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Qui veut la peau de la nature ?

Posted on 13 avril 202517 octobre 2026 by Benoît Vincent

 

 

La parution du livre de La nature existe, me paraît un excellent prétexte pour pour faire un petit bilan de la mode (finissante, je crois) des philosophes ou penseurs de la nature. J’ajoute que nombre des réflexions ici exposées sont également le fruit de la lecture du récent Attachements de Charles Stépanoff.

Quelle est le problème ? Depuis un certain temps, généralement plus récent que la date de parution de leurs livres, un certain socle de pensée s’échine, à partir de l’assertion un peu légère du « descolatourisme » que la nature n’existe pas. Pour un naturaliste, c’est un peu gros. Et pour un philosophe, idem.

Là-dessus paraît ce beau livre-manuel à faire lire à nos chers stars philosophes, Natura vicina e lontana, de Giulio Ferroni, qui présente l’histoire complexes des relations entre nature et humanisme1.

J’ai déjà évoqué ces problèmes, dans Cap au seuil. Mais j’étais un peu raide et rapide à la fois.

Je serai encore plus bref, mais plus souple :

1. Qui est l’homme ? Dire que nature s’oppose à tout ce qui est humain (oserons-nous dire culture) est une ânerie, pour plusieurs raisons (difficiles à accepter, et pourtant).
1.1 L’être humain, l’espèce humaine, est une espèce naturelle comme les autres.
1.1.1 L’espère humaine a la capacité de créer des formes nouvelles qui s’ajoutent à la nature ; mais elle n’est pas la seule : le corail, l’hermelle, le vermet, construisent aussi leur environnement, ajoutent de la matière à la matière, ou plus exactement déplacent, comme la fourmi atta, la matière de manière parfois massive (jusqu’à 100t/km2/an pour les vers de terre) ;
1.1.2 l’espèce humaine est soumise, jusqu’à preuve du contraire, aux invariants du vivants : naître-mourir, vivre (se nourrir respirer), se reproduire.
1.2 L’espèce humaine est une espèce naturelle totalement diverse des autres ; si l’on considère la notion d’espèce (mais les antispécistes la contredisent), l’espèce humaine dispose d’un monde symbolique et d’un langage articulé, la seule dans ce cas, qui lui confère ce sentiment d’hybris bien connue.
1.2.1 ce monde symbolique n’est pas à confondre avec communication ; il est évident que la communication existe dans la nature, quel que soit le rang considéré, depuis les chants d’oiseaux aux couleurs vives des fleurs, des insectes, des champignons, etc.
1.2.2 De fait je ne parviens pas — pour le oment en tout cas — à ne pas considérer l’univers entier comme la superposition, mais ces strates largement s’interpénètrent, entre la géosphère (ou hydrogéosphère) (le monde inerte), la biosphère (le monde vivant) et la noosphère (le mode symbolique) ; cette noosphère, formée de symboles, de mots, de mythes, et de choses bien réelles bien que virtuelles (la mort, le bit, les dieux, l’ia) est un monde « en plus » dont seul l’humain est conscient.

2. Qu’est-ce que la nature ? De la nature, le discours souvent urbain et orienté donne une image voilée ou floutée à escient.
2.1 La nature, comme je l’entends ici est un dehors, un infini univers articulé, intégré en plusieurs mondes à son tour. Le mot nature ne veut rien dire, mais si on voulait lui faire dire quelque chose on pourrait dire qu’il est le dehors terrestre (de la planète terre) composé d’une part inerte (géopshère) et d’une part sollerte (biosphère).
2.2 L’origine du vivant sera une énigme jusqu’à la fin des temps ; si on souhaite sortir de la raison vitaliste ou de la raison déiste, le hasard est l’unique cause possible (et non dénuée de mystique) aujourd’hui tenable (et ce n’est guère tenable).
2.2.1 Le vivant se définit par trois invariants : il est un vivant mourant ; il est en contact avec ses pairs et le reste ; il est double, mortel (par l’individu) et immortel (par l’espèce[1. Et si l’espèce meurt ? Eh bien comme « machin » intégré, on pourra recourir au genre, et ainsi de suite jusqu’au vivant total).
2.2.2 Un bogue du non-vivant a crée la vie ; ce vivant est impossible, il évolue sans cesse, la variété des formes est infinie, ses inventions toujours inimaginables (e il est fascinant, il suscite effroi ou extase, ils agit comme émotion) ; la naissance des membres fonctionnels est une chose, mais la naissance de l’espèce humaine en est une autre et fort étrange ; un bogue du vivant (qui est un bogue de nature) a crée le monde symbolique porté par le langage.

3. Quel humain pour quelle nature ? C’est lorsqu’il s’agit de proposer un discours tant soit peu élaboré que les prémisses volent en éclat. De part son recul noosphérique, de par le langage qui agit comme repoussoir et accès privilégié à la fois, matrice et empreinte (allez), l’être humain éprouve le besoin d’expliquer le monde, inerte comme sollerte ; non pas seulement le décrire et l’inventorier, mais encore le gérer, l’exploiter, le conserver, le protéger, au point de lui conférer une identité (agravant donc ce prééminence noosphérique), quitte à en recevoir, par contre-coup, sa propre responsabilité à son égard.
3.1 L’homme est une espèce qui s’est développée sur tout le globe, en prenant des voies plus ou moins différentes, toujours ancrées dans son héritage naturel d’espèce humaine (langage + ingénieur + monde symbolique) ; constater que certaines parties du globe aient pris le pas sur d’autres parties du globe, notamment l’Europe dès l’Antiquité, puis au XIIe, puis à la Renaissance, puis l’Occident durant tout le XXe siècle n’est pas suffisante pour indiquer :
3.1.1 que l’homme occidental représente le mal absolu ;
3.1.2 que l’homme non occidental est une victime et un saint ; penser ainsi, revient à recréer le mythe du bon sauvage qui est proprement colonialiste (et absurde anthropologiquement comme biologiquement).
3.2 Discarder l’espèce humaine et dans l’espèce humaine l’Occidental et dans l’Occidental le mâle cinquantenaire, qui est la tendance, aujourd’hui rabougrissante, du woke, pose de sérieux problèmes philosophiques et d’évidentes contradictions politiques.
3.2.1 que l’homme n’est pas un être issue de la « nature » ; de deux choses l’une, d’accord, mais alors on peut considérer que, douée du monde symbolique, il n’est pas une nature « tout court », ou il est autre chose (la culture), option d’où découlent ou bien que c’est la nature qui a produit l’homme tel qu’il est, donc que la nature n’est pas la nature, et que géo-, bio- et noosphère sont intimement liées, ou bien que l’homme s’est détaché de la nature, mais alors tout l’intérêt de la nature s’effondre, et que la noosphère écrase la biosphère qui écrase donc la géosphère ;
3.2.2 que le monde symbolique est un piège, car s’il est, il est nécessairement commun à tous les humains, donc à toutes les cultures ; que, par conséquent, ou bien les cultures non-occidentales n’ont pas assez évolué pour l’entendre, ou bien que le monde objectif de la science positive n’est qu’une autre version du symbolique — en bref qu’il n’y a pas de vérité objective ;
3.2.3 que le monde non occidental est hypervalorisé, ce qui pourrait être vrai si le monde, et notamment le monde de la science (t du discours rationnel d’inspiration scientifique, qui est aristotélicien, ou platonicien, mais dans tous les cas, occidental) n’était pas lui-même occidental (ou pour le dire autrement : si l’Europé avait basculé dans le monde soviétique, finis les fast-food, le rock, les séries, les super-héros ; nous ne serions rien de Baltimore ou de Fargo, comme nous ne savons rien de Novossibirsk ou de Syktyvkar (et pourquoi pas une ville de Corée du Nord, d’Iran, ou du Vénézuela ?). Et si on me rétorque qu’on a tout de même du Japon et de la Corée (du Sud), cela ne fera que confirmer l’impérialisme américain, mieux vaut éviter l’argument.
3.3 Et dans le même temps :
3.3.1 que l’homme ne favorise ou n’empêche jamais des organismes de nature ; l’humain protège comme tout organisme son environnement proche (le seule problème de celui de l’humain est qu’il est non seulement immense, mais aussi symbolique, donc politique et moral) ;
3.3.2 que le rapport à la nature non occidental est bien meilleur ; ce qui sous-entend qu’il n’y a pas d’utilitaristes, de charlatans ou de philosophes dans le ponde non-occidental ; et surtout pas d’autoritaire ni de méchant, ni de bête ;
3.3.3 que le savoir vient de toute manière d’Occident, et donc, par la force des choses, la solution.

4. Par conséquent :
4.1 Sous entendre que l’homme s’est séparé de la nature est une contradiction en soi ; si on le fait pour l’homme, à la limite, cela peut s’entendre (c’est le discours utilitariste et dominateur traditionnel) ; mais si on le fait pour l nature, que reste-t-il ?
4.2 Constater que l’homme domine la nature est une évidence, mais ne s’ensuit rien de politiquement appréciable : cela suppose une remise en question des politiques d’extraction, de possession ou de mainmise dont l’Occident est l’un des fleurons, par la post-démocratie néolibérale et financiarisé (UE-UK-Australie.Nouvelle Zélande + quelques pays dont le Japon, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud).
4.3 Sous-entendre que tout le non-occidental a raison est une bêtise crasse, mais il n’est pas besoin je crois de développer ; tous les groupes humains ont leur cons et leurs connards — et leur pensée défaillante.

5. Conclusion. La pensée antihumainite pronaturelle est une aporie à tous les égards : elle se révèle finalement anthropocentrée, occidentaloicentrée, et en quelque sorte romantique, béate réincarnation de la 4e république dominatrice ; elle flirte allégrement avec une certaine pensée mystique de la nature, lui conférant un rôle presque surnaturel, proche du catholicisme augustinien (par ailleurs influenceur du protestantisme dont les USA sont le terrible aboutissement philosophique) ; trop inclusive, par exemple envers les virus ou les robots, elle est dangereuse. Elle est tout bonnement libertaire libérale, elle est néolibérale et conservatrice sans le savoir. Elle vote bêtement Macron, avec Greta Thumberg et le Dalaï-Lama.

 

  1. Note de 2026 : livre paru en 2024, aperçu dans une exposition sur Moby Dick, revu dans une recension intéressante du Foglio (eh oui), mais que je n’aurais lu qu’à l’été 2026. ↩

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