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Tournemire
[Planèze]

Posted on 20 octobre 201712 mai 2024 by Benoît Vincent

 

Microfiction de la série Résidences

 

Tournemire était assis sur un banc, en limite du hameau, et voyait l’étendue des prairies, où venaient s’activer de grosses machines bruyantes.

Du haut de ses mille mètres il contemplait Planèze. Son regard perçait loin, jusque derrière les faîtes de lauze, les collines vulpines, et l’horizon. Il embrassait aussi autour, tout le plateau.

Derrière lui sonnait le clapotis d’une fontaine. Les clarines.

Deux types à pied passaient dans les parcelles, ils s’enfilaient sous les clôtures, qui ça pouvait être ?

Harnachés comme des spéléologues alors que, malgré le froid, le soleil écrasait tout dorénavant, ils étaient encore mal rasés et sales de peau, comme s’ils avaient roulé dans la boue. Qui étaient-ils ?

Comme il passaient lourdement sous le barbelé de la clôture, il rit. Comme il rit, ils vinrent. « Bonjour » dirent-ils, « Salut », il répondit. Qui ? Mais tout de suite :

« Qu’est-ce que vous allez faire habillés comme ça pour tâter du cul des vaches?
– Non, dit le plus jeune, on fait une étude, sur les prairies ; je m’intéresse aux sols, et lui aux plantes… Il renchérit, net.
– Ah ben les prairies, les prairies d’ici, elles sont pas faites pour ce genre d’engin, vous savez. Il s’appuyait sur sa canne, les yeux plissés, contenté et mécontent, à la fois. Le plus jeune a cru qu’il parlait d’eux. Mais il désignait du regard sans geste. Antoine se retourna et vit délové des courbes de la colline, comme un museau fort de naseaux venir en silence du devers invisible un énorme tracteur bleu dont on avait peine à imaginer, quand il se fut fait entier, à demi tourné vers quelques sillon d’ici invisible, la taille des roues arrières, le poids, la puissance du moteur.

« Ici la terre est humide ; ce n’est pas la glaise, c’est l’eau. Les champs sont encore clôturés, mais ceux-là ils écrasent tout, ils écrasent vos sols et plantes et bientôt les clôtures, ils ne comprennent pas le désastre qu’il font, ça tire de partout, comme un drap trop serré, fiché dans la terre par leur roues comme des marteaux, des enclumes… A force ils déchirent la prairie. Ne savent pas. Ne veulent pas savoir. Les subventions ‘comprenez. Celui-là est encore plus gros et plus abruti que les autres. »

Ils regardaient la masse clinquante et pesante s’accrocher à la terre qui faisait des vagues, par ses crampons impitoyables.

« C’est mon fils, l’aîné. »

*

Antoine profite du silence, et l’autre semble ne pas le supporter. Antoine trouve, comme dit l’autre, « rien de plus frais et de plus naïf que ces rêves bovins carillonnés ». La maison, un buron de lauze « à demi enseveli dans l’herbe », c’est un ami d’Antoine qui leur a prêtée. Une lubie d’artiste, un ami qui habite en ville, enfin en ville…. Saint-Flour ! Qui a acheté un buron à un vague cousin, pour y passer l’été, au frais. Des huit degrés en août, oui c’est frais. Les deux jeunes hommes ont d’ailleurs leur duvet, et ils n’ont pas hésité à faire un feu, avec tout le bois qu’ils ont pu trouver alentours, même humide et crissant et fumant comme il était.

L’autre n’aime pas le froid. Antoine se rassérène. « Bah encore deux ou trois nuits et on aura fini, juste un moment à passer. Et puis la journée on prend notre bain de soleil non ?

Noirs, ils l’étaient, mais seulement sur les bras et la face, le jeune n’avait peut-être pas prévu ça. Un bon technicien qu’il était, un ingénieur, mais pas très fort au terrain. Antoine n’est pas d’ici mais il connaît le coin. Et l’apprécie. Et s’il n’est pas d’ici, il est des mêmes paysages, les faîtes battus des vents, les landes qui peinent à fleurir jaune, mais fleurissent tout le temps.

L’ami leur avait dit : « Vous trouverez facile, c’est la seule de la colline. Après vous irez derrière, il y a une pierre qui n’est pas lauze, dessous la clef. Pensez à bien refermer et la remettre. Il y a une bouteille de gnôle dans le placard, vous pouvez y aller, c’est un vieux qui me la file. Un vrai tord-boyau, mais ça occupe, à défaut de réchauffer. »

Comme le soleil plonge vers un buisson de drôle de genêts tout blancs, Antoine s’est posé sur une grosse pierre ronde et fume une cigarette, une chope de fer émaillé dans la main. Il a tout dans son camion. Il est heureux. Bientôt papa, pour la troisième fois. Bientôt propriétaire. Les pieds dans la boue tout le jour. Bronzage agricole. Mollets d’acier. Yeux ouverts. Il aime tout ça.

L’autre est intimidé. Tout son savoir ne colle pas exactement au tableau. Il lui manque des cases, des listes, des couleurs. Il n’est pas si mal en point, mais il languit. Trop vide ici. Deuxième nuit, et quand c’est pas le vent glacial, c’est le silence de pois. Il chuinte, dedans. Antoine est sympa, ce n’est vraiment pas le problème, en vérité il n’y a pas de problème, mais tout ceci lui semble tellement… reculé.

Lui il vient de Toulouse. Il s’est perdu vingt fois avant de retrouver Antoine, dans des lieux insoupçonnés, sans réseau, sans âme qui vive, sans aucun commerce, et des traits de vingt kilomètres de virages qui durent des heures. Il n’a jamais connu le temps. Ils ont traversé un bout d’Aubrac ensemble. Ils se sont arrêtés à Chaudes-Aigues. Il s’est brûlé la main à la fontaine. Quelque chose en lui lui a dit de se méfier. On est sur du volcan, après tout.

Mais alors pourquoi toute cette eau, tout ce froid ?

*

Comme son fils va et vient dans la cour, Tournemire sait que quelque chose se trame. Indolent, il sort profiter du soleil naissant sur le banc devant la maison. Il sait qu’il va falloir combattre. Il en a vu d’autres.

Le voilà qui : « Salut, c’était qui les deux gars, pourquoi tu leur a parlé ? »

« Salut mon fils. Deux jeunes qui font une étude, sûrement pour le contournement. Ils m’ont posé des questions. Je leur ai répondu.
– Quelles questions ? Et pourquoi t’as répondu ?
– Sur la météo. Sur l’eau, la nappe. Je suis encore chez moi, ici. »

Le fils s’éloigne. Il n’habite plus là, mais dans le village, une villa qu’il a faite de ses mains. En carton, dit Tournemire. Il voudrait que le vieux dégage, s’installe avec lui ou ailleurs. Il voudrait le terrain, agrandir un peu. Stocker les véhicule. La maison gêne. Elle est vieille, insalubre. Le vieux cannera là-dedans.

Tournemire ne sait plus à quel saint se vouer. C’est le seul fils qui lui est resté, mais c’est le plus abruti. Le contournement de la nationale cause bien du souci à tout le monde, mais tout le monde espère en tirer parti. Les deux garçons sont là pour ça. Décider quel parti. Le fils, ça le rend nerveux. Des étrangers savent pas ce qui est bon pour nous. Même le département. Peuvent pas savoir.

Tournemire en a vu passer des étrangers. Des agents, des techniciens, des ingénieurs. Ça n’a pas tellement changé sa vie. Il fait partie du lot. C’est ce qu’il pense. S’il lâche, tout le pays lâche. Pas plus compliqué. Il tient. tant qu’il tient. Il est pas tout seul. Sutures des prairies.

*

Le chef. Toujours bien sapé, chaussure pointue, brillante. Clio neuve. Dans la merde du labour.

« Tout le dévers de la route au bois là-haut, appartient à monssieur Eugène Tournemire. Son fils nous dit qu’il est d’accord pour vendre, mais on ne voit rien venir. Vous pourriez faire un saut dans ses parcelles, trouver une orchidée, une veine dangereuse, un truc qui fasse avancer le shimilik, okay ? »

« Il dit shimilik et il dit okay. Il a des chaussures pointues. Antoine a compris, dans l’œil de Tournemire. Il sait que le vieux ne bougera pas. Il n’a aucune intention de lui faire changer d’avis. Ils ont scellé un pacte, tout ça avec les yeux, par les déplacements des vapeurs entre leurs pauvres mots. Le gamin n’a rien capté. Le chef ne comprend rien. Le fils est un abruti. Pour Antoine, ça veut dire ‘y’a moyen’. Derrière ça dit ‘va y avoir du sport' ».

*

La fontaine clapote, comme une litanie pour les feuilles. Antoine vient voir Tournemire. Ils ont la Planèze aux épaules, au ventre, tout autour d’eux. C’est pas les mêmes ressorts, pas les mêmes attaches, pas les mêmes tire-forts, mais le résultat est identique : maintenir les prairies, quitte à conserver les vaches, les gros tracteurs bleus, les abrutis. Antoine est venu, le dernier jour, avant de filer, simplement pour s’assurer d’une chose. Que Tournemire crible la mécanique du tracteur à une brassée de sanguisorbes.

 

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