Les jours sauvages

1 août 2017




 
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C’était une nuit d’été, sur la Côte d’Azur, entre Nice et Cannes. C’était la nuit d’un 25 au 26 juillet. Le club était plein de monde et de bruit. Il y avait les habitués, une jet-set arrogante et sans vergogne et ceux qui sont venus pour la musique, et le mélange est bizarre.

Morris Hayes va monter sur la scène de fortune du Club du Palais des Festivals. Il mène sa troupe comme ça depuis des siècles, et il est peut-être un peu las.

J’étais dans son rêve — je m’en souviens très bien.

Pendant qu’on installait les instruments, les musiciens observaient la fosse. De jeunes russes, brandissant ostensiblement des billets de 500 euros, s’effondraient dans l’alcool entre les seins de leurs désirs. Il faisait chaud. De plus en plus de gens entraient, qui n’étaient pas tout à fait du même acabit. Un étonnant mélange. Les verres ne désemplissaient pas comme la musique semblait monter de volume (une dansemusique de bas étage, vulgaire et trop forte). Un jeune loup un peu gras, à la mode, sur une petite estrade dans un coin, entouré de quatre femmes lascives, fit un geste à un type et, après quelques instants, la musique s’arrêta brusquement : « le Prince … souhaite fêter la soirée avec vous… » Les gens étaient interloqués, un peu abrutis par le soudain silence.

« Champagne pour tout le monde ! » et d’autres créatures court vêtues apparurent de derrière les rideaux avec des saladiers plein de glaçons et de bouteilles, et les distribuèrent à tout le monde : des dizaines de saladiers et des centaines de bouteilles : pratiquement une par personne du public.

Morris Hayes trempa ses lèvres, Moët-Chandon, honnête, mais il ne goutait guère le champagne ; il retourna au Coca-Cola.

Entretemps les instruments étaient prêts, entassés sur la scène branlante. Il n’était pas deux heures. Le groupe avait déjà joué deux heures, deux heures auparavant. C’étaient des signes qu’il aimait bien. Shelby vint lui poser une question et lui délivrer une information. La question et l’information, d’ordre musical. Lui savait répondre. Savait lui répondre.

Ainsi par paires d’heures. 22h. Minuit. 2h. 4h. Ça balance. Rythme.

Renato Neto vient lui parler aussi, peut-être il les rejoindra pour deux-trois morceaux, mais il est très content de le voir, et comment ça va depuis…

Le rêve était très réaliste, Morris Hayes et moi-même en attestions, et nous échangeâmes un regard complice. Renato pourrait confirmer. J’étais moi-même comprimé devant les mauvaises planches de la plateforme, derrière c’était le délire, à cause du champagne. Ceux qui parvenaient à danser n’y parvenaient pas. Les néoriches s’exhibaient, et peut-être que le prince se faisait sucer. La chaleur était insupportable, ça puait le vin, la sueur et ce qui fait le lien entre les deux, je ne sais pas, l’eau sale, la pisse, la bile… la lymphe ?

Sur la scène ils éteint serrés aussi (on entendit le chiffre de trois mille personnes dans ce minuscule espace, cette boîte), mais tout de même un peu moins ; les musiciens s’impatientaient. Morris Hayes le savait. Après deux heures de concert dans le stade, il faudrait encore jouer une paire d’heure, après toute cette attente refroidissante. Ces soirées n’en finissent pas. Et peut-être je m’en lasse un peu.

Depuis les répétitions dans l’après-midi jusqu’à l’aube, tout pareil qu’en studio, oui, est-ce pour cela que nous avons dédié notre vie à la musique ? Est-ce que ton sang est de ceux qui coulent ? Ou bien est-ce que c’est le sang qui rythme ?

Nous avons dédié notre vie à la musique : c’est un fait. On rigolait avec cet emploi du temps. On n’avait jamais le temps de rien faire : se reposer bien sûr, embrasser un rien de vie normale, de vie sociale, mais toutes les choses pratiques : le docteur, les travaux à la maison, les factures, le coiffeur. Rencontrer personne ou si c’est le cas, ne pas voir sa famille. Ne pas aller manger un burger au coin de la rue. Ne pas jouer. Ne pas regarder le soleil se coucher. Ne pas soi-même s’occuper de ses affaires. Et le temps passe et avec lui les années. Nous on rigolait. Puis quinze ans plus tard, on se voyait encore là, on n’avait pas beaucoup avancé. On n’avait pas réalisé que c’en étaient quinze, des années. Sauf qu’on était meilleur. Plus précis. Plus légers. Plus poisseux. Plus syncopés. Plus meilleurs quoi !

On en rigolait. On prenait vraiment notre pied, c’est sûr. C’était un cirque permanent, entièrement, moralement, esthétiquement, philosophiquement dévolu à la musique. Musique musique musique.

Un jour on rigolait de ça, et il a proposé de me raser les cheveux sur scène, ça ferait happening, ça ferait psychédélique, il avait dit. Il l’a dit, il l’a fait. Bon il n’a pas fini le travail mais il l’a fait. C’était sur Jours sauvages, je me souviens. (Moi aussi : j’étais dans le rêve.)

Fichtre, les gens ne comprenaient pas, c’était du délire : pendant qu’on jouait et tout, il y avait ce groove du tonnerre, on se connaissait bien, tous, Sonny, Michael, Tommy et moi, on envoyait. D’un coup il finit les paroles, il balance sa guitare et il vient me raser la tête (on avait laissé une prise libre, avec une de ces tondeuses bon marché), et moi je continuais de jouer, les gens n’en revenaient pas, c’était tellement incongru…

Ce morceau, comme les autres, était nouveau, on était en mal de reconnaissance (si on peut dire) ; la reconnaissance c’est aussi l’inscription dans un geste plus ample. Je me rappelle Sonny, assis, qui bêlait ou faisait semblant de bêler le sample Ah ah ah… Ces jours sont des jours sauvages… La basse d’ailleurs tenait la chanson, dans une version nouvelle de Sly…

Pour montrer notre bonne foi, pour concasser le thème de la chanson, cette espèce de rap mi gangsta mi jeu-vidéo, on avait intégré un extrait du thème de Caravane, qui collait parfaitement à l’ambiance, aux paroles, au projet.

C’était à l’époque de tout le ramdam sur le changement de nom. Sérieux : est-ce qu’on peut imaginer un acte plus radical que changer son nom de scène ? Est-ce qu’on peut imaginer un geste artistique plus suicidaire que ça ? C’était une période rude. Quand j’y pense, j’ai l’impression que c’était il y a cinquante ans. Je dis ça, je réalise que ça fait vingt ans. Vingt ans qu’elle dure cette nuit de musique !

Les musiciens montent sur les planches ; celles-ci gondolent ; la stéréo s’étouffe dans la bière-vodka des Russes. Le champagne est un cadavre, le public roule dessus. Morris Hayes mène cette troupe depuis vingt ans. Vingt ans qu’elle dure cette nuit de musique.

Et pour lui ? Vingt ans de plus ! Mais lui ne voit pas passer le temps. Lui ne vieillit pas. Ne semble pas vieillir. Il se fait attendre. Je le vois qui se cache derrière un pendrillon : il observe le public, bigarré et agité. Combien seront sensibles à ce qui va se jouer ce soir ? Combien vont écouter vraiment ?

La jet-set, spectaculairement, se contrefiche de la scène et de l’arrivée de Morris Hayes et de sa troupe, depuis vingt ans, à présent imminente. Et quand retentissent les accords de La sauce (de Larry Graham Central Station), la stupeur des débuts auréolée du silence de bouche bée, laisse rapidement place aux excentriques figures pleines de conversations aussi plates que vulgaires.

Pas de happening ce soir, simplement la musique, la bonne musique, la sauce, pour deux trois spectateurs concentrés, j’y étais, puis Merci de parler pour moi Amerique et Merci (Pourme lait-cède venir moim’aime) de Sly Stone. Reprise sur reprise : chaque fois qu’on joue, c’est l’histoire qu’on déroule.

C’est pourquoi ça doit durer vingt — ça pourrait durer vingt de plus. L’histoire est longue, l’histoire de la reconnaissance est longue, elle est longue comme un rêve. Je peux en témoigner, car j’y étais.

 

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