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Jurassique résidence

Posted on 15 mai 201715 juin 2017 by Benoît Vincent

En résidence dans le Jura, je propose trois volets différents d’écriture : 1. le journal ; 2. le dictionnaire sensible du territoire ; 3. Le texte Résidence.

 

Toujours difficile de s’y mettre, tourner autour du pot, délayer, reporter, partir d’ailleurs, voilà je m’attelle à mon texte jurassien1. Mais la question demeure : par où commencer2 ?

Pour rire (c’est-à-dire pour détourner l’attention, dérésider, désider), j’adoptai une forme proche de celle du dictionnaire, alphabétique, qui rappelait le travail effectué avec les habitants (le « dictionnaire sensible du territoire »). Puis je composais une espèce de bréviaire3 autour de la notion de résider provisoirement dans un territoire comme e Haut-Jura.

 

(RESIDENCE : domicile temporaire, ici entendue.)

 

Sommaire

  • 1 Jalons
  • 2 Un espace-temps
  • 3 L’étranger
  • 4 Sédimenter

Jalons

Dans Bornes (à paraître, textes préparatoires sur Remue.net), je pose les jalons qui me serviront, ultérieurement, à établir un certain campement épistémologique, et éventuellement à promouvoir une recherche personnelle, littéraire ou écologique.

Avec GEnove, je proposais une autogéographie, concept qui porterait par la suite l’ensemble de mes textes “territoriaux” et qui tous, finalement, tentent de répondre à la question : « pourquoi (comment) habiter ? »

Avec ce texte, Résidence (titre provisoire ?), qui fait écho à un autre écrit en cours intitulé Permanence (sur mon lien à l’Italie, ici publiés sous le nom de travail de La fin des Italies), je fais feu de deux bois principaux : la trajectoire globale de mon travail sur l’espace, initié il y a de nombreuses années, laquelle sert de caisse de résonance à une résidence d’écriture effectuée à la Maison transjurassienne de la poésie, à Saint-Claude, territoire du Haut-Jura, dans le département éponyme.

À cette occasion, je proposais à divers participants la rédaction collective d’un « dictionnaire sensible » (un ensemble de textes personnels, singuliers, subjectifs, sur ce territoire, textes de tous genres possibles et ordonnés alphabétiquement).

La notion d’auteur se dissolvait naturellement dans l’entreprise, et son succès dépendrait également de la dynamique éditoriale que nous aurions propulsé notamment grâce à un site internet. Ce projet est toujours en cours.

 

Un espace-temps

J’étais donc en résidence à la Maison de la poésie, et j’y débarquais (après un premier saut de repérage en octobre 2016) en janvier 2017, alors qu’elle était sous la neige, puis je la quittais en juin de la même année, alors que le frais printemps commençait à céder devant l’été continental.

J’y vins dans un contexte fort singulier — moi-même étant en constant va-et-vient entre l’Italie et la France — en pleine correction laborieuse des épreuves de GEnove, dans le temps de l’hiver neigeux, au moment de la campagne présidentielle française.

Toutes ces circonstances, à quoi on peut ajouter : 1. que ma voiture a décidé de mourir précisément à Saint-Claude ; 2. que la résidence à la Maison de la poésie est une résidence particulièrement domestique — chez l’habitante, toutes ces circonstances ont contribué à faire de mon séjour une drôle de bulle spatio-temporelle, en contraste flagrant avec d’autres espaces-temps, mes autres espaces-temps.

La situation singulière de l’Arc jurassien (cf. le texte Terra), surélevée, isolée, frontalière, accentuant cette impression, je décidais ainsi de considérer cette résidence comme un retrait au bord du monde, c’est-à-dire à la fois à l’écart (je m’isolais des discussions et de l’agitation de mes villes), et en surplomb, ce dernier permettant d’avoir le recul nécessaire pour la méditation et l’écriture qui prendrait alors là racine. Ce retrait était de plus caractérisé par un certain retard qui est plus dû au délai nécessaire à la réflexion/méditation (à l’hiver) qu’au retardement imposé par l’urgence ou l’action (au printemps4).

 

L’étranger

C’est ainsi que je me suis présenté à mes interlocuteurs, non seulement parce que c’était le cas — je ne suis pas Jurassien, et, de plus, je n’habite plus en France — mais aussi afin de les inciter à m’exposer par le sentiment ou le raisonnement et, pour tout dire, à leur donner une aise, une confiance qui leur permette de se confier à moi.

Par cette position d’étranger, je désirais aussi marquer ma différence, non seulement comme visiteur extérieur, mais également comme visiteur temporaire, enfin comme résident éventuellement critique : je ne serais pas l’un des leurs. Cette position a parfois été mal comprise, et d’ailleurs on comprend cette incompréhension, mais je l’assume. Cela faisait partie de ce qu’on pourrait appeler le dispositif.

 

Sédimenter

Une fois là, une fois reclus sur cette île, je me mis à me promener, méditer, rencontrer les habitants, et écrire.

Étant donné la force symbolique du Jura dans l’inconscient collectif mondial (il n’y a pas beaucoup de départements dont le nom se retrouve dans le titre d’un film à succès d’un réalisateur américain), je songeais à construire mon discours sous forme de strates, les strates épistémogéologiques qui construisent un territoire et qui sont ici directement visibles dans le paysage jurassique.

Je laissais donc sédimenter, sur le temps de la résidence, chacun des thèmes, depuis la roche (Terra), jusqu’au politique (Civitas), puisque je quitt(er)ais justement le Jura au moment des élections législatives, interrogeant à chaque étage les tenants et les aboutissants de ce que signifiait — très justement — résider.

Ces étages ou strates sont, fonctionnellement, et peut-être un peu trop mécaniquement, abstraitement désignés comme suit :

  • Terra ou l’étage des temps géologiques, il questionne la notion même de la sédimentation, de la mémoire, du fossile, et, sans doute aussi peut-être, sur la nature calcaire de mon travail.
  • Humus ou l’histoire du sol comme matrice à l’élaboration d’une pensée comme d’une forme, et la nécessaire question de l’habiter — habiter où, habiter comment, habiter pourquoi ?
  • Silva concerne à la fois le Jura et à la fois : non. Jura vient du bas-latin juria qui signifie « forêt de montagne » : la forêt de montagne, ici, est l’essentiel du paysage/territoire. Cette forêt (silva) abrite tout le sauvage, tout l’indompté, l’étranger, le différent, le monstrueux, c’est-à-dire tout l’inconscient qui permet à ce pays de « se tenir ».
  • Ager désigne toute la partie transitoire entre Silva et Urbs, entre le sauvage et la cité ; ailleurs (GEnove) j’ai eu recours au terme grec de Chôra, qui avec Astu (la ville, donc Urbs ci-dessous) forme la Polis (donc Civitas, ci-dessous aussi) ; ici j’explore cet entre-deux, tantôt friche, tantôt champ ou pâture, tantôt zone rudérale, ruine ou chantier…
  • Urbs pose les limites de la société dans les murs de la ville ; plusieurs types de villes sont ainsi décrits : Saint-Claude comme miroir de Gênes ; Gênes comme miroir de Marseille ; Marseille comme miroir de la Haute-Provence ; la Haute-Provence comme miroir du Jura.
  • Civitas est une réflexion libre sur la situation politique dans les territoire au regard des élections présidentielles et législatives : ce n’est pas un discours partisan (ce n’est donc ni un jugement, ni un prosélytisme), mais un constat lié à la géographie et à la sociologie.
  • L’un de ces textes (ici désigné sous le chapitre Humus, originellement intitulé La mort à la plage), a été publié dans la revue Talweg #4, et ne concerne pas le Jura ; si la résidence jurassienne sert de clef générale à l’élaboration des textes et du recueil, tous ne le désignent pas directement. Il en va ainsi d’Ager (lui-même composé d’approfondissements qui avaient débordé leur cadre initial, dans Bornes) et de Civitas.

    Les mots-notions sont composés et disposés sous la forme d’un bréviaire personnel.

     

    1. En résidence dans le Jura, à la Maison de la Poésie de Cinquétral/Saint-Claude, Haut-Jura même, département du massif du même. ↩
    2. La neige*, le froid, la montagne, la solitude, la non-solitude, l’éloignement, voilà ce à quoi j’attribuais mon délai, mon retard. Un ami m’avait prévenu. Tu verras, ce n’est pas toujours évident. D’abord, je retardais. D’abord, je délayais. ↩
    3. Inspiré, aussi, je m’en rends compte maintenant, de la forme du Plaisir du texte de Barthes, qui m’aura un peu servi (m’aura servi de ce texte sa volte-face : derrière le structuraliste se cache un homme ; derrière la structure, il y a du sang et du nerf) pour les ateliers avec les habitants. ↩
    4. La saison aurait son mot à dire. ↩

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