un, main gauche une voie de repli qui éloigna encore, et puis n’être plus dans la réalité géographique, soudain. J’avais marché tellement que j’avais franchi le faîte d’un serre et me retrouvais à flanc de celui-ci, dessus la combe touffue mais touffue d’arbres.

Il faisait pourtant chaud, la nuit tombait. Combien de temps après la borne ? Je ne sais pas. Etait-ce le même jour ? Je ne sais plus. Ce que je sais pourtant, ce que je sais, c’est (ce fut) la lumière d’un jour qui tombe, meurt, comme une borne, pour cesser d’arpenter jusqu’à demain (ou plus). Ce que je sais pourtant ce sont les derniers plis et replis du manteau forestier, les derniers ourlets de buisse épineuse (genêt, genêt, genêt / fragon, fragon, genêt / asperge, fragon, fragon ; genêt), sur le pierrier qui singe le vide.

J’arrivai droit à l’escalier mouvant, mutatis mutandis, emporté par mon élan étourdi, littéralement dans le pierrier.

Mais dans le pierrier c’est déjà au-delà du pierrier mais aussi sous le pierrier, emporté éboulé par le mal en pis, cogne écorche ici, ploie entorse là ; entaille saigne.

Cri, éclat de roc gris, âpre, rude.

Comment ai-je pu en arriver là. Par quel chemin détourné, quelle traverse a pu me causer tant de tort. Et plus d’arbre, et la nuit, me voilà perdu, épars, et loin, éloigné de moi-même.

Assigné à une grande bouche de pierres sèches, enfin ma roulade dégingandée cesse. Je suis au bord du gouffre, dessus la combe, je pourrais téter la cime de grands érables au bout de mon long. J’ai glissé, suis tombé dans le pierrier. Mes tempes qui bourdonnent. Pierres plates et pierres aiguës où se brise le jour, maintenant en mille morceaux gelés.

Pour un peu je sens le velours de la nuit et ses séides impatients et impitoyables. Un croc qui machine tout cela !



*


Le matin pourtant était doux. Je m’en souviens comme si c’était hier. Samuel était passé à la maison et m’avait offert ce livre. Je le jure. Ce livre est Pierrier de Chstian Garcin, et je le jure.

Un pierrier, à la fin du jour et au bout de la forêt. La première fois que j’ai rencontré le vrai Christian Garcin, à Gênes, j’avais complètement oublié l’existence de ce livre. On avait parlé d’arbres, et de ramifications.

Il est revenu à moi hier, je m’en souviens bien, alors que je chutais lourdement dans tout ce bordel minéral qui prit alors un titre et un nom, allez donc savoir pourquoi, celui du Pierrier de Christian Garcin.

Ars similis casus.


Friction. Notices d’autorité

décembre 2nd, 2013 § 0 comments § permalink

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Après divers volumes rassemblant divers essais1 sur les phénomènes propres à l’expérience littéraire de l’époque contemporaine et rassemblés sous le nom d’inquiétude, ce texte vient parachever, si cela se peut, le geste en une figure originaire. Ce retour à la fiction étant nécessaire, et pourtant accoutumé au paysage des livres.


Avant-propos
Pericoloso porgermi [Fred Griot et Antonio Tabucchi]

Posologie
Posologie. De Jacques Derrida. Une lettre sur Papier machine [Jacques Derrida]

Frictions

Postfiction
[Antoine Volodine]

Au moment critique (02)

  1. Pour mémoire, La littérature inquiète se répartit en quatre volumes plus ou moins achevés, L’anonyme, Le revenant, qui sont deux monographies, puis Le lir&crir et Petit traité d’itérologie.

Bobines

novembre 18th, 2013 § 0 comments § permalink

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Non pas en marge, mais en vis-à-vis d’une série de textes que je m’apprête à parcourir pour la revue Remue.net, à l’invitation de Guénaël Boutouillet (que je remercie), je souhaiterais ici, dans ce lieu qui, a priori, serait plus intime — au regard tout du moins de sa rédaction — et concomitamment, affronter un autre pan de mémoire.

Je dis, en introduction de la rubrique qui m’a été confiée, que je souhaite, dans la mesure de mes capacités, « livrer […] une série de textes sur la relation que j’ai entretenue, pour des raisons professionnelles, avec le concept abstrait de territoire […] Le territoire est un espace organique et organisé, renvoyant tantôt à l’écologie (le territoire du prédateur) tantôt au fait politique (le territoire administratif) ; il est ainsi un lieu privilégié pour l’expression de symboles, de désirs et de fantasmes. »

Pour des motifs qui m’agitent en profondeur, je raccroche, sans trop savoir (sans trop avoir fouillé la question, et sans trop vouloir le faire) la cause objective de ce processus, je raccroche cette approche du territoire (lors de cette pratique professionnelle et indifféremment dans le souvenir que j’en ai et les rebonds d’écriture que j’en tire) à une donnée personnelle, familiale, filiale.

Mémoire et territoire sont liés, et si j’aborde l’espace dans la série de remue.net, c’est ici non pas le temps, auquel je ne crois guère, mais à la construction d’une parole ou d’une vision — je ne saurais déjà nommer ce phénomène — singulière. Ce n’est pas le temps, c’est un amoncellement de figures et de voix, d’espoirs comme de déceptions, un apprentissage, et peut-être ce n’est rien d’autre que ça, d’écrire ça, un apprentissage c’est nouer des espaces entre eux, ou, dit autrement, ce qui anime ces espaces neutres ou inertes, c’est l’humain qui les porte, les transporte, les transforme.

Je ne crois pas qu’il y a d’autre phénomène humain que le mythe, le récit de guerre1, la liste, le récit de voyage, l’essai littéraire ou le réalisme magique n’aient chercher, et souvent réussi, à décrire.

Je ne sais pas, au seuil de ce nouveau parcours, si ces thèmes seront vraiment présents dans des textes qui ne sont pas encore écrits. Je vais tenter de faire venir, ou faire sourdre, des voix et des figures qui ont donc constellé mon enfance.

Des figures discrètes, des voix humbles, une langue médiocre mais géniale, celles des ouvriers qui faisaient tourner l’usine textile en face de la maison, disparue(s) aujourd’hui, dans la destruction de laquelle (desquelles) j’ai, moi aussi, abandonné une partie de ma vie.



Je tiens également à faire une précision : je ne souhaite pas, dans Bobines comme dans Bornes, m’exprimer à dire d’expert ; je ne pense pas me documenter outre mesure, et ne travaillerais pas comme un journaliste ou un documentariste. La donnée essentielle, le flux essentiel est souverain, et souverainement littéraire — c’est-à-dire sans limite aucune.


  1. Je viens de terminer L’usage des ruines de Jean-Yves Jouannais, et je n’aurais pas cru si ténue la distance qui séparent (dans le désir en tout cas !), pour ne citer que quelques noms présents dès l’introduction, Jouannais, Vila-Matas, Tabucchi ou Borges.

Pericoloso porgermi

janvier 8th, 2012 § 0 comments § permalink



A quoi sert-il d’être seul si pas de réelle mise au point, de bras le corps, son propre corps ?

Le temps passe trop vite, je dors trop, je mange trop, je perds trop de temps à trop de choses. Pourtant je suis seul, sans quasi d’internet, je suis libre d’horaires et j’ai sous la main tout ce qui faut (et même de l’internet échéant).

Avec la nouvelle année peut-être et tous les changements encourus, je me sens comme un grain dans un transfert d’engrenages, dans un ballet de roues, où je n’aurais pas d’air. Moucheron dans la tectonique. Et les plaques me promènent, m’effleurent, me broient, selon.

Tout de même en aveugle, il y a eu du travail, mais toujours comme si je parlais dans la bouche de quelqu’un d’autre. La première achoppe que j’ai saisie a été Suffit sa peine. Mais lassé du petit jeu, ou plutôt peu disponible pour ce faire, bien, et mieux, je n’ai pas accentué le travail au point d’en faire sillon. Puis est venu farigouleBASTARD, pour lequel je nourris plus qu’une affection passagère — hélas sa langue est à ce point singulière, je ne m’en suffirais pas ad vitam.

Alors trouver entre-deux, comme par hasard.

Etrange instant nocturne, car après avoir relu Le fil de l’horizon pour GEnove (quand même enfin — et troisième ou quatrième lecture soi-dit en passant), je me suis promené à effeuiller des pdf de la machine : les lettres du Voyant de Rimbaud et le Refonder de Griot. Et de ces ponts entre les deux (de ces ponts déjà perçus par Blanchot, que cite Griot).

C’est peu dire que j’aime le travail de Fred Griot, mais son “journal” est d’autant plus passionnant qu’il est toujours sévère mais bienveillant, jamais méchant, jamais pédant. Et entier comme le gars. Dense comme ce texte, tout contre le silence.

Si Rimbaud te recase un peu, pourquoi tu es venu là quoi, Griot te rappelle aussi qu’il faut encore reprendre l’écheveau, reprendre l’écheveau encore et encore, jusqu’à la trouver, foutue, cette voix.

Je crois que je passerais des nuits à écrire s’il n’y avait ce foutu besoin de vivre, à côté. Et comme je suis passionné par mon métier, celui-ci bouffe le temps comme un ivrogne. Aussi que c’est plus facile et rassurant de compter des fleurs que de se jeter tout nu dans l’encre, mais quoi. Ce que dit Rimbaud me rappelle quand j’ai commencé d’écrire. Ce que dit Duras, à travers Griot, c’est ce que je ressens encore aujourd’hui.

Fait exprès, ou pas, je les retrouve tous les deux chez le second (dont je reparlerai) :

Ne valent que ces moments où mon texte est au-delà de moi
Où l’auteur n’est plus
Où l’objet qu’il a produit, qu’il a « médiatisé », est objet sans lui.
Je suis je me retrouve je me trouve sur ce chemin c’est à moi que tout cela arrive. Mais si j’utilise JE — ça m’arrive tout le temps, malgré moi — si j’utilise JE, ce n’est pas moi mais lui celui-là un autre…


Je vais donc ouvrir mon cahier tiens. Mon cahier journal à moi, et se remettre un peu à la plume, ça ne fera pas de mal aux doigts. Parce que vois-tu, pour l’instant ce n’est pas d’une terrifiante cohérence ton parcours :
La littérature inquiète qui réclame du temps (encore Mora, Chatelier, &Griot, donc, que j’ai sous la main, mais que “il faut s’y mettre”) ;
farigouleBASTARD qui s’agite comme tout seul sur sa colline et dans son bain de mots ; bien envoyé à qui de droit, mais réponse ne viendra sans doute pas ;
— Instin qui préoccupe plus qu’il n’occupe, entre le Climax qui ne sort jamais et les traductions que je me suis imposées Spoon River (parler dans la bouche d’un autre, tiens ?) ;
GEnove, qui pour l’instant touche à tout à tout sans apparaître très clairement défini — et puis qui tarde à finir.
et tout le reste comme les parasites Pas rien (avec ces contreindications que je balance à chaque fois aussi maintenant), le boulot Hors-Sol, la recherche de résidences qui ne se fait pas, les traductions de l’italien à envisager sérieusement, avec l’échange Niffoi, l’index du site qui n’avance pas plus, le site qui bancale, la musique où on tourne en rond ! Et puis le manger-dormir qui broute et ronfle le lir&crire.

Pourtant il y a eu des moments de précision, c’est-à-dire de récurrence dans le boulot : Suffit sa peine, quotidienne depuis Gênes jusqu’aux fleurs (11 avril me rappelle), ce retour au net en début d’année dernière qui a fait avancer LI, ce farigoule-hebdo depuis (le garder, garder ce lien avec le Convoi des Glossolales, jusqu’au numéro 1000 au moins).

Mais peut-être c’est juste ça, qu’ :

écrire c’est seul


[Ajout du lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui.

Etrangement, Fred Griot publie un texte sur son site ce jour, qui parle justement de ces journaux d’écrivain, de son rapport à eux.

peut-être plus alors qu’une écriture en soi, c’est une écriture de ce travail conduit, une écriture du temps du travail, une écriture du travail mené dans le temps.


J’ai posé donc des lignes dans le cahier (le trente-deuxième chez moi, mais ce sont des cahiers d’écolier, pas Moleskine® !), là, fait accompli : pas tortiller. On connait la chanson, faut écrire. Pas que j’ai pas de projet. Au contraire : finir le commencé, et d’abord GE-nove, trouver éditeur pour les autres (encore ce vieux rêve).

Heureusement il y a les échanges, nombreux, stimulants : la revue D’Ici Là de Pierre Ménard, les Vases communicants (justement j’accueille Pierre Ménard), et c’est bête mais cet autre journal qu’est Facebook, qu’est Twitter. Là encore coïncidence mais Guénaël Boutouillet insiste, encore ce jour !, sur la nécessité de ces correspondances, et oui on acquiesce, bien sûr on acquiesce. Plus on se dissoudra dans le texte autrui, plus on devra retrouver son stylet, plus on se rameute, comme dit Farigoule, après éparpillement.

& merveille d’affirmer que ce hasard n’en est pas un, que les signes s’organisent intelligent, que cela signifie fort, qu’il y a de quoi poursuivre, qu’il faut : collectif, i.e : ensemble, i.e comme un ensemble, ouvert, mouvant – vivant.

La proximité de quelques-uns, Guénaël ou Pierre, Brigite Célerier par exemple, qui soutient, qui soutient, que je cite parce qu’elle aussi, elle dit des choses qui prennent dans un jour vide.

Mais je m’étais donné une règle pour ces cahiers, ne pas en faire un journal, jamais. Un journal intime, non : sûr, un journal d’écriture c’est différent, plutôt l’arrière-boutique, la salle des machines, et puis c’est là aussi où il y a f(r)iction dans l’écriture (comme la critique est f(r)iction dans la lecture), c’est-à-dire va-et-vient, et passages, et tout ce qu’on a déjà dit du &, de l’entre-deux et compagnie. En effet, c’est dans le journal (la correspondance avec soi-même), c’est donc dans la correspondance qu’on peut déposer les balises de son écriture, non pour se soupeser, pas à l’encontre, pas agressif, mais là : dire voilà, moi, eccomi. Même si ce territoire est négatif ou ombré. Même si ce territoire est absent. Même si invagination, ou revers. Même si on a raté. D’ailleurs si on a raté. Du temps qu’on a raté comme il faut.

Finalement le journal de soi, le journal des autres c’est pareil, ça écrit pareil, ça lit pareil, pourquoi on irait répéter ce que d’autres font mieux ? A moins qu’on n’y mette de sa voix, de son truc à soi. Sacré Tabucchi : ce bouquin de rien du tout (je l’ai trouvé en PDF : 33 feuillets ! Farigoule pèse triple !) te rebranche, t’électrocute, te fout à l’eau.]

Il filo dell’orizzonte, di fatto, è un luogo geometrico, perché si sposta mentre noi ci spostiamo. Vorrei molto che per sortilegio il mio personaggio lo avesse raggiunto, Perché anche lui lo aveva negli occhi.

La Nef des Fous

juin 28th, 2010 § 0 comments § permalink

Avec Lo Sbarco, un groupe d’Italiens émigrés à Barcelone, proteste contre ce qu’il se produit actuellement en Italie.

Un bateau affrété pour l’occasion débarque à GEnova le 26 juin 2010, avec à son bord, de dangereux terroristes comme Antonio Tabucchi, Erri de Lucca, les frères Taviani, Beppe Grillo, Dario Fo, Paolo Fresu, et, de plus loin, Josè Saramago.

Tout un programme disponible sur leur site, où l’on trouve, également le manifeste de La nave dei diritti, que je reproduis ci-dessous…




Et vogue le navire…

Nous sommes un groupe d’Italien(ne)s résidant à Barcelone.

Avec des amis (pas que des Italiens) nous assistons sérieusement préoccupés à ce qui se produit en Italie. Certes, la crise existe ici aussi, mais la sensation est que la situation dans notre Pays soit particulière, surtout du côté culturel, éthique, relationnel.

Le racisme croît, tout comme l’arrogance, la prépotence, la répression, la malfaisance, le machisme, la culture mafieuse diffuse, l’absence de réponses au monde du travail, à chaque jour plus subordonné et plus précaire. Les mérites et les qualités des personnes, surtout de jeunes, ne sont pas valorisés. La culture de la faveur, du désintérêt pour le bien commun, de la course à l’argent, du privé, gagne du terrain.

En Espagne, au cours des derniers mois, plusieurs articles de presse ont raconté ce qui se passe en Italie, parfois sur un ton de scandale, plus souvent sur des tons perplexes, préoccupés, déconcertés. On a parlé des campements Rom brûlés, des mesures de fermeture vis-à-vis des immigrés, des agressions, de l’augmentation des groupes néo-fascistes, des rondes, de l’armée dans la rue, de la fermeture des espaces de liberté et démocratie, des lois ad personam.

Depuis l’étranger, nous avons l’avantage de ne pas être bombardés à chaque jour par une information (??) vulgaire et martelante, par des logiques de communications véritablement malsaines.

Et donc, quoi faire ? Tout d’abord, mieux comprendre, échanger nos idées, ensuite, essayer de réagir. Nous sommes persuadés qu’il y a de milliers d’expériences de résistance, de sauvegarde du territoire, de défense des droits, de la santé, des services publics de qualité ; et que ces initiatives doivent être soutenues.

A l’issue d’un parcours de réflexion à peine entamé, nous voulons donc organiser un navire qui partira de Barcelone et arrivera à Civitavecchia (ou Gênes). Ca sera le navire des droits, qui rappellera notre Constitution est son origine, laïque et plurielle, la centralité de la liberté et de la démocratie vraie, participée, transparente : des lieux de travail aux écoles, aux quartiers, aux services, au territoire. Il rappellera que la planète que nous habitons est une seule, que notre mer est celle de tous les peuples. Que chacun a le droit à l’existence, à la mobilité, au voyage, à la migration, tout comme chacun a le droit à ce que sa terre ne soit pas exploitée et pillée. Il rappellera que les mensonges immobilisent, alors que la vérité est révolutionnaire.

Il rappellera que culture et arts sont les sommets les plus élevés du genre humain, sont source de joie et de plaisir pour ceux qui les produisent et ceux qui en bénéficient, qu’elles ne sont pas faites pour le marché.

Il rappellera qu’exister peut vouloir dire résister, défendre sa propre dignité et celle d’autrui, conserver la lucidité, le sens critique, et la capacité de jugement.

Créons des ponts, pas de murs.

C’est un cri d’aide et solidarité, qui dans nos vœux réunira ceux qui assistent depuis l’extérieur à un processus de ‘barbarisation’ dangereux à ceux qui résistent déjà et qui ne doivent pas être laissé(s) seul(e)s.

Nous ne sommes pas un parti, nous ne sommes pas une fondation, nous ne hissons pas de drapeau et surtout pas de drapeau blanc. Nous sommes plutôt un mouvement de citoyens et citoyennes qui ne jouissent pas de financement.

Vous pouvez nous contacter dès maintenant à l’adresse mail suivante : contatto@losbarco.org

L’opticien

juin 2nd, 2008 § 0 comments § permalink

Tenu secret, dans l’alcôve aux poutres vierges
Presque aveugle lui-même à force d’user ses yeux
Le juif n’errait plus, mais polissait des lunes de verre…

O vous qui m’avez chassé jusqu’au timbre du nom
A ne plus observer les insectes dans la lumière
Et mépriser les mauvaises herbes qu’on piétine

Il y a un personnage d’Antonio Tabucchi qui s’appelle Spin
Ce n’est pas en vain

Aujourd’hui qui écrase les fleurs, qui brûle le sol
Pour assouvir des plaisirs d’instants, des souvenirs cuisants ?

Qui branle les arbres, et vomit sur les fleurs, pour se dire engagé,
Quand à peine ils regardent leur femme, le détail des dentelles
De leurs peaux

Tous les jours je me cale dans quelques heures de silence
Pour façonner les yeux des presbytes et daltoniens
C’est l’image que j’ai trouvée, plus proche encore de l’écrire
Qui m’a valu tant d’odieuses poursuites.

Et peu importe que je sois de telle ou telle terre
Je suis d’autre autre lignée, un genre de bourdon
Incessant lancinant vibrant sous vos oreilles
C’est pourquoi je suis JAUNE et NOIR

Il y a un personnage d’Antonio Tabucchi qui s’appelle Spin
Ce n’est pas pour rien