Chapitre 2. Divagation

 

1. « Je ne sais pas si quelqu’un d’entre vous s’est déjà retrouvé seul dans la forêt, au moment où la nuit tombe. Ça m’est arrivé il n’y a pas si longtemps. Je ne pensais pas raconter ça maintenant. Mais de fait, je puis vous décrire ce que j’ai ressenti très précisément : j’ai vraiment cru que j’étais perdu.

J’allais faire mon travail, en particulier cet après-midi-là, je suis descendu dans un fond de vallée (dans la forêt où je travaille et réside une bonne partie de l’année — autant dire que je connais comme ma poche ! Enfin, le croyais-je…), afin d’inspecter un beau marais qui l’occupe. Il faut de temps à autre vérifier que la végétation, les arbustes, ne viennent pas colmater le marais, et puis comme il dispose d’une source, il y a tout un tas de connexions à vérifier, je vous passe les détails.
Malheur à moi, j’étais parti un peu tard de ma cabane. Et j’ai bien vu, comme je descendais la raide pente, que je serais un peu juste. Bref je descends presque en courant, et je file au marais ; dans un marais, on ne peut pas se déplacer aussi lestement que sur un sentier : parfois le pied s’enfonce de cinquante centimètres, il y a l’eau dans les fossés, il y a les broussailles parfois piquantes des vinettes, bref, je prends mon temps sans le vouloir. En arrivant au petit muret où nous récupérons les eaux, je tombe nez-à-nez, si j’ose dire, avec un crâne, un volumineux crâne de mammifère, bien blanc, bien lisse, avec de belles incisives de carnivore.

J’ai fait un bond et dû pousser un cri, car plusieurs oiseaux se sont envolés bruyamment derrière moi, ce qui a redoublé ma surprise. Le temps que je constate que le crâne, qui devait être celui d’un chien ou d’un loup, était là depuis un moment, qu’il n’y avait rien d’extraordinaire, eh bien le soleil avait décliné : même, il avait disparu, et la lumière était chancelante. Je me remets en route prestement, je remonte la côte, avec difficulté, le souffle coupé, et lorsque j’arrive en haut, il fait presque nuit. Je me dirige vers ma cabane quand, après un moment, la nuit s’étant installée, je ne suis plus du tout sûr d’être sur le bon chemin. C’est à ce moment-là que j’ai eu le plus peur. En effet, ce n’est la nuit qui m’effrayait, c’était l’idée (farfelue il est vrai) que je puisse tourner en rond autour de ma cabane jusqu’à épuisement… ou, que sur un mauvais chemin, je ne me précipite dans un ravin ou dans un lieu dangereux. Ce qui m’effrayait alors, c’était l’idée, simplement l’idée que je sois sur le mauvais sentier et que je m’éloigne toujours plus de la possibilité de rentrer. Ce qui m’effrayait ce n’était pas la nuit ou les bêtes de la nuit, ou le noir de la nuit, ce qui m’effrayait c’était que la nuit m’engloutisse au point que je n’aie plus conscience du noir, des bêtes, de la nuit.

S’élevèrent alors toutes les rumeurs de la forêt sauvage : le vent faisait craquer les branches, mais dans la nuit, l’impression était redoublée. Et puis tout un tas de petits crissements, de déplacements furtifs, de frottements, de formes plus ou moins définies, de bruits de feuilles piétinées, de bois mort, des souffles rauques, des odeurs musquées du gibier, des vibrations, ce qu’on prenait pour des ricanements. Tout était amplifié par le fait qu’on n’y voyait pratiquement plus rien. Seul le chemin, plus clair parce que découvert de feuilles, semblait redonner un peu de la lumière du jour accumulée.
Je n’étais pas fier et, moi qui m’enorgueillissais de connaître la forêt, je déchantai. »

 

2. Le bois est sombre, lugubre et humide. A son réveil, Gamin ne reconnaît plus la forêt familière qu’il a tant de fois parcourue. Sa vision floue lui permet à peine de distinguer les champignons et les tulipes qui se détachent de la verdure humide qui l’entoure. Les arbres semblent immenses, nul ne peut voir leur cime et leur frondaison cache les rayons de la Lune. Gamin se lève et commence à s’aventurer dans les profondeurs de la forêt. Le sentier est escarpé et boueux, sa démarche boiteuse le fait trébucher sur les racines emmêlées à ses pieds. Le garçon n’a plus cette sensation de légèreté, il se sent perdu. Des frissons parcourent son corps endolori et glacé quand un vent léger fait tourbillonner les feuilles alentour. Le bruissement des arbres se fait de plus en plus présent. Quelque chose vient de tomber. Tiens, une pomme de pin à moitié rongée.

C’est vrai, puisque c’est écrit dans les livres… Même si Gamin parcourait cet espace depuis son plus jeune âge, même si la forêt pour lui était comme son territoire, sa véritable maison, il en avait une expérience toute instinctive… animale. Les livres l’aidaient alors à nommer : dans la forêt, il y a des souches, des souches pleines de mouches, et toutes sortes de champignons ; dans la forêt, il y a des chênes, des érables, des pins, des bouleaux, des sorbiers, des hêtres ; dans la forêt, il y a des grottes, des massifs, mais aussi des maisons abandonnées, des cabanes des forestiers, des sources d’eau fraîche, de grands rochers ; dans la forêt, il y a des oiseaux qui s’envolent, et deux petits écureuils qui viennent juste de se réfugier sur les hautes branches d’un arbre.

Rassuré par cette présence animale, Gamin progresse pas à pas sur le chemin. Le sol se durcit, il est desséché, de petits cailloux roulent sous ses pieds. Les branches craquent sur son passage. Petit à petit Gamin s’habitue aux bruits de la forêt. Il reconnaît un pic-vert et décide de le suivre malgré l’étroitesse du sentier. L’oiseau le guide jusqu’à un vieil arbre imposant posé en plein milieu, le Grand Chêne. Gamin caresse le tronc de l’arbre pour essayer d’en percer le secret mais son regard est attiré par deux billes brillantes, les yeux d’un hibou qui semble l’espionner.

« Hibou aide-moi ! Où dois-je aller ? »

Alors le hibou déploie son aile droite et lui indique le chemin. La peur au ventre, Gamin poursuit sa route. Il trouve des bouts de tissu déchirés, sans doute de vieux maillots de corps en lambeaux. Un arbre à moitié mort qu’un bûcheron a commencé de couper barre la route. Il contourne le tronc et voit sur sa gauche que la terre est toute retournée, des sangliers peut-être… Gamin ne traîne pas. Un bruit étrange se fait entendre : « Tic…Tic…Tic… ». Régulier, menaçant. Gamin se sent suivi, il accélère le pas. Le vent se met à souffler de plus en plus fort et les grands arbres touffus ne parviennent plus à le protéger de la pluie. Il court péniblement jusqu’aux rives du fleuves qui traverse la forêt.
Enfin il perçoit la lumière de la Lune qui se reflète dans l’étendue d’eau agitée par le courant. L’eau est si claire qu’un instant il croit voir de petits poissons rouges et jaunes avec de tout petits yeux. Il se rapproche, se penche, cherche son reflet qui n’apparaît point, son carnet fétiche tombe faisant apparaître l’image photographique de ses parents. Il le ramasse, s’assoit sur le banc placé là par les hommes et profite pleinement du spectacle. Le calme est revenu dans son cœur. Il longera la rive et bientôt il pourra traverser le pont.

 

3. Six versions des peurs de Gamin perdu dans la nuit de la forêt

a. En cette nuit sombre, Gamin est seul dans un endroit froid et inconnu ; le vent lui glace les os, la taille immense des arbres l’effraye. Ainsi plantés, les chênes séculaires qui l’entourent ressemblent à des géants installés là depuis des années.

L’atmosphère est glaciale et le noir quasiment complet car les faibles rayons de lune ne pénètrent pas dans cette forêt si dense.

Il commence à entendre d’étranges bruits qui sont amplifiés par l‘obscurité pénétrante. Il presse alors le pas mais ne cesse de trébucher contre des racines noueuses ou des pierres anguleuses. Les plaies superficielles activées par les nombreuses orties commencent à le faire cruellement souffrir ; ses enjambées deviennent lourdes et les branches dans lesquelles il se prend parfois lui donnent la sensation d’être happé par de dangereuses mains qui voudraient le retenir prisonnier.

Il tente alors de courir tant bien que mal, finit par tomber à terre où il décide de rester, immobile, sur un sol inhospitalier et gelé. Il attend les premiers rayons du jour, effrayé.

 

b. La nuit est bleu marine, effrayante… Gamin entend des craquements ; il panique en percevant de petits bruits qui se rapprochent de plus en plus ; c’est alors qu’il se met à courir, vite…très vite ! Le vent frais des montagnes lui assèche la gorge. Puis il se prend les pieds dans une racine et trébuche. C’est alors qu’il relève la tête et qu’il aperçoit à la lueur blafarde de la lune, l’ombre gigantesque et déformée des arbres qui l’encerclent. En fixant du regard ce paysage fantomatique, il finit par percevoir non loin de lui, une silhouette insolite et immobile qui dégage une odeur de moisissure et d’humidité.

C’est alors que Gamin recule en rampant mais la silhouette s’adresse à lui d’un ton menaçant : « Je suis partout ! ». Oppressé par l’angoisse, il se réveille brutalement et perçoit sur ses jambes les premières gouttes serrées de l’orage qui s’annonce.

 

c. Gamin s’enfonce petit à petit dans la forêt mais il finit par se rendre compte qu’il tourne sur ses pas : en effet, cela fait plusieurs fois qu’il passe devant la même vieille souche d’arbre déracinée et pourtant il croyait avoir emprunté un nouveau chemin, suivi une nouvelle direction…

Il se met alors à paniquer : il transpire, sent de fines gouttelettes lui tomber sur le visage, des vertiges de plus en plus fulgurants l’assaillent, des hallucinations le perturbent. Il a peur d’être perdu à jamais mais c’est aussi le froid et la faim qui travaillent contre lui. C’est sûrement à ce moment-là qu’il a perdu la notion du temps.

Il lui semble que cet endroit est devenu une prison naturelle et la nuit tombante exacerbe ses sens : il croit voir des buissons s’agiter, des formes surgir de derrière les arbres, il croit entendre des gémissements derrière lui…

 

d. Perdu dans la forêt, Gamin s’arrête pour se reposer et tenter de reprendre son souffle. Il entend des bruits, se retourne et soudain il perçoit une silhouette plutôt grande et inquiétante. Il se met alors à courir de toutes forces, se retourne à nouveau sans rien apercevoir à l’horizon. Il reprend donc son chemin d’un pas plus modéré mais sent que quelque chose le suit et tourne autour de lui. Il est soudainement envahi par la panique. C’est alors qu’une bête horrible, si on peut qualifier cette chose ainsi, lui fait face : elle montre de grandes dents noires et ses yeux globuleux étincellent dans la nuit noire. Plus la chose avance, plus Gamin recule sans la quitter du regard jusqu’à ce qu’il se heurte violemment à un tronc. Il se sent pris au piège !

 

e. La forêt est noire. Le vent froid fouette le visage de Gamin. Il entend des bruits d’animaux. C’est alors qu’une ombre furtive passe devant lui ; il ne reconnaît plus le sentier ; ça y est, il se sent perdu et pense à sa famille avec anxiété. Qu’a-t-elle fait en apprenant sa disparition ? A-t-elle lancé des recherches ? Va-t-elle le retrouver ? Il a peur de ne jamais pouvoir revenir. Un étrange frisson s’empare de lui et il se met à trembler. Des larmes de désespoir commencent à lui brouiller la vue. Sa démarche n’est plus aussi affirmée qu’au début de sa course. Il décide donc de s’asseoir contre le tronc solide d’un arbre car ses jambes flageolent ne parvenant plus à le soutenir. Rongé par l’angoisse, il se sent vide et la faim le tiraille. Il regarde autour de lui, rien pour le rassurer ni le rassasier, seulement de grands arbres noirs dont on ne perçoit pas les cimes. Cette forêt inspire vraiment l’effroi. Il se relève et se remet en route, en suivant son instinct car plus aucun chemin n’est dessiné ; il progresse au milieu des buissons et des taillis.

La forêt devient de plus en plus dense, l’obscurité aussi. Cela fait plus d’une heure que Gamin marche sans but, sans repère. Il est hanté par une solitude pesante qui l’oppresse au point de lui faire perdre connaissance.

 

f. Gamin est réveillé par des craquements de branches ; il regarde autour de lui et ne remarque rien ; il est seul. Il fait noir et froid, l’ambiance ne le rassure pas et les quelques bruits d’animaux le font frissonner. Il se relève et commence à avancer pour trouver l’éventuel chemin qui le reconduira chez lui mais il ne se souvient de rien. Il se sent tout à coup comme abandonné et l’idée de ne jamais retrouver sa famille l’envahit.

Un peu plus loin, il aperçoit deux personnes qui promènent de bon matin leur animal de compagnie ; elles passent devant Gamin sans le remarquer. Se fond-il tant que cela dans l’épaisseur de la forêt ? Il se demande bien combien de temps, il va rester dans ce lieu hostile.

 

4. Au détour d’un sentier, un garde forestier œuvrait sur un tas de bûches. Sa hache raisonnait dans toute la forêt. Soudain, surpris par un bruissement de feuilles, le forestier se retourna. Il avait armé son fusil et le porta en joue. Face à lui, un animal bien chétif apparut… C’était un enfant !

« Qui es-tu ?
— Je m’appelle Gamin et j’ai perdu ma route. Je ne sais pas où je suis. Je marche depuis si longtemps.
— Alors, mon garçon, il est imprudent de se promener seul en forêt. Tu es dans la forêt de Fontainebleau et je suis le garde forestier, son protecteur si on veut. Je m’appelle Narcisse. On me confond souvent avec l’homme de la légende, sauf que moi c’est la nature que je regarde… Disons que « forestier » est le surnom qui m’est resté étant donné que je passe ma vie ici. Que puis-je faire pour t’aider ?
— J’aimerais retrouver la ville. J’ai du retard à rattraper, plein de choses à découvrir.
— Eh bien nous allons parfaire ce retard ! Écoute-moi. Dans deux ou trois jours, je dois livrer à Paris quelques stères de bois. Si tu m’aides à charger ma carriole pour amener tout cela à l’embarcadère, alors tu pourras venir avec moi jusqu’à la capitale. Mais il faudra que tu travailles pour obtenir ton salaire !
— Oh mais avec grand plaisir ! Merci Monsieur, merci ! Merci encore ! »
Et il sauta au cou de Narcisse. Le vieil homme ne savait pas trop quoi faire, mais finalement le serra fort puis le fit descendre. « En attendant, je parie que tu as envie d’une bonne assiette, qu’en dis-tu ? » Et Gamin d’acquiescer bruyamment.

 

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Premier tombeau d’Anatole

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ici chaque auteur et chaque lecteur est libre de réciter, improviser ou déposer
le texte poétique de son choix

 
 
 
 
 
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