Chapitre 1. Disparition

 

1. Le village de Celle dispose de deux atouts de choix qui ont fait sa fortune dans l’histoire : il est flanqué de la forêt qui a apporté à la fois tout le gibier nécessaire ainsi qu’une ressource de travail et de richesses non négligeable ; il se love dans l’un des larges méandres de l’un des principaux fleuves de la région (voire du pays), qui lui a donné l’eau en abondance, mais aussi une efficace route commerciale. Le campement originaire s’est ainsi développé à l’abri de ces deux mannes, et les cabanes de pécheurs sont devenues un riche bourg qui a séduit même les princes et les artistes de la capitale du pays, distante de plus de vingt lieues.

Celle est aujourd’hui un village comme on peut en trouver mille autres dans le pays. Autour de son clocher, les rues desservent les seuils de petites maisons de pierre blanche qui fait tout son charme. C’est la pierre du coin, extraite dans la forêt voisine par les maîtres carriers, ce beau calcaire qu’on exporte jusqu’à Paris, qui fait la fierté de ses habitants et la lumière du pays. Avec un peu plus de mille âmes, c’est peu dire que tout le monde se connaît, et on y vit malgré tout chichement, on y respire à la fois le contentement et la tranquillité.

 

2. Pourtant aujourd’hui les villageois sont agités. Dans le hameau de Charon (en réalité constitué d’un seul corps de ferme, la ferme Sorel), le père Sorel a perdu son gamin ! « Gamin ! Gamin ! » il s’est mis à crier : d’abord dans la cour de la ferme : « Gamin ! Gamin ! », puis il a trouvé sa femme et ses autres enfants, et tous ensemble ils ont cherché, qui vers l’étable, qui vers la grange, qui dans le grenier, qui dans le verger. Affolés, apeurés, ils ont cherché dans tous les recoins de la vieille, vaste, humble demeure Sorel. Dans le foin ou dans le grain, dans les dehors, les dedans et les entre-deux, mais rien, pas de trace de Gamin, aucune trace de Gamin !

Lorsqu’il arrive en place de la mairie (qui est aussi celle de l’église), le vieux Sorel a d’abord croisé le curé, à qui il n’a rien voulu dire, à qui il n’a rien dit (il ne mange pas de ce pain-là), et il s’est engouffré à l’hôtel de ville, ou un petit monsieur à lorgnette et haut-de-forme l’a reçu précipitamment. Le maire, moderne et bourgeois, convoque sur le champ le conseil municipal et l’on prie le garde-champêtre de répandre la nouvelle : le fils Sorel a disparu. Curieux, les villageois se pressent autour du tambour. Déjà ils forment des groupes et c’est une vague de sabots dans les rues, les cours, les maisons et au-delà. Il n’est pas jusqu’aux villas du « faubourg » qui ne tressaillent à chaque porte ouverte, chacun se sentant concerné, et tous étant soucieux que quelque chose de grave ne soit arrivé.

 
 
3. Gamin est un drôle d’enfant. Il n’est pas ce qu’on pourrait appeler un chenapan ou un sacripant. Il est même plutôt gentil. Comme les autres enfants du village, il aime jouer, il aime courir et se chamailler ; mais Gamin aime lire, aussi, et surtout. Il a plutôt bon fond, tous vous diraient qu’il sait se montrer courageux et attentionné avec les autres, même s’il lui arrive aussi parfois, et heureusement ! de faire des bêtises.

« Mais c’est un drôle de gosse ! » (dirait le Vieux Sorel). Par moments il peut paraître singulier. En effet il n’affiche souvent aucune expression sur son visage — visage qui peut paraître très pâle. On pouvait lire dans ses yeux noirs entourés de grands cernes une sorte de mélancolie.
La plupart du temps, il marche pieds nus, ses talons sont entaillés. Il porte toujours un pantalon en coton rapiécé, ses bretelles sont tordues et défaites, et sur la tête un chapeau de ville, plutôt élégant mais étonnant pour un enfant de son âge.

Il travaille avec toute sa fratrie à la ferme de son père et souvent l’école, comme les livres, doivent passer après les poules, les moutons ou les foins. Ce n’est pas qu’il n’aime pas les tâches qu’il accomplit à la ferme, ce n’est pas qu’il déteste ses frères et sœurs, ce n’est pas qu’il méprise les animaux… mais du jour où il a su écrire et surtout lire, il s’est littéralement pris de passion pour la chose, et son père doit toujours l’appeler à plusieurs reprises tant il est absorbé par les livres, les livres, les livres ! « Qu’y a-t-il de si intéressant dans tes livres pour que tu nous ignores à ce point ? » Lire pour lui, c’était comme évoluer dans un autre monde.

Tel qu’il marche à cette heure tardive, entre chien et loup, seul dans la forêt, en revanche, il ne comprend pas pourquoi. Il ne comprend pas non plus pourquoi il est si crotté. Il ne se souvient de rien, il est perdu et ne reconnaît pas le sentier, les rochers, les arbres — que pourtant, normalement, il connaît par cœur. Il sent le regard des arbres sur lui.

La nuit tombe, mais il paraît plus pâle encore que les autres jours, peut-être un effet de la peur qui le saisit. Ses yeux sont si clairs qu’ils semblent transparents. Une autre chose étrange est qu’il boite ; il ne sait pas quelle en a été la raison, et il ne ressent aucune douleur. À la faveur d’une clairière, il constate que ses pantalons et sa chemise sont déchirés. Il remarque quelques bleus, et même une cicatrice sur sa peau, sur les bras, le bas des jambes, ailleurs peut-être… Il a soudain très chaud à la tête, ses jambes flageolent, il doit s’appuyer à un arbre, mais bien vite, à cause du vertige, il est contraint de s’asseoir au sol, à côté d’une vieille, d’une énorme souche pourrissante.
Il se sent comme changé, mais il ignore pourquoi. Il se sent comme transparent, traversé par les bruits de la forêt, par les feulements, les hululements. Absorbé par le pouls inquiétant de la nuit, c’est comme s’il sentait la forêt respirer en lui. Il semblait communiquer avec les arbres, les herbes, les animaux.

 

 

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