Les procès verbeux (3)

30 juin 2012



Les Procès verbeux sont des statuts publiés sur Facebook, au fil des jours, sans queue ni tête, numérotés et rassemblés régulièrement par vingt. Pas de quoi s’exciter, peu ré-écrits, je les livre tels quels.


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41. « A force de faire bander tous les bandits, te voilà crevée, au seuil de tes trente ans, prête à enfiler la blouse d’une épouse modèle. Tu en as bien profité de la vie jusque ici, oui. Maintenant tu vois les choses en face. Passe-moi un céleri-branche, tiens. »


42. « …et elle arrose généreusement ses draps de talc. Ça lui fait parure et parfum, ça l’habille nue. Ça transporte la nuit ailleurs, loin ailleurs. »


43. Toi tu disais « Quand à 40 ans tu as tout essayé, les femmes comme les hommes, les jeunes comme les vieilles, les moches, les moyennes, les bombasses, les amourettes et les péages, le couple ikéa ou l’extra-conjugal, la villa-gazon-chien-enfant avec vie laborieuse et télévision couleur écran plat coins carrés, ou les soirées trash au bar du Palais des festival avec des des Russes à peine pubères baragouinant deux mots d’anglais, tenant à coup de vodkas tonic, ou le pinard ou le viagra®, tout, tout ça et tout le reste, eh bien il faut sacrément de zénitude pour affronter les 40 années suivantes — et peut-être même plus. L’ataraxie, c’est une aventure, un processus, une résultante. »


44. L’idée choyée, l’idée nocturne si évidente et si bien foutue, que tu te gardes comme un joyau dans un écrin de ton cerveau… l’idée sûre, celle qui lavera tes jours de facile, qui te paiera de temps chanté, qui te sauvera des eaux boueuses… tu ne la retrouves pas, plus, jamais, à te demander ce qui était tellement évident qu’elle ne peut plus être rattrapée, jamais, mais tu deviens gaga ou quoi ?


45. Retour en Pologne, huit ans auparavant, à chaque fois qu’elle doit nettoyer l’évier en inox ; son odeur d’huître, à chaque fois, à chaque fois.


46. Il existe un point, à Grignan, d’où tu peux embrasser du regard le plus beau paysage : la tour de Chamaret, les dentelles, le Ventoux, le château, toutes les montagnes de la Lance, la Lance, et jusqu’au mont Rachas. On est relativement bas et on a l’impression de dominer tout le pays (les plantes d’ailleurs s’y sont trompées, puisque sont venues des crêtes ventées d’altitude, si bien qu’on trouve ici à 400m des espèces qu’on devrait aller chercher à l’effort du pied à plus de mille cinq cents). Autour, des marnes blanches et roses, qu’on dit venir du stampien, pleines de petites pierres de silex multicolores. A quelques pas une chapelle païenne de pierre sèche, ornée d’une passion de ferraille sculptée. Lavandes et truffes tout autour. & un silence de lune.


47. Puis tu ajoutais « Nous on est une petite tribu un peu cultivée, ayant accès à internet plutôt qu’à la T.V., qui voyage, qui côtoie la critique et, bon malgré mal gré, s’est éloignée de la misère. On n’ a rien vu venir parce que ces réseaux sociaux sont tous fermés, comme des bocaux. Notre monde est cloisonné d’échanges. On n’a rien vu venir, parce que nos idées c’est comme ailleurs : consanguins. Des consanguins. »


48. « Je suis désolé mais non, la planche de chantier en travers du Kangoo comme étagère, ça ne rentre pas dans tes heures affectées au R&D. »


49. Tu regardes le chantier, la pelle de 17 tonnes qui s’agite lentement. Le nouveau crematorium. La déviation. Là tu jouais avec tes potes… tu avais emmené une fille… tu te promenais souvent seul surtout. Les ronces, les poubelles, la rumeur des voitures. C’est tout fini, comme c’est tout fini la 17 tonnes. Tu es de l’autre côté. Du côté où on perd. Du côté où on a perdu. Jusqu’au crematorium.


50. Pierrot, quand il chopait des tiques, il disait « C’est le printemps, pas de quoi en faire un plat. » « C’est des bêtes comme nous. » « Tous les mecs qui bossent dans la forêt se chopent des tiques, y a pas de quoi en faire un fromage. » C’est ça qu’il disait.


51-1 « tourne à gauche Serre neuve pour aller voir à tout hasard si cette station tant citée on peut la trouver on ne sait jamais au hasard déjà pas mal d’essais infructueux Omphalodes linifolia Petite bourrache Cynoglosse à feuilles de lin Gazon blanc j’aime tellement les boraginacées puis seule station du département — de la région — allons voir on se gare premier chemin trouvé pris une autre fois venu mais propriétaire récalcitrant plus chou blanc pas revenu depuis quoi deux trois ans peut-être deux ans au moins… »


51-2 « oh putain encore une bagnole des gitans des voleurs des salopards qui tirent les postes ou les truffes oh putain y’en a marre cette bagnole c’est quoi elle est ouverte des bouquins des flacons des filets ça doit être un connard si je le tiens je le bute c’est comme ça sept cambriolages en une semaine des gitans j’en ai ma claque plein le cul plus les sangliers ceux qui piquent le bois ceux qui piquent les postes ceux qui piquent les truffes on n’est plus chez nous des gitans j’en ai ma claque je le chope je le fume »


51-3 « rien de rien toujours la même chose de garrigue et yeuseraie hyper sec quoi des sables mouais Isatis tinctoria sur thym et lavande ah si tiens une dalle des orpins des hélianthèmes rien à craindre de toute façon chemin rural sinon communal ah non c’est Silene italica ah non Helianthemum apenninum où est cette petite blanche ailleurs sûrement ailleurs sauf que quoi oui c’est elle voilà Petit bourrache bonjour première fois toujours quelque chose pas cru que ce soit si facile bon je reviens j’examine autour oh là encore une et deux et plein tout un tas dans le filet à mouton et oui en sécurité là allez une photo et on décanille »


51-4 « putain il est où le gitan je le chope je le coince passera sale quart d’heure je te garantis tiens qu’est-ce que… une forme pas sanglier pas humain du gitan du salopard qu’est-ce qu’y fouine dans la truffière oh putain oh putain je l’ai chopé je le chope y va morfler celui-là pour lui et pour tous les autres on n’est plus chez nous on n’en peut plus on nous prend trop pour des » Qu’est-ce que vous foutez là ?


51-5 « putain un moteur merde il se rapproche il vient vers là balance ton carnet ton stylo range l’appareil fais comme si de ri » Qu’est-ce que vous foutez là ? « putain il a un fusil le vieux con il a pas l’air comm


56. Le compost du botaniste qui y jette son herbier raté est plein des plantes de la région et d’ailleurs, des germinations de fleurs rares et de fleurs tristes, des graminées qui n’ont jamais vu ça, de la matière végétale brunie, de la pâte à modeler.


57. Tout mon travail consistait alors à disculper le fond par étourdissement de la forme.


58. Lorsqu’ils meurent, pour tout un tas de raisons qu’il serait fastidieux d’énumérer, depuis la fatigue grillée des fenêtres, la patte griffue ludique du chat, la fin ou la solitude ou le désespoir, et toute autre cause, les insectes, tout munis de trois paires de pattes qu’ils sont, replient tout cet attirail au-dessous de leur corps, de sorte que nos collections ressemblent plus aux catacombes capucines de Palerme qu’à un instantané photographique de la chair dans ses activités quotidiennes (bouffer, baiser, mourir).


59. Antoine se couchait plus tard qu’Elodie, mais beaucoup plus tard. Il se lovait à elle, qui était recroquevillée sur le côté, et il saisissait un sein (le gauche ou le droit, selon le côté sur lequel elle était, mais généralement le gauche). Qu’est-ce qui le poussait à agir ainsi ? Le désir simple, l’instinct de possession, le réflexe de qui retourne vers l’enfance ? On ne sait pas.


60. Mais on ne sait pas non plus pourquoi Marc, quand c’était lui qui était avec Elodie, venait fourrer sa main entre ses cuisses, passant sous la culotte si besoin, dans un petit ballet de doigts bien rôdé, et se poser contre les lèvres, contre les lèvres comme on s’accoude à une discussion stérile, comme on s’adosse à une maison trop connue. Alors Elodie se demandait Mais qu’est-ce qu’ils ont ces hommes, qu’est-ce qu’ils veulent, et qu’attendent-ils pour forcer leur histoire ?


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