Les procès verbeux (2)

30 mai 2012



Les Procès verbeux sont des statuts publiés sur Facebook, au fil des jours, sans queue ni tête, numérotés et rassemblés régulièrement par vingt. Pas de quoi s’exciter, peu ré-écrits, je les livre tels quels.


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21. Depuis deux mois, Bernard élève et nourrit des larves de porte-bois dans un recoin de sa salle de bain. Lorsqu’il entreprend de féconder la rivière, l’eau à mi-hauteur de ses cuissardes, un geste maladroit renverse le bocal de ses « bébés ». Impuissant à les rattraper, il est témoin de la voracité des truites, et demeure fasciné par cette multitude.

 

22. A cause de sévères insomnies, Gisèle entreprend de décrypter le langage de sa chaudière, puis de son frigo. Elle développe des théories tout à fait intéressantes sur les « langues à phonèmes continus ». Lorsqu’elle élabore son premier lexique, elle découvre que les deux appareils fomentent en vérité un effrayant plan d’extermination.

 

23. Léo a reconnu Léa, lorsqu’elle est arrivée au rendez-vous qu’ils s’étaient fixé sur Meetic. Elle semblait surgir d’outre-tombe, d’un passé qu’il croyait révolu. C’était elle la petite pimbêche prétentieuse de l’UNEF-ID et elle militait maintenant au Front de Gauche — le monde est futile, les gens inconséquents — et il s’est levé avant qu’elle ne s’asseye.

 

24. Dans ses rêves les plus relâchés, il habitait New York et faisait son jogging à Central Park avec un sosie de Meg Ryan ou Carrie Fisher, avant les opérations de l’une et l’overdose de l’autre. Puis il songeait soudain à Chapman et débandait aussitôt. Cette pensée ne le quittait plus de la journée. Au bistrot il finissait par incarner la Meuse, la France d’En-Bas, la France du Sous-Sol.

 

25. Tu le vois pieds nus n’importe où, et dehors. Même pas il joue. Il est comme ça. Pieds nus. Partout. Il greffe des pistachiers vrais sur des térébinthes.

 

26. Lorsqu’il amène le seau sur le tas de compost, Hervé est pris d’une grande lassitude. La centrale au loin fume silencieuse — on ne la voit plus tant on la voit. Il y a un petit ruisseau, longeant la parcelle. Parfois il se jette dedans volontiers se laisse porter se transforme en brindille n’a plus rien pour penser.

 

27. Agathe, simple et gentille, il lui prenait de glisser des fleurs séchées ou des pétales de coquelicot dans les courriers de mise en demeure de paiement des cotisations sociales. Pour moins pesantir (dit-elle). Elle lit URSS dans URSSAF et son époux, Géruald, colle toujours de beaux timbres, même pour payer le gaz. Dommage que les timbres ne soient plus beaux comme avant.

 

28. Antoine, le petit dernier, devant tant de bonnes manières, s’était :

— teint les cheveux en rouge ;

— rasé la tête (sauf une crête qu’il appelait MonHérisson) ;

— revendiqué trotskiste ;

— inscrit à l’université de « gender studies » ;

— barré de la maison.

Après avoir vécu six ans avec une « gouine refoulée » (dixit maman), il avait pris un « clebs épileptique » (dixit papa) et s’établit en Haute-Provence à la tête de cheptels de 200 bêtes.

 

29. Ariane, sa sœur, devant tant d’amour blessée, et de manque d’imagination, s’était donnée la mort un soir d’été, simplement, mais « avec un nylon de pêche, qui donna beaucoup de fil à retordre (sans jeu de mot), à nos enquêteurs ».

 

30. Ces petits mots qu’elle recevait presque tous les matins sous son essuie-glace la mettaient dans tous ses états. « Il faut peu de chose », l’autre, il disait, « la fiction est un muscle. »

 

31. Martin se masturbait en cachette, de nuit, dans la cuisine, dans le garage, dans les toilettes. Sa sexualité était désormais réduite à ça. Il n’en concevait plus d’autre. C’était un un époux attentionné, un bon père de famille, et celle-ci ne s’en portait pas plus mal.

 

32. Quant à sa femme, qui avait passé différentes nuits hors de la maison lorsque son père était tombé malade, elle avait pris conscience que son sommeil était désormais solidement ancré, et profondément, dans le raffut de son mari — qu’il était devenu le paysage commun de sa nuit.

 

33. Même libérée de l’emprise de son faux thérapeute, grâce à la vigilance et aux efforts de son entourage, Maria ne peut s’empêcher de regretter les faux souvenirs induits par lui. Même inopérante, elle a une mémoire ; même factice elle a un passé ; et elle le choie comme son enfant.

 

34. Le narcisse se défend bien. Distillant son odeur poivrée et fétide jusque dans les replis du cerveau, voilà comme il se venge d’une élégante décoration. « Le prix qu’on paye », toi, tu disais.

 

35. Ce n’est pas la paralysie faciale qui est la plus gênante, toi, tu disais. Ce n’est pas le regard des gens. Ce n’est pas les examens ou les traitements. Non, le plus gênant, c’est bien de savoir que ce truc rôde en toi, comme un ver, prêt à surgir n’importe quand, et adieu le beau château de cartes patiemment construit pendant quarante années de vie sociale.

 

36. Toi tu disais « De deux choses l’une : soit je vote soit je vote pas. Les deux sont respectables, on peut trouver de bonnes raisons pour les deux : la mort de la démocratie, Badiou, Žižek, l’inutilité du vote ou au contraire le vote utile, la prise en main par la finance, la mondialisation, François Lenglet, Jean-Michel Aphatie, Laurent Joffrin ou ce tartuffe abruti et canin de FOG. Moi j’ai décidé de voter. Ça fait un bail que je ne vote plus, là j’en ai de nouveau le goût. Alors ne me le reproche pas. Si je vote, je vote pour la gauche et ça non plus tu ne peux pas me le reprocher. A gauche il y a les communistes, les trotskystes, les révolutionnaires, et le Front de Gauche. C’est tout. Les Verts ont explosé en vol et le PS… Mon cœur penche pour les premiers mais ils refusent le pouvoir. Le second est une stratégie. On s’en fout de lui. Mais si on est 20 ou 25% derrière son programme, c’est la chance de faire peser à gauche tout le bazar, et pourquoi pas rêver d’une 6e république et d’une Constituante, d’un salaire meilleur, de plus d’égalité ? Un truc utopique, quoi. La gauche, quoi. »

 

Toi tu disais « Mais la gauche c’est l’utopie, c’est l’impossible. Tu rêves, toi, non ? Alors vient pas faire le pisse-froid, le mec blasé. Viens pas me dire ce que j’ai à faire et prôner un réalisme économique qu’on nous rabâche à force d’émissions. Tu vois les gens dans la rue. Alors viens. »

 

37. Tu avais compris que les douleurs, la raideur de ton dos au sortir du sommeil était l’empreinte de la nuit, mais une nuit froide, une nuit séparée, une nuit dérivée de la mort.

 

38. Toi tu disais « J’ai autant d’appétit qu’une porte cochère » (Je ne te comprenais pas toujours).

 

39. Toutes les maisons ont leur chaîne alimentaire, et je te garantis qu’ici, mis à part nous, c’est la guerre ouverte entre les prédateurs : scorpion, tégénaire et scutigère véloce.

 

40. Et j’ai rêvé que tu disais « Cet album est un peu l’égal de l’échec d’un livre, quoi. »


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