Microfiction de la série Résidences, celle-ci extraite de Féroce.

Tellines froides vinaigrette maison rouille du pêcheur aux sept poissons (grondin, lotte, bar, vive, rascasse, dorade, rouget), un demi-litre de costières et, dans les premiers coups de chaud, je me dirige vers le bas, pour traverser le Rhône. Je suis cuit. Je n’ai plus la carte de résident, je passe par la voie des touristes ; devant il y a un Marseillais qui m’a l’air lui aussi bien refait. Il sort fumer une cigarette et comme moi aussi, nous cherchons à discuter. Il est pressé, il demande si il peut passer même si c’est rouge. Je lui conseille de non, il barbouille dans sa barbe. Tout à coup, d’un mauvais mouvement de jambe, il se ramasse par terre, rigolard.
Le feu passe au vert, on monte dans nos voitures, et à la queue leu leu sur le bac. Je rentrais et je n’avais pas envie d’aller affronter le trafic à Arles, alors je me suis dit que je pouvais en profiter pour manger aux Salins et prendre le bac (pas de pont entre Arles et le Barcarin). La durée effectuée, je trace directement à travers la Crau.
Riche idée pour décuver. Je coupe pour Entressen par des chemins que je connais et, comme à chaque fois, un double sentiment me saisit : je pense à mon grand-père, qui est mort à la Dynamite dans l’accident de 1935, et je me dis toujours que je devrais aller voir sur place (je passe régulièrement à proximité, mais l’idée d’aller visiter le patrimoine seveso ne m’attire pas plus que ça) ; je devrais aller voir les vieilles bâtisses, les locaux industriels, les paysages qu’il portait chaque jour dans les yeux…
L’autre sentiment est celle d’entrer dans un désert, à l’orée du caussouls. J’ai mon ami Marcien qui doit d’ailleurs être arrivé avec ses bêtes, et qui m’autorise à passer par ses pistes. Mais quand je suis là dans le pierrier du delta, je me fait l’effet d’un usurpateur, quelques bête sans doute me regarde, et j’ai toujours peur de tomber sur un paysan ou un militaire qui me demande ce que je fous là.
Marcien dit C’est ton droit d’esplèche à toi ! Peuchère, lui il reste des semaines dans son cabanons, en plein cagnard et mistral, à recevoir des pierres dans la gueule, tout ça pour quelle misère de salaire ?
Marcien et moi on s’est connu à l’internat d’Istres. Je me destinais à une carrière militaire, mais lui savait déjà qu’il voulait au contraire rester dehors ; moi c’est comme si j’entrais dans les ordres, et bien vite, je me suis retrouvé à Istres même, j’étais pas loin de ma famille ; et d’ailleurs souvent en Crau, à l’aéroport. Il me disait : toujours enfermé, comme je te plains ! Mais moi je pensais à lui, qui passait les nuitées dans la grand dehors ça oui, mais sans eau, sans électricité, sans rien : c’est qui le prisonnier. Des heures à puiser l’eau pour les bêtes, et même pas de quoi vraiment se reposer ou se délecter du paysage.
C’est un genre de plaine de la Mort, mais c’est vrai que pour qui est d’ici, et quoi qu’on en dise, je me sens aussi cravenc que mon Marcien. Quelle différence avec les murs de cannes et tous les trous d’eau de tout à l’heure !
J’espère bien voir Marcien, mais je ne sais pas où il est, il n’a même pas un vieux portable pour le contacter. Je devrais passer chez ses vieux, qui sont toujours là, mais bien mal en point, ma foi. Lui qui ne moufte plus et ne bouge plus et elle qui hurle parce qu’elle est sourde comme un pot. Quelle famille.
J’ai amené a Marcien un tricot que fabrique ma copine, avec des encres spéciales et un genre de flocage, je sais pas trop. Elle a recopié les phrases je sais plus d’où, sur le site de la com com je crois, des mots d’un romain ; d’un côté ça dit :
Et de l’autre :
C’est vachement classe, elle fait des cours d’écriture… elle a juste fait une grosse tache rouge un peu au centre, mais en même temps ça donne un côté mystérieux et ancien… j’espère que ça lui plaira.
C’est la première canicule, et je suis en sueur, je transpire autant d’eau que de vinasse, il faudrait que je m’arrête, et que je rouille un moment, mes yeux se ferment tout seuls. Mais il n’y a pas d’arbre en Grande Crau ! à peine un pierrier que le connais, si je retrouve le chemin, je sais plus trop où sont les limites du camps… bah ça sera bien marqué, je me dis.
Ça tape sa race et j’arrête la voiture. J’ai trouvé une espèce de tas de pierre, je vais tâcher de me mettre à l’ombre. C’est pas épais, mais le tas est gros, on dirait une espèce de cabanon éboulé. Je tâche de me glisser dans une espèce de fissure.
…
La Provence : Bouches-du-Rhône : qui a organisé la rave de la Crau ?
…
Bien plus tard, il fait nuit ! C’est la bise noire qui me réveille. J’ai froid. Je ne sens plus mes jambes. Je suis en retard pour l’appel. Je dois téléphoner. Il faut que je sorte de là.
Photo : https://footage.framepool.com/it/shot/761076024-la-crau-rhone-alpes-steppa-pianura
