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François Bon • Une Italie [Les vases communicants]

Posted on 3 février 201224 avril 2023 by Benoît Vincent

C’est un grand honneur évidemment, pour moi, d’accueillir François Bon (Tiers Livre et mot-clé, si j’ose dire, plus que régulier), que je suis depuis que j’ai du net à la maison, pour ce rendez-vous de février des Vases communicants. Et salut à la bande des musiciens qui l’entourent. Mon texte, chez lui, Le verbe du bout du monde.


à Michele Rabbia



— J’appelle cela Italie, dit-il, c’est une ville.
Et d’ajouter :
— L’Italie est ce que nous portons chacun de ville.
Et puis :
— Je ne vais plus en Italie, je n’y trouve plus mes villes. Il y a dit-on de fausses Italie à Shangaï et Dubaï et Vegas, l’Italie intérieure il faudrait la chercher en quel point de la terre ?
Puis :
— En Italie tu la trouves parfois, l’Italie. Tu t’arrêtes dans un village désert des Abruzzes, il y a ce silence particulier de la place, et l’ombre aux rues minuscules qui escaladent la crête où s’accroche la ville, tu entres en écartant le rideau de plastique dans la minuscule boutique et tu le sais, la voilà, ton Italie. Après tout, ils avaient bien le droit d’en souhaiter une autre que celle de nos souvenirs.
Enfin :
— Mais c’est une ville, seulement une ville. C’était il y a très longtemps. Tu vois, on fait ces erreurs-là, on croit qu’on se souviendra toujours du nom, de l’endroit. J’ai beaucoup arpenté l’Italie. Je connais les grandes villes, celles où on s’enfonce, celles avec les odeurs et le bruit. Je ne sais même pas, alors, le mot Italie, je connais seulement le nom des villes, et Palerme, et Gênes, et Naples, et Rome trop nettoyée maintenant, et Turin (on a des surprises à Turin). Mais toutes les autres, comment j’aurais retenu. On a en soi des litanies de noms, chacun correspondant à une crête où une ville s’accroche, à une crête que la ville en dôme surplombe.
Après un moment :
— On sortait de la gare par une place en hémicycle, avec des autocars et des palmiers aussi – je revois ces palmiers malades. Puis on longeait trois rues horizontales et sans intérêt, grossistes, entrepôts, on traversait une rue encombrée de circulations aux façades noircies, et d’un coup commençait et l’escalade, et la vieille ville. Il faisait frais, les odeurs étaient fines, les voix aussi avaient une saveur, les rues s’enroulaient et se croisaient, tu regardais les ex-voto, les enfoncements noirs, les faire-parts avec les décès, le linge qui pendait dans le ciel. Tu étais dans la ville, tu avais ton Italie. Puis soudain cette place presque vide, où les maisons s’appariaient à la façade très discrète de l’église. Tu avais lu des choses à propos de tout ça dans les guides, mais comment savoir si c’était là ?
Une pause.
— On se perd, en Italie. On aime ces villes parce qu’elles savent nous perdre, du moins le savaient. On recherche dans la moindre ville l’hésitation au carrefour, ou telle place, ou dans l’ombre d’une ruelle, qui vous donnerait encore cette illusion qu’on s’y perd. Il y a une limite, tu comprends : tu connais trop Venise pour y perdre tes repères. Tu les perds dans les banlieues nord de Rome : mais ce n’est pas l’Italie que tu cherches. Tu les perds dans tel quartier de Rome parce que tu sais toujours t’y être perdu et tu en soignes précautionneusement le possible, à marcher sans rien retenir, à dériver plutôt.
Une pause.
— Et donc, quand tu arrivais sur le haut de cette petite ville, mais pas à la place principale qui en faisait le sommet (et de l’autre côté un versant plus abrupt de roches ocre, où de ville il n’y en avait plus), cette place où j’étais entré un instant dans l’église. J’ai vite su que c’était celle dont parlaient les guides : une suite de peintures à fresque, non pas monochrome, mais quoi, trois pigments, des dorures. Un bleu : oui, le bleu était ce qui donnait et leur splendeur et leur renommée aux veilles fresques. Puis tu vois, j’ai oublié le nom du peintre. Non pas Giotto, non pas Piero, mais venu de ce lieu-là du temps, et venu des mêmes collines desséchées par lesquelles ces hommes surgissaient, leur matériel dans un baluchon, et le secret des pigments, et la poudre pour les ors, et s’installaient pour des années dans tel couvent, repartant quand la figure était faite, disparaissant sans plus de trace sur d’autres chemins entre oliviers et cyprès. Une Italie de carte postale, tu me dis : mais le passé lointain est pour chacun la première carte postale (du temps qu’on se souvenait de ce qu’était une carte postale).
Et dans l’église, j’ai demandé.
— Un mort, il répondit.
Puis silence. Mais encore, j’ai demandé.
— C’était l’heure de la sieste, enfin le moment dans l’après-midi avant qu’ils se mettent tous à sortir, à parler, à marcher, à courir, à acheter. Là j’étais seul dans l’église avec les fresques et le mort. Des bougies. Le couvercle posé au pied du cercueil, prêt à le recouvrir. Ancienne façon tu vois. Je l’ai regardé un moment. Respectueusement. Ce n’était pas un mort méchant. Rien d’effrayant. Un mort à la place où on met les morts, dans le processus ordinaire qu’on réserve aux morts lorsqu’on les honore, et que lui-même, le mort, avait dû pratiquer bien souvent pour d’autres au même lieu. Je suis retourné voir les peintures.
Une pause.
— C’était étrange. On disait que ces peintures, dans leur reconstruction polyphonique d’une vie, chaque fresque rassemblant quatre figures, comme simultanées, d’une même scène dont on pouvait alors en dérouler la séquence, cherchait à reconstruire cette idée de la vie qui était la leur. Tout vous était offert : mais comment traverser le dedans de leur tête et l’arrière de leurs yeux pour venir ici au mystère ? Tu sais qu’il s’agit d’un mystère, mais tu n’as pas les clés qui te le présenteraient non plus comme peinture, mais comme mystère.
Une pause.
— Un moment, j’ai cru que le mort avait ronflé. Non, c’était juste un chat, qui passait.
Il s’était détourné.
— J’ai cru que j’y arrivais. Des gens sont entrés dans l’église. Ils avaient à la main ce même guide, que je n’avais pas avec moi mais dont je me souvenais, et qui avait provoqué mon arrêt dans cette ville. Une légende veut qu’à rester seul longtemps devant ces fresques, ici dans cette église, avec ce peintre qui n’est pas Giotto ni Piero mais a à peine laissé une marque ultérieure d’identification, tu sais… le maître de… avec le nom d’une ville, mais pas celle-ci, ou d’une peinture, mais pas celles-ci. Le mystère on finit par le palper. Non pas des mains, non pas de la pensée. Juste c’est un état. J’y étais presque. Il y avait le mort, mais un mort ça ne compte pas. Et puis ces gens sont entrés.
Il me regardait droit dans les yeux, avec un rien d’affectation.
— On a dit, même récemment, en ce siècle-ci, que certaines des personnes qu’on avait laissé seules longtemps devant ces fresques, ne redescendaient jamais vers la gare, ou vers le parking de l’autre côté des voies, où on peut laisser sa voiture. On a dit que certaines des personnes disparaissaient alors dans la ville, ou dans d’autres villes et peu importe, ou dans la folie, ou dans la dépression et la maladie, en tout cas que de ce mystère compris il n’y avait pas à reprendre sa place d’homme initiale. Tu y crois ? J’y étais presque. Tout ce que je voulais c’était savoir. Le chat, le mort, les bleus y contribuaient. Et puis sont venus ces gens, qui parlaient haut, avec leur guide à la main.
Une tape sur l’épaule, et nous avions repris à marcher, soudain plus vite.
— Ce que j’ai manqué, je me le demande. Ce qui me serait arrivé, j’aurais voulu savoir. On n’a plus tant de ces frissons, non, plus tant. Et j’ai manqué ça, je l’ai manqué. Et cette fichue ville, où ça, en Italie ? Et la retrouver, comment, c’était il y a si longtemps. Voilà, mon Italie.



Tous les Vases communicants de février : http://rendezvousdesvases.blogspot.com/2012/01/liste-de-fevrier-2012.html. Merci Brigitte !


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2 thoughts on “François Bon • Une Italie [Les vases communicants]”

  1. Dominique Hasselmann dit :
    3 février 2012 à 9 h 53 min

    Italie de la mémoire comme une fresque, dans les couleurs fraîches d’une église, et la présence impalpable des peintres qui ont transhumé par ici, Italie impalpable (non papabile) de l’art au-delà du religieux, chromatisme des vues dentelées, glacées ou parfumées, terre de Sienne ou manteau de Mantoue : le voyageur est passé mais a inscrit quelque part ce qui ne pouvait être dit autrement.

  2. Isabelle Pariente-Butterlin dit :
    3 février 2012 à 17 h 20 min

    Cette « reconstruction polyphonique » est au cœur de toute attention au monde. Le monde paraît un désordre, et quand nous en écoutons en nous cette polyphonie intense, quand nous l’entendons, ou quand d’autres nous la font entendre, alors nous parvenons à dépasser cette impression. Il y a, dans la polyphonie, un geste essentiel (mais il faut tendre l’oreille … )

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