Post-scriptum, animal hilare. Une esthétique de la doublure.
[Fragments de Lichtenberg, Pierre Senges]

janvier 16th, 2018 § 0 comments § permalink


 

Ce roman, ce Grand Roman, posons cette hypothèse, est un roman du double. Un roman de la réécriture, de la copie, de la citation, du souffleur, en somme un roman (une fois encore) sur l’écriture des romans.

Golum sur le dos de Bilbon, Yoda sur le dos de Luke, sont les images qui viennent en premier lieu. En tout premier lieu, malheureusement, on ne se refait pas, je pense à Jacques Derrida. Je ne pense pas subitement à Jacques Derrida, je pense subitement à la couverture d’un livre de Jacques Derrida, La carte postale.

Cette couverture porte la reproduction d’une gravure (elle-même sujet de la carte postale dont il est question dans le livre) où l’on voit deux personnages barbus, du genre des grands savants comme on pouvait se les représenter au Moyen Âge, et qui sont, qui plus est, nommés : plato, debout, en train de dicter son texte à Socrates écrivant, assis à un lutrin. Si d’abord on ne trouve rien à redire à l’affaire, on réalise, dans un second temps, que les rôles, subitement, sont inversés : « mais normalement, pense-t-on, ce n’est pas Socrate qui écrit, c’est Platon ! Socrates secrétaire de plato, Socrates qui connaît et secrète les secrets de plato ? Quel est donc ce prodige ? »

Le démon est pris au piège. C’est comme si plato voulait se refaire et, ce faisant, refaire Socrates. Mais… le contraire est valable tout aussi bien : si Socrates voulait se refaire, refaire plato.

L’un mimant l’autre mimant l’autre ; chacun se mimant. Voilà le secret du secrétaire, le secret d’une écriture en boustrophédon. Voilà peut-être le secret des Fragments de Lichtenberg : dans la bosse de Lichtenberg, je vois la bosse du génie, un démon. C’est peut-être un autre définition du roman : c’est se refaire. C’est se mettre d’aplomb tout en se faisant passer pour quelqu’un d’autre.

Écrire un roman c’est doubler quelqu’un, dans les deux sens du terme, comme je l’ai dit plus haut (sur Nicole Caligaris). Ce n’est pas seulement se payer de mot (on aimerait d’ailleurs savoir quel est le salaire de cette activité, sinon le tarif) ; c’est plutôt l’affaire de la philosophie, cela1.

Plato/Socrates : PS : post-scriptum. PS.

Ecrire un roman est une histoire de carbone ou de calque. D’écrire à l’oreille d’un autre. Luke Skywalker, Bilbon le Hobbit avancent ce qu’on leur souffle à l’oreille. Aller de P à S. Aller de Lichtenberg à PS (Pierre Senges).

(Est-ce ma faute à moi — puisque la présence de l’index m’y autorise — est-ce ma faute si le nom de Platon n’apparaît qu’une unique fois, tandis que celui de Socrate beaucoup plus, et ce dès la première page ? Est-ce ma faute ? C’est Socrate qui écrit, on vous dit.)

 

Du double-texte au sous-texte : la doublure

 

Commençons par décrire l’objet, afin de nous familiariser avec lui : Fragments de Lichtenberg, bien que traitant essentiellement de fragments, des fragments écrits par Georg Christoph Lichtenberg, on y reviendra forcément, est un roman de plus de six cents pages, explorant un vaste pan de l’histoire, de la culture, de l’art (musique, cinéma…) de l’Occident lettré depuis la fin du XVIIIe siècle. Mais le livre apparaît surtout comme un inépuisable catalogue de formes, de techniques et de commentaires sur l’art et la manière d’écrire un roman — tout en s’écrivant, soi-même, en tant que roman. Le jeu de miroirs ne fait que débuter.

Le texte est constitué de 161 petits chapitres, qui ne sont pas numérotés mais portent un titre ; 115 chapitres forment des séries ; ces séries peuvent, elles, porter des numéros (en chiffre romain) ou pas (le titre est alors exactement le même, ou légèrement différent). 46 chapitres sont, par conséquent, et pour ainsi dire, uniques (des hapax).

On pourrait représenter sous forme d’un tableau d’assemblage la manière dont s’entrelacent les chapitres et les séries : on n’obtiendrait peut-être pas la clef de l’interprétation finale et totale de l’œuvre, mais une nouvelle version du double, un peu comme une carte perforée d’orgue de Barbarie, c’est-à-dire en somme un papier-programme, une partition pour un roman à venir ?

Mieux : le livre s’exécute (c’est cela que font les automates), mais, dans une espèce d’appendice qui n’a d’appendice que la forme, il est tout de suite suivi (doublé ?) par deux post-scriptum : un index des personnages (que ces personnages soient également des personnes, je veux dire des personnalités historiques, cela bien sûr n’est pas le propos du tout), mais surtout par une table des matières qui — chose absolument étonnante — propose un résumé de chacun des 161 chapitres. De sorte que cette table des matières, de par sa taille, devient une matière elle-même (omettant bien sûr, en qualité de “résumé”, certains éléments, mais aussi ajoutant des informations), qui occupe près de 40 pages du livre, ce n’est tout de même pas rien ! Un travail de copiste qui prendrait son temps ? Ou un copiste roublard ?

Bref, comme il est déjà tard (il faut tailler, couper, émonder, ce post-scriptum ne saurait dépasser le scriptum qu’il seconde), commençons, et commençons par le début.

Le début, comme par hasard, comme on aurait pu s’en douter, c’est la fin : la mort. Le chapitre intitulé Funérailles ouvre le livre. Ce texte est d’emblée suivi (doublé) par le deuxième, intitulé lui Autres funérailles. Le troisième texte — évidemment — prend les deux premiers à rebrousse-poil : Naissance de Georg Christoph Lichtenberg.

Le ton est donné, et c’est entre les lignes que le texte se déploie. La mort avant la naissance, et d’une ; et de deux : la mort de Goethe (texte liminaire) qui vient avant celle de Lichtenberg, dans le texte — alors que c’est l’inverse dans la vie. Et dans ce retournement, ce doublement, ce dédoublement, la doublure : les derniers mots de Goethe ne sont pas — comme on l’a longtemps cru — Mehr Licht, « Plus de lumière », mais Mehr Lichtenberg, « Plus de Lichtenberg » (12-13). Sauf que la mort lui a coupé le souffle avant. Voilà la doublure actée (si on peut dire) cousue de toute pièce (et de main de maître) : écrire c’est aussi doubler les mots des morts2.

 

L’être Lichtenberg

Pour Lichtenberg réécrit, être positionné ainsi comme maître de Goethe relève d’un pari risqué. Le livre tentera de démontrer ainsi tout le génie de Lichtenberg. Et se posera ainsi, ex post ou ex ante, on ne sait plus comment, comme un supplément au Lichtenberg3.

L’argument premier est d’ordre biographique. Si on commence par la mort de quelqu’un d’autre (le double) on commence tout de même par la mort. La mort ! il n’y a pas de thème plus biographique — surtout dans les choses de l’écriture. D’ailleurs la vie de Lichtenberg est « apparemment paisible, résumable en douze lignes, à moins d’oser des commentaires » (33). Sauf que Lichtenberg dispose d’une botte secrète qui se manifeste sous la forme d’une déformation physique qui lui provient d’un accident qu’il a eu enfant : tombé d’un pommier (peut-être pour doubler Newton, voire carrément — si on peut dire — la pomme : 92-93), sa colonne est irrémédiablement touchée et il devient bossu. Ce caractère, évoqué dès la page 16, que Senges appelle gibbosité, l’auteur va le développer tout au long du livre, pour en faire l’un des traits du génie de Lichtenberg. Son démon à lui4.

Si dans Être Lichtenberg (110), il est discuté des avantages de la bosse assise, comme soudée ou noyée dans le corps (faisant d’elle n’ont pas une difformité physique, mais un trait naturel), dans Lichtenberg prend la parole, encore au tout début du livre, celui-ci avoue que la bosse se mérite, si l’on peut dire, qu’elle est l’essence même de l’être Lichtenberg, et cet présence est bienveillante : « être bossu, c’est une façon particulière de tenir la plume entre les doigts de sa main droite : de fait, j’écris parfois sous sa dictée » (97)

S’ensuivent alors plusieurs chapitre articulés en série : Variations sur la gibbosité de I à VII. Si on reparle ici et là de la bosse, ou de la rondeur, ou de la courbure, cet élément es acquis et pour survivre (être, c’est être différent), il mute en un autre thème qui fera longuement florès — et qui est également biographique (puisqu’il est philosophique) : la maladie. Là encore c’est un trait de caractère, développé en série : Lichtenberg et l’hypocondrie de I à V, suivi de quelques hapax comme De la maladie, Lichtenberg au voisinage de la mort ou Lichtenberg donne son nom à une maladie (aucune hélas ne porte son nom, et la passion de la « renommée » se reporte sur la lune (472)), ce qui n’est pas si mal, pour un mélancolique5), ou Mort de Lichtenberg (« mort de la seule maladie qu’il n’avait pas su u prévoir ? » lit-on dans l’index (633), quand la réalité est tout autre : « son nom lui échappe » (558)6)… mais aussi et encore plus bizarrement dans le texte Lichtenberg : du génie : et si sa maladie était simplement son génie ?

Nous lisons que si le génie offre « son corps à la curiosité des critiques d’art et du lectorat », « l’œuvre, elle-même (les œuvre, l’une après l’autre), procède par éruption, quand le génie est là » (408) : en voilà une belle théorie de la réception, doublée d’une poétique sûre : sous le signe de la lune, sous le signe de la mélancolie, sous le signe de la maladie, sous le signe de l’inquiétude : ni martyr ni messie pourtant, mais génial parce qu’accidentel (288-290).

Mieux : c’est parce qu’il est génial, c’est-à-dire souverain (Lichtenberg comme souverain et comme parodie : « le repli sur soi n’est pas un signe de défaite » (215)), bien enroulé dans bosse, c’est-à-dire devin (pour ne pas dire divin ou démiurge) que l’auteur est inquiet.

Pour Lichtenberg, ça ne fait aucun doute ; le livre est l’endroit où s’exprime le plus clairement (s’exprime ? se déploie ? se met au travail ?) cette science hypocondriaque : il en a toutes les qualités, il a suffisamment de pages, il se divise selon notre bon plaisir, en plis, en feuillets, il aime les catégories parce qu’elles lui sont seyantes, à cause des pages précisément, du morcellement que permet un livre divisé en parties égales […] elle y établit un index, elle s’y exprime en paragraphes, elle admet les tableaux et les renvois d’un volume à l’autre, elle sait que tous les retours sont permis, elle sait comment passe un lecteur par-dessus des pages pour les résumer, en les regardant distraitement ; elle apprécie l’ellipse comme l’esprit de synthèse ; elle persiste à y établir des rapports qui se désagrègent ou se consolident, c’est selon.

Nouvelle poétique, redoublant malicieusement le livre que nous lisons.

Une fois jeté au rebut l’hypothèse d’un Grand Tout (le monde), l’honnête homme, les mains libres, peut enfin concevoir son univers comme un sac à double couture rempli de tout jusqu’à en déborder, sans craindre la contradiction, ni la promiscuité, ni les anachronismes et encore moins les fautes de goût […]

« L’univers varié mérite une science variée », et son support est le livre, « visionnaire et voyeur, devin parce que inquiet […] confondant l’envers et l’endroit de toute chose, n’oubliant aucun nom7[…] » (261-262)

 

Où est l’auteur ?

La maladie est l’une des manière du souci de soi (195) tout autant qu’un outil de connaissance du monde (259). Lichtenberg le dit : « ni la taille droite ni la tête haute : je ne suis pas à l’image de Dieu, ergo […], je ne suis pas tout à fait un homme, je ne le suis pas entièrement, je le demeure provisoirement au bénéfice du doute […] ; je le suis en évitant les douanes […] » (334) Et se comparant au gibbon, au bonobo, puis descendant les étages jusqu’au niveau de la renoncule, je le note au passage (et voir p.392 : Lichtenberg dans les tableaux).

En cela, Lichtenberg est ni un peu moins, ni un peu plus que l’homme : il est surtout différent ; en somme il est un peu des deux à la fois : un peu plus et un peu moins. Ce n’est guère étonnant pour un homme qui est comme l’incarnation du lien entre microcosme et macrocosme (259) ou, comme il s’en rend compte à travers les portraits que tire de lui le graveur Hogarth, il se reconnaît ou croit se reconnaître dans le catalogue des formes humaines sous un titre qu’on dirait tout droit venu de l’univers de Flatland, False Perspective Man : « dans ce petit tableau où la taille d’un homme ne diminue pas avec l’éloignement » (394).

Une espèce de cercle-partout et de circonférence-nulle-part pour ce petit homme bossu. Démiurge, peut-être, ce qui ne signifie pas — loin s’en faut, dieu : il est devin, non divin. La condition divine est trop totalisante, trop lisse, trop romantique. Lichtenberg est malin, sournois, graveleux s’il le faut.

Le cercle de chercheurs qui, au cours des siècles, se sont penchés sur son œuvre, se sont constitués en cénacle, presque en secte, nous y reviendrons tout de suite, s’intéressent en particulier aux œuvres que Lichtenberg auraient écrit ou pu écrire, et parmi elles, évidemment, on trouve une Bible (105).

Mieux que Dieu lui-même ! Lichtenberg peut se concevoir comme l’auteur de Dieu ! Rien de moins ! S’il n’y a pas de défaut logique dans cette proposition, reste l’incurable malice.

La malice de l’auteur : la manière dont il se glisse dans les interstices entre les textes, dont il opère des glissements de texte à texte, comme il occupe l’espace du texte. C’est cet allant, cet amble disons… transversal, à la manière des crustacés, qui autorise toutes les audaces, et même une esthétique du provisoire (quoi de moins esthétique que le provisoire) ?

[C]elui qui est parvenu de faire de sa bosse une donnée du mouvement, c’est-à-dire un style, saura ne pas s’en tenir là. (204)

 

La société des lecteurs

Parmi les lichtenbergiens, les premiers : « être depuis toujours amateurs prosélytes de l’œuvre […], au point de la connaître maintenant avec la familiarité du rat dans un silo à blé, parfaitement : une familiarité de renard dans les bois ou de serpent dans son désert […] : bref, une familiarité de quelqu’un chez soi. » (63) Telle est la lecture, et l’écriture qui s’en déduit : une inquiétante étrangeté. Tous les romans inventés par Lichtenberg ou attribués à lui par ses lecteurs, ne parlent que de cela. L’un dans l’autre, la bête dans la belle, le domestique dans le sauvage.

La lecture, entendue comme interprétation, est, nous dit-on, une forme d’emboîtement, mais à défaut de trouver l’assemblage exact — celui où le jeu entre les éléments est le moins artificiel — on a recours à « une lecture par affinités » (65).

D’ailleurs Lichtenberg oppose lui-même deux types de lectures : la lecture préméditée, qui satisfait le lecteur dans le livre, et le livre, et donc l’auteur, dans une sorte d’ « entente », et la lecture « tordue » ou « gibbeuse », lecture « imparfaite », mais « respectueuse » :

C’est une lecture accidentelle qui doit se contenter de ce qu’elle trouve, le plus souvent l’inconfort, au mieux un équilibre instable, un équilibre un peu juste, et un mobilier de fortune […] Aussi, selon Georg Christoph Lichtenberg, la lecture sans préméditation s’accomplit dans la douleur, mal adossée, mal éclairée et mal assise […] : le lecteur instable se sait fragile, il éprouve sa fragilité comme il ressentait l’impatience et tâche d’en tirer des leçons : mal installé, il ne pourra jamais prendre le dessus sur le texte, ce qui lui interdit des lectures impérieuses […] (139)

Doit-on s’étonner, ainsi, de trouver le même fragment H90 cité aux pages 465 et 30 ? Puisqu’il s’agit d’unir, cette dernière citation se trouve dans le chapitre sur le premier lichtenbergien, Sax, qui imagine en premier le grand tout, le roman-fleuve dont les fragments ne seraient que les débris. Tout un chapitre d’ailleurs évoque le Lichtenberg auteur d’un roman de mille pages (377-380), né de la conjecture de Sax, puis de celle de Stewart et Mulligan, matrices réappropriées, réemployées par les successeurs pour cette flopée de reconstitutions. La deuxième conjecture pousse au bout le prurit de l’interprétation, puisqu’il suppose que le grand tout non seulement est brisé en mille morceaux, mais que bien la moitié de ces mille morceaux ont disparu (ont brûlé). Les reconstituer requiert en conséquence une très rigoureuse imagination.

On pourrait fouiller minutieusement toutes les œuvres écrites non écrites de Lichtenberg et valeureusement mises au jour par le cénacle des lichtenbergiens — elles représentent autant de ces glissements, de ces portes intertextuelles, qui font la richesse du livre — tout en diffractant la figure de l’auteur à l’infini. On pourrait en effet lire toutes ces œuvres et aventures d’illustres personnages, je les liste : à côté des Mille et une nuits, du Décaméron, des Eléments d’Euclide, de Don Quichotte, de Nasr Eddin Hodja, du Juif errant, de Münchausen, de Don Juan, de Robinson Crusoé, de Scapin, de l’Âne d’Apulée, de Gargantua, de Gulliver (tout ceci pp.111-118), du Masque de fer, de Robin des Bois, de Marcion et d’Arius, de Basilide, Valentin et Carpocrate les gnostiques, d’Horace, Catulle et Properce (cela pp.190-191), c’est finalement Polichinelle qui ouvre le bal des reconstitutions du “grand roman” :

Polichinelle, de Mary Mulligan et Stephen Stewart (chapitres 37, 39, 42, 44, 46, 48, 53) ;

Ovide à Rome, d’Amédée Brignole (58), puis le rabbin de Katowice, le talmudiste de Kurylówka et l’étudiant de Szczecin (71, 73, 76, (78), 79) ;

Le concile de Pampelune, d’Amédée Brignole (58), puis anonyme/collectif ? (60, 65, 67) ;

— L’Arche de Noé, d’Amédée Brignole (58), puis Mina Bronski (75, 80, 84, 89, 94, (97)) ;

Robinson Crusoé, de Zoltán Kiforgat (102, 107, 111, 118) ;

Le huitième nain de Blanche-Neige, de Zoltán Kiforgat (116), puis Leonid Pliachine (120, 123, 127, 132) ;

— Le roman de Malfilâtre, de Christina Walser (130, 134, 137, 141) ;

As we were God’s spies, de Lucia Carla Ginocchio (144, 148, 151) ;

Mouche en Dieu de Kakehashi Tadao (153).

 

On pourrait donc entrer en tous ces espaces et en découvrir les recoins, et en établir les circonstances et les dynamiques, mais cela nous entraînerait (à bon gré) hors même de l’écriture lecture que nous sommes en droit de rechercher — du reste, ces nombreux exemples ne sont-il pas déjà mis en évidence par l’auteur8 ?

Nous pouvons en revanche constater que tous ces livres sont “éclatés” en de nombreux chapitres (une quarantaine, rien de moins qu’un quart du livre !) : ne serait-ce pas là le nœud du problème, le cœur de ce qui est en jeu ici ?

On remarquera de même — de manière contemporaine — que ces nombreux chapitres s’entrelacent, premier point, mais aussi, deuxième point, qu’il s’entrelacent avec les autres séries, dont trois en particulier leur sont directement liées : Société des Archives Lichtenberg (9 chapitres), Histoire des Lichtenbergiens (25 chapitres et un bis) et Lichtenbergiens au travail (6 chapitres), soit une autre quarantaine, un autre quart du livre.

On peut imaginer que les deux autres quarts concernent la vie de Lichtenberg, puis son œuvre, mais il n’est pas question de mathématique, de statistique, ici, en littérature, surtout dans la perspective courbe, non-euclidienne de Lichtenberg.

Sur l’œuvre, une autre série éclaire les deux premier quarts que nous venons d’évoquer rapidement : Comment morceler un roman-fleuve (8, 10, 15, 19, 23? 147, 157), qui évoque les modes et travaux pour faire de l’œuvre unique une collection de fragments9, soit : les ciseaux et les héritages ; les éditeurs peu scrupuleux ; les servantes indélicates ; les rongeurs ; les cambrioleurs ; les accidents de transport ; la censure ; les invasion barbares ; l’incendie ; les déménagements. Étonnant que cet inventaire se termine sur la maison, qu’il ne quitte pas : il est « le meilleur géographe de l’ici, qu’il découvre, parcourt, arpente, mesure, toise et dessine avec minutie » (99), il est « un des axes du monde, sa fixité garantit notre rotation — et puis le sédentarise est un des prolongements de l’ironie » (100).

Une part pour l’écriture, une part pour la lecture : éloge de l’inquiétude littéraire. L’écart entre les deux, ou plutôt le jeu qui opère entre les deux mécanismes, l’ironie, l’humour, la malice. Ou le mensonge. Ou l’imaginaire. Ou le détour. L’aventure. La fiction.

 

Eloge et manifeste

L’un des lichtenbergiens, Zoltán Kiforgat, prononce un magnifique éloge de l’interprétation, de la glose, de la relecture, et ce passage nous paraît fondamental :

Sa relecture n’est pas la reconsultation professorale, elle est plus humaine, plus sensuelle, plus lâche aussi, elle a quelque chose de la manie, de l’addiction, du remords, de a régression, de l’insistance […] Zoltán Kiforgat conclut de cette façon, avant de céder la place à un ventriloque ; nous devons adopter la relecture, la relecture comme remords, pour corriger la lecture précédente, ou du moins tenter de mieux faire, en espérant éprouver une seule fois sur une ligne de texte ce que signifie être n lecteur. (340-342, nous soulignons)

Les fragments E440, G210, F478, J1230, J161 vont ainsi être considérés par les relecteurs qui forme la société des lecteurs, chacun non pas « comme un extrait de roman, mais un conseil adressé aux archivistes […] », un genre de « didascalie ».

Distinguer le corps du texte de ses didascalies n’est pas toujours facile, comme on imagine ; il en découle toutes sortes de querelles. (477-478)

Lichtenberg, d’autre part, est bien conscient de ce radotage inquiet propre au lirécrire (cf. le fragment 204, exposé justement p.340), et il formule, quant à lui, un éloge du livre.

S’il y a six cents pages entre un début et une fin, ça n’est pas pour tuer l’ennui seulement, mais étendre ce qui s»pare l’hypothèse de la conclusion […] (À différentes reprises, si on en croit des commentaires, il aurait exprimé le regret de ne pas être né dans un monde doté de toutes les vertus d’un libre, d’aucun de ses défauts (l’odeur de colle, par exemple, les marges mesquines, le ton de cuistre à chaque phrase et d’imbuvables points d’exclamation) : c’est-à-dire le meilleur des mondes où des heures sinon des jours de prosodie séparent le commencement de la fin, où la compréhension est une version de l’attente, pas le succès de la hâte.) (372-373)

Ce passage est secondé d’une note envahissant le paragraphe (non pas en marge, mais, bien qu’un d’un corps plus petit, comme un cadre en lui), où on lit : « Tant que le lecteur peut exercer sa lecture sur le livre, son salut est possible, sa vengeance s’il le faut, ou sa maîtrise […] » (372n))

Et puis bien sûr il n’est pas dupe : comme le langage mime (mine ?) secrètement le monde, bien sûr alors que le commentaire épouse discrètement le texte, au point de l’envahir, l’occuper, le doubler en tout point.

Oui, Lichtenberg est de ces imbéciles qui se comptent sur un seul doigt et espèrent que mille ou six mille pages enfoncées dans un tiroir finiront pas révéler en guise de formule magique la signification de mille ou six mille pages. (445)

On taxe volontiers (et rapidement) Pierre Senges d’encyclopédiste. C’est le chapitre 63 : « Être Lichtenberg (l’être par nécessité) : être encyclopédique à sa façon, c’est-à-dire avec désinvolture et respect, avec aussi discrétion » (211). Éventuellement. Mais on oublie alors toute la part sensible, voire sensuelle, du plaisir d’écrire, et cet art même d’écrire.

Une écriture sensible qui n’est donc ni dupe des artifices du langage, ni détachée, tout simplement, de la joie simple du lirécrire. On lira ainsi avec délectation les pages consacrées aux romans des jeunes romanciers qui, à la différence de Lichtenberg, sauront faire carrière dans le monde des lettres, magnifique contre-manifeste, apologie du ver à soie (433-436). Mais on lira avec encore plus de plaisir ce qu’on pourrait définir un véritable manifeste sengésien, dans une très longue note encastrée dans le texte, prenant le pas sur lui (sur deux pages, au moins) et, par un truchement peut-être forcé de notre part, l’associer à un « hommage de la prose par un texte prosaïque » (547n).

Humain : organique en présence des abstractions, sauvé par la mathématique ou les sécrétions d’un glande, interprétant les cadences libres de la folies quand il tombe amoureux ou se consacre à la kabbale — humain, donc déployé dans le temps, soumis à lui, admirable, pitoyable pour cette raison : un créature du retard, de la précipitation, de l’impatience et du rendez-vous manqué, frottée et piquée à ses propres horloges (les aiguilles) ; humain donc providentiel, ne comptant plus le nombre d’apothéoses fallacieuses qui lui apportera le lendemain ; humain, donc faillible, mettant toute son énergie à concevoir le sublime au moyen du misérable et de l’approximatif (avec succès de temps à autre, mais succès faillible lui aussi) […] [La] créature humaine prosaïque ignore les circonstances de sa vie comme celles de l’univers, quel que soit le nombre des encyclopédies par-dessus la tête […] ; [elle] se montre incapable de donner un sens exact aux mots éphémères et éternel […] Comme la créature, la prose prosaïque est providentielle et corruptible […] La prose prosaïque n’est pas la langue des anges, en aucun cas […] ; elle accepte d’évoluer à hauteur d’homme, comme la purée de pois, et elle accepte la fatalité, si la fatalité est réservée aux créatures […] [Elle] se tient du côté du péché […] [elle] se méfie du sublime : et tout ce que l’opinion publique à peine sortie du sommeil énonce au sujet de la prose poétique, la prose prosaïque s’en sert de contre-exemple […] ; elle prétend aussi, et le répète partout, qu’il n’y a pas de mot juste. La prose prosaïque lambine, se trompe, revient sur elle-même, se dédit, remâche, s’amuse de la redondance, s’autorise parfois des vocalises, piétine, sombre et raisonne […] [L]a vulgarité de la prose prosaïque lui permet d’être le dernier refuge des raisonnements.

Alors bien sûr (nous le savons nous sommes trop longs, nous citons trop longuement, et déjà il faut conclure, mais comment conclure sur 600 pages sans 600 pages ?), il n’y aucun problème pour qu’au final tout finisse au feu — puisque c’est la fin du livre, l’unique fin du livre ou de l’œuvre10.

On ne saura jamais qui, de Lichtenberg, de ses interprètes11, de Pierre Senges, ou du lecteur de ce Grand Roman, Fragments de Lichtenberg, est la dupe de l’autre ou des autres. Mais s’il est vrai qu’il existe un « étroit rapport entre l’alphabet et l’inquiétude » (395n, dans le chapitre sur le déchiffrement), et s’il est vrai que Lichtenberg « s’en est occupé, comme il observait de près la spirale d’un escargot », nul doute que ce livre, maniable comme une bosse, est et restera à nos yeux comme un admirable traité performatif de l’inquiétude littéraire.

 

  1. Où même, osons ce rapprochement, l’affaire du roman stase, du roman psychologique, du roman de siège, de l’Iliadéen. En ce sens, on pourrait dire que les livres de Pierre Senges des aventures, des odyssées, le récent Achab séquelles ne le démontre-t-il pas ? Voir Ligne de crête.
  2. D’autres morts et d’autres naissances de Lichtenberg parsèment le livre entier : Mort de Lichtenberg, son héritage (texte 5), Les derniers jours de Lichtenberg (93), Lichtenberg au voisinage de la mort (117), Mort de Lichtenberg (154), Autre mort de Lichtenberg (155) ; et “de l’autre côté” : Naissance de Lichtenberg (45), Naissance de Georg Christoph Lichtenberg (159).
  3. Une séquelle ?
  4. Une autre séquelle ?
  5. Même si tout un passage montre comment Lichtenberg choisit l’hypocondrie face à la mélancolie, à l’hystérie, à l’épilepsie comme forme d’expression de la déraison (238-239)
  6. Mort de tétanos ou de tuberculose, mort sous la chute, encore, de volumes placés trop haut dans la bibliothèque (les Mille et une nuits paraît-il) ou mort assassiné par Goethe : embarras du choix qui gâche toujours le plaisir d’offrir.
  7. Je passe sur les détails médicaux ou pathologiques, parce qu’ils nous emmèneraient trop loin — non parce qu’ils manient l’ironie, l’humour, le grotesque. Au contraire : un livre varié ne saurait être avare des sordidissimae.
  8. Mais lequel ?
  9. Là comme dans le fait de prendre le tout de la vie, avec ce qu’elle a de sordide, il y a du Quignard chez Pierre Senges, en plus ironique (voir Une gêne technique à l’égard du fragment et La déprogrammation de la littérature, dans Écrits de l’éphémère).
  10. Voir le fragment F173 de Lichtenberg p.72, et cité à nouveau p.76 lors de l’émergence de la conjecture de Stewart et Mulligan, puis p.574 dans le dernier chapitre (Lichtenberg : feu), et les autres occurrences du feu et de la hantise de l’incendie de la bibliothèque, par exemples dans les chapitres 21, 28, 105, 128, 145…
  11. Originaires du monde entier, de Jyväskylä à Saint-Ours, peut-être même à Dieulefit.

La rugosité du monde

octobre 6th, 2017 § 3 comments § permalink

J’ai appris par hasard et en retard la disparition de Philippe Rahmy le 1er octobre. Je déplace ce texte du 23 août 2013, qui traite de Béton armé.

 

Philippe Rahmy, Béton armé • Note de lecture

Qu’est-ce qu’écrire, sinon s’extraire du réel et s’adonner à la passion de survivre ? Il y a plusieurs manières de survivre. Je songe à Michel Ohl, incidemment, qui a fabriqué son œuvre en dépit de sa vie, ou encore à Matthias Zschokke qui, lorsqu’il décrit Berlin, raconte que ce serait pareil ailleurs — qu’on n’a pas à se plaindre en somme. C’est la difficulté de parler des textes de Philippe Rahmy : jamais céder à la condescendance facile, jamais à la sollicitude feinte.

Philippe Rahmy est un écrivain vorace. Il ne craint pas de répondre positivement à l’invitation de se rendre à Shanghai par l’Association des écrivains de la ville. Le péril ce n’est pas la ville, et sa violence, et son mouvement, le péril ce n’est pas le voyage et le dépaysement, non : il évolue dans la ville comme un poisson dans l’eau. Plus laborieux les repas officiels, les discours, les empreintes politiques furtivement lâchées.

Ce livre est donc, à la faveur de ce voyage, l’occasion pour Rahmy de fouiller sa propre histoire et son rapport à l’écriture : cette difficulté d’être au monde que la maladie oblige mais qui n’est jamais décrite de manière mièvre ou pathétique ; bien au contraire, Philippe Rahmy décide que cette singularité sera sa force et lui procurera l’énergie nécessaire.

Voyager aussi loin me donne un aperçu de que serait vivre toujours. Regarder la ville me fait du bien. Chaque immeuble est une porte, chaque rue un fossé noir. Nuit profonde. Je ne pense à rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas à cause du temps qui passe. Nous vieillissons à cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous. J’allume une cigarette […] Je reste perché au bord de ma fenêtre. Les camions de la voirie se sont mis en action. Je ferai tout pour survivre aux gens que j’aime. (24-25)

Car la mort est en effet présente dès l’abord, mais non affrontée, plutôt accueillie comme une donnée fondatrice (la mort du père), et acceptée comme telle, inhérente.

Quelle place faire à la mort en soi pour écrire ? (57)

La mort ne s’oppose pas à la vie. Elle la prolonge sur un mode mineur.

La mort n’est que la vie ralentie. (29)

Et écrire en serait comme la béquille ou le véhicule. Le voyage ainsi offre une réalité qui par retour nourrit son expérience propre.

Une névralgie derrière l’oreille. vertiges. Nausées. Mon corps est un alliage de ville et de parole. Il se fissure.

22 heures. Une main furtive glise un prospectus de call-girl sous la porte dema chambre. Une réalité sordide, un souffle d’air, une forme de grâce. L’image de ce que pourrait être la vie sans l’écriture. (135)

Cette réalité très crue, l’auteur s’y est confronté très tôt. Il réitère ici ce heurt au monde du dehors. Le passage du discours de la présidente de l’association-hôte est à ce titre exemplaire. « Je me tiens à quelques mètres de ce corps. Il me fait l’effet d’un bel animal plein de sauvageries et de saletés abominables » et plus loin : « Les hommes de l’assistance sont pendus à ses lèvres. Je suis comme eux. Je la dévore des yeux. » Et le heurt revient. « Je pense à l’encyclopédie de la sexualité que m’avait offerte mon père, inquiet de voir son fils hantdicapé montrer si peu d’intérêt pour la chose » (chapitre XVII).

La réalité très crue, ce sont aussi les prostitués des hôtels (147), les corps offerts à l’avidité de ce qui croit prendre.

Nuit. Quartier français. Terrasse de bar. Une prostituée assise à califourchon sur un type roux. Ils dorment. Sur la table, des bouteilles de bière, un pot de Nivéa ouvert. L’homme a joui, sa verge pend entre ses cuisses. Ces amants d’occasion sont détenteurs d’une vérité qui existe envers et contre tout. La beauté étrange et fugace des lézards collés à l’envers des ponts. (191)

Je ne sais pas voyager ! Cette idée me tombe dessus comme je finis ma soupe. J’ai taché ma chemise. Je ne sais pas voyager […] La vérité est que le monde s’offre à ceux qui n’en attendent rien. Il se livre avec simplicité, juste là, au bord du trottoir, sans le support de la lune ou des violons, sans le support de la littérature, au fond d’une ruelle, et c’est alors tout le banal qui fleurit sur un morceau d’asphalte. (73)

Le livre superpose la visite de la ville et les paysages et scènes qui s’y déroulent (« Ils façonnent un monde dont celui-ci est l’ébauche »), des souvenirs plus ou moins anciens et le condensé de ces deux voix sous la forme d’une réflexion sur l’écriture. Ce livre très dense se lit d’une traite ; les paragraphes s’enchaînent. Il s’apparenterait à un genre dont on ne connaît pas beaucoup d’exemples équivalents, sinon peut-être le récent Paradis entre les jambes de Nicole Caligaris. En quoi l’écriture s’interpose comme mystique ou comme éthique entre la singularité du sujet et la rugosité exubérante du monde1. Sans doute que les impasses avérées de l’autofiction, la dématérialisation progressive du réel et la l’accélération aveugle de nos vies, ont contribué à faire émerger ces nouvelles formes critiques littéraires.

C’est très clairement indiqué : « Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. » (46) et poursuivi.

Le plan d’une ville est une coupe du cerveau de l’humanité. Les lieux qu’il montre, les place et les boulevards, ces espaces de réalité tangible sont aussi ceux où se produisent les choses qu’on ne voit pas, les baisers qui s’échangent sur les quais, les rats crevés dans la ruelle ou le flot tumultueux des pensées sous le masque des visages. Cette pulsation de la matière se perçoit partout à Shanghai. La ville est traversée par un remous sensuel et magnétique. Le désir qu’on pouvait éprouver devant un corps nu se porte soudain, complètement déboussolé, sur les éléments du paysage, sur l’angle d’un mur, la couleur d’un taxi, ou sur des scènes de rue banales comme une cannette de limonade qu’un coup de balais fait tomber du trottoir. Cette dérive de l’émotion creuse un vide en moi. Je ne cherche pas à le combler. je laisse courir mes yeux, je les laisse jouir au loin.

[…] Plus je décris Shanghai, avec mille précautions et scrupules pour ne rien oublier, plus cette vie intérieure augmente et submerge les beautés du dehors. (55-56)

Dans le cas de Rahmy, cette expérience se traduit en une dissolution dans le collectif, jamais compatissante mais qui relèverait d’une acception forte de l’amitié.

« Qui refuse sa nuit, vit en aveugle. » J’écris cette phrase dans ma main. J’ai bu. Je ne connais pas ce quartier? Je n’ai plus d’argent. Je suis perdu. Je suis heureux. Je suis chinois. (81)

Ou plus loin :

Je n’ai pas de ville natale. Le peuple est ma demeure. (170)

Cette dissolution-assimilation procède par une relative distanciation du sujet hors de toute lamentation, mais plutôt comme une forme d’assomption de la distance qui caractérise toute réalité — à commencer par ce truc flou qu’on appelle le réel, augmenté de ce contenu labile et poreux qu’on nomme moi, identité ou individu. Impression de ratage ou de rouerie qu’écrire, sans doute, peut redoubler. Spécialement dans un monde grouillant comme la Chine. On nous raconte des salades.

Tout le monde hurle. Tout le monde porte une chemise blanche. Tout le monde fume. Les carosseries se touchent. Les chromes brillent. Les klaxons carillonnent entre les immeubles. La ville est un couteau en équilibre sur la pointe.

Là-bas, au bout de l’avenue, la fenêtre de ma chambre est allumée […] Les choses continuent d’exister quand nous ne sommes pas là […] Ecrire. Que sont les livres sinon la chambre vacante d’un écrivain parti en voyage dans ses histoires ? (70)

Ces histoires qui choisissent d’investir d’improbables billes pour se raconter (65), c’est ce qu’avec grâce, celle du singe pendu au bout d’une liane, ou du singe enfermé dans le zoo, désigne ce livre qu’il me faut à présent arrêter de piller et de maladroitement paraphraser. Cette grâce du doppelgänger (double absent, ombre ou primate), Philippe Rahmy la résume en évoquant le fameux rhinocéros de Dûrer ; celui-ci en effet « a fait ce que font tous les artistes : il a caché ses sources, fait passer son travail de copiste pour une pure vision. » (51)

Où l’on reprend la sente périlleuse sur la crête, qui est celle qu’on préfère, celle qu’on voudrait à jamais parcourir. Celle qu’au besoin on ne quitte plus. Celle qui peut-être nous est dévolue et dont on peut dévier. Ce faîte inconfortable qui nécessite que jamais on ne puisse longuement se poser, sous peine de faillir, de chuter d’un côté comme de l’autre : le réel opaque, la fiction délirante.

On progresse avec difficulté sur ce fil, on n’a pas d’autre choix qu’avancer. On se rend à l’aventure. On s’abandonne à elle. La tête vidée. (Je laisse volontiers la fin du livre au lecteur.)

Il suffirait de s’installer dans une vielle, n’importe laquelle, pourvu que son murmure couvre celui de l’esprit. Il suffirait d’attendre comme quelqu’un qui serait assis dans un immeuble en feu. Se laisser dévorer. on n’écrit jamais que sur des cendres. (195)

  1. Ce pourrait être une définition positive de la violence.

« Je ne sais quel miroitement, en dessous, peu séparable de la surface concédée à la rétine »

septembre 7th, 2015 § 0 comments § permalink

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Cette phrase de Stéphane Mallarmé — j’ai horreur des citations censées justifier absolument les médiocres idées, au regard des ères géologiques, qui parcourent nos maigres synapses et neurones — portée en titre comme un étendard, voudrait désigner une réflexion qui se fait chaque jour plus pressante.

Obtempérer à l’instinct, fût-il celui de la divagation rhétorique ou de la théorie délirante, en somme rassembler en son assiette le corps et les tentacules de la pensée, dont certaines formes nous échappent, et d’autres encore nous sont refusées (sont refusées à l’entonnoir rouillé de la langue).

Obtempérer, obtempérer, il y aura d’autres occasions pour la déchirure.

Voici le propos, il est toujours le même : le texte, le texte, qu’importe le format, le texte ! Un éditeur ami me demande de formuler en quelques phrases mon parcours d’auteur comme on dit (pour aller vite) venu du net (ce qui ne veut strictement rien dire). Avec plaisir. Sauf que depuis, je m’en suis éloigné, « du net », accompagnant de fait le mouvement du « venu de », parallèle à ou concomitant de l’« éloigné de » | Note pour plus tard : là d’où l’on vient, c’est là que l’on quitte.

Je dois donc revenir sur ce que j’ai déjà écrit, brièvement. Ce sont surtout cinq dates : 1994, 1999, 2008, 2008, 2015.

Radots et méduses

Si j’écrivais déjà avant, de nombreux brouillons de romans absolument insignifiants, j’ai commencé d’écrire vraiment en 1994, ayant quitté la maison familiale, après avoir acheté dans cette intention un carnet de marque Clairefontaine destiné expressément à cela (et numéroté #1 en conséquence1). | Prolepse. Vingt ans plus tard, ce cahier et ses frères, trente-sept suivants, sont toujours le lieu privilégié de l’écriture même s’il est vrai qu’une grande partie de mes textes prend également naissance à travers un écran d’ordinateur.

En 1999, alors qu’internet commence à répandre ses rhizomes un peu partout dans l’espace plus ou moins public, j’ouvre une première « page web » destinée, elle aussi, à recueillir, avec beaucoup d’orgueil, les textes à venir. Mais ce n’est guère commode, dans un format imposé, alors je me suis mis au « langage » html pour finalement avoir, en 2004-2005, a un site complet, bien que sommaire et austère (et plein d’erreurs condamnées par le W3C), avec fichiers xml et tout et tout.

En 2008, on passe la vitesse supérieure, et sur ce site maladroitement fait à la main, qui s’appelle désormais Ambo(i)lati, on se donne pour consigne d’écrire un texte par jour pendant un an. Ce que je ferai, donc, et ce qui donnera à tout le mouvement une régularité enfin nécessaire. En 2010, je cède à regret au général, et j’abandonne le site artisanal, trop difficile à gérer dans le bain de l’internet devenu réseau social intégré permanent (un cirque en somme). Après moulte hésitation, je migre (comme on dit) vers la modernité du CMS (du site-blogue), en l’occurrence vers WordPress — Spip apparaissant alors, et encore aujourd’hui, aussi mal fichu que peu pratique. L’écriture se poursuit, se solidifie.

Entre-temps François Bon, que j’avais rencontré dans les années 2000, m’a invité à participer au lancement de l’aventure Publie.net. Paraissent ainsi entre 2008 et 2010 quatre “livres”, deux essais, un poème et un récit bref. J’avais par le passé “autopublié” quelques récits, mais on a enfin l’impression d’accéder à l’édition — quand bien même ces livres n’étaient pas de papier. J’ai toujours considéré que le texte prévalait sur le format sur lequel il apparaissait ; cela ne posait donc pas de problème.

En 2012 je lance un site entier (fait main, on y tient pour ce final) sur la ville de Gênes, où texte et écran sont indubitablement liés (GE-nove : http://www.ge-nove.net). Ce sera le cinquième texte, achevé en 2013-2014, perpétuellement remis sur le grill (avantage du numérique).

En 2015, je publie un « premier » « roman » « papier », Farigoule Bastard : pour la plupart du minuscule monde de lecteurs 2, c’est à ce moment seulement qu’est né Benoît Vincent, auteur. Pour moi, c’est mon sixième texte publié.


Cinq réflexions éparses

Lorsque internet est arrivé, il a tout de suite suscité un immense espoir ainsi que des myriades d’expérimentations textuelles (du même acabit que celles suscitées par l’arrivée du “traitement de texte”, c’est-à-dire plus ou moins heureuses, c’est-à-dire plus ou moins pertinentes). Certains ont survécu à cette vague (encore vive), d’autres ont disparu. Les formes sont ainsi faites, et les avant-gardes, si celle-ci en est une, ont le mérite d’en essayer de nouvelle, avec plus ou moins de fortune. Mais en aucun cas, avons-nous écrit ailleurs, la forme ne peut déterminer le contenu, le sel du propos artistique et singulier. Croire que l’arrivée d’une technique va renouveler la portée des œuvres est une illusion infantile.

Lorsque Publie.net est lancé, pour moi comme pour d’autres sans doute, c’est l’espoir de voir certains de ses textes enfin “publiés”, c’est-à-dire littéralement rendus publics. Le monde du livre, en France, est tel qu’il est, il n’y a pas grand’chose à redire à ce propos. La chaîne du livre, le prix unique, le réseau des bibliothèques, les éditeurs historiques, les concentrations, les petits éditeurs… Publie.net représentait l’espoir d’une lecture plus libre, en ce sens qu’elle était moins déterminée par des préoccupations de rentabilité. Mais pour moi, cela n’a jamais vraiment représenté une révolution en tant que telle du processus d’écriture et de lecture. De plus en plus réfractaire aux expérimentations, aux dispositifs, aux installations, aux projets, je constate aujourd’hui que l’irruption du livre numérique n’a pas eu de véritable effet sur la littérature en général.

Les réseaux sociaux, Facebook et Twitter en tête, j’en ai beaucoup parlé, ont peu à peu grignoté tout l’internet plus ou moins libre ou libertaire des débuts. On s’extasie généralement trop facilement devant eux, et on oublie que ce ne sont que de simples outils ; outils qui, certes, peuvent accompagner le processus d’écriture/lecture, mais en aucun cas le remplacer. En aucun cas un algorithme, un code, aussi astucieux ou pratique soit-il, ne remplacera le travail de lecture et d’écriture, âpre et désolant, qui est au cœur de la littérature.

Le monde de l’édition est le monde du livre ; notre monde est le monde du livre. J’en ai fait l’amère (mais pas si déterminante) expérience : l’auteur n’existe qu’une fois le livre papier paru. Je le vois bien : tous ceux qui m’ont accompagné comme auteurs venus de Publie.net ou du net en général envoient malgré tout leurs manuscrits à des maisons qui n’éditent que du papier. Certains même les envoient aux maisons les plus réfractaires au numérique, les maison les plus traditionnelles. J’en ai subitement l’impression ; que de s’échiner sur les claviers et les écrans décourage, démotive les jeunes auteurs. D’autant que le monde français du livre est tel (peut-être parce qu’il est armé de ses nombreuses aides) qu’il existe ce panorama très vaste et varié de petits éditeurs qui, eux, parfois, cherchent des formes nouvelles et des noms à promouvoir.

Un dernier point concerne les ressorts politiques et philosophiques de ces questions. Ce n’est pas une mince donnée. Philosophiquement, et depuis longtemps, on songera à Benjamin, la réflexion de l’influence de la technique sur l’œuvre d’art, est posée. On a écrit via les blogues, et même via Twitter et Facebook : avons-nous réellement écrit ? L’idée que la publication est immédiate (et donc cette idée est roborative) ne masque-t-elle pas l’image d’un public qu’on dirait médusé, lui-même contraint par la médiation d’un support mal connu ? Enfin, l’idée qu’une surface de code puisse se substituer à la profondeur du texte n’est-elle pas, finalement, contre-productive ? Pourquoi publie-t-on les photos horribles faites par nos portables ? Est-ce par ce qu’on le peut ou est-ce parce qu’on le doit ? Se dissoudre dans l’illusion d’une identité numérique (qui n’est jamais qu’une pluralité malheureuse, parce que frustrée) nous autorise-t-il à rompre le silence ? Pourquoi ne nous tairions-nous pas enfin, étouffés dans la moiteur du texte, plutôt que bavards sur son couvercle ? pourquoi ne pas se taire un peu ? S’adonner à la discrétion propre à la littérature, à son domaine d’élection : le silence.

L’aspect politique est plus insidieux encore : en assouvissant notre désir d’expression (qui trahit peut-être une soif de reconnaissance — mais mettons que l’artiste y soit soumis), nous confions notre parole à des canaux externes, dont on connaît la passion du commerce et les ambitions autoritaires. Nous cédons pourtant à nous-mêmes et à ceux-ci, de notre plein gré. Imaginons un pouvoir politique dont l’un des buts serait la numérisation totale du monde, ou la création d’un être transgénérationnel : que ne déclencherait-il pas de consternation, d’affliction et, par conséquent, de combats, de dénonciations ! Pourtant nous écrivons ingénument avec Google Earth ou Google Street View ; nous confions toutes nos données aveuglément à Facebook ; nous favorisons ce que nous dénonçons en achetant sur Amazon. Sommes-nous à ce point désespérés ou bien sommes-nous simplement terriblement, passionnément, naïfs ?


*

Je ne dis pas qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura pas, de bons auteurs et de bons livres “natifs” de l’écran ou de la toile. Mais je me dis — personnellement, pour mon travail, et cela n’engage que moi — qu’il est plus urgent, aujourd’hui, de se retourner sur son propre monde, que de persister à penser que la révolution du net est autre chose que l’immense marché qu’il est devenu.

Nous sommes impayables ! Nous donnons les verges pour nous faire battre, nous scions a branche sur laquelle nous sommes assis, nous nous enfermons, de nous-mêmes, dans des prisons de formats, de sociétés… Alors qu’il faudrait, plus simplement, laisser place à la fureur de la horde-fiction. Il faut désencapsuler (unembed) le récit, le déliter, c’est-à-dire le faire sortir de son lit.

Notre effort devrait être celui de la crue.

  1. Dans cette routine tant désirée, à part quelques entorses, il y a eu bien des révolutions : le passage en 1999 du format 16,5 x 21 cm au format 14,8 x 21 cm, qui permettait de le glisser partout et notamment dans une sacoche — RIP — acquise dans la bonne ville d’Isola di Capo Rizzuto (KR), où les santolines avaient ravi une partie de mon âme, et, depuis quelques semaines, le passage à un autre format encore plus menu, de marque Pigna, sur de minuscules carreaux, strictement A5 et encore plus pratiques à transporter.
  2. Que j’évalue, les bons jours, à 5000 personnes en France, à tout casser.

Cohérence et sincérité

avril 7th, 2013 § 0 comments § permalink

En cours d’écriture.
Pour ceusses qui viendraient depuis un lien interne, voici le fond du propos.

(Ceci doit beaucoup à Gilles Amiel de Ménard.)

La qualité d’une œuvre = la cohérence de son projet artistique et la sincérité de son auteur.
Sans projet, sans cohérence et sans sincérité, tout le talent ne vaut rien.

Détour exemplaire par la musique.

J’aime Gang of Four : il y a un projet artistique, une cohérence des thèmes et des formes, et une sincérité (on dirait qu’on y croit).



Je n’apprécie guère Queen, mais : il y a un projet artistique, une cohérence des thèmes et des formes, et une sincérité.

Je n’aime pas Dire Straits (contrairement à ce qu’on croit) : il y un projet artistique trop vague, il n’y a aucune cohérence de forme et de thèmes, et on ne parlera pas de la sincérité. Ça ne marche pas.

Pourtant Mark Knopfler est probablement un excellent guitariste, aussi bon et peut-être moins contraint, formellement, que Brian May, mais il n’a pas de style et s’il dispose d’une palette plus vaste qu’Andy Gill, il ne sait pas la mettre en œuvre (il oscille entre Cale et Clapton, sans parvenir à se fixer dans un territoire fondé et défendu) ; Gill, en revanche, est limité techniquement, mais possède à la fois un son et un style (un peu comme Keith Richards).

Juliette Mézenc • Elles en chambre [Les Vases Communicants]

avril 6th, 2012 § 0 comments § permalink

Je remercie Juliette Mézenc (son blogue : Mot maquis) de bien vouloir se prêter au jeu des Vases Communicants avec moi. Elle nous gratifie d’un épisode du feuilleton Elles en chambre, feuilleton qui sera publié sur D-Fiction au cours de l’année 2012. Il s’agit d’une « visite guidée à travers les chambres de femmes qui ont écrit après Virginia Woolf (« Une chambre à soi », 1929), des femmes de tous genres, de toutes identités et nationalités, femmes célèbres ou inconnues, encensées ou méprisées, rétrogrades ou branchées, des dames respectables, des salopes, des icônes, des ménagères et des mégères, des photogéniques et des secrètes, etc. » Etonnant écho avec le propos du Magasin, qui voit donc lui aussi son épisode transféré chez l’autre.

nous tombons
dans cette espèce de tube
dans cette pénombre éclairée par des diodes faibles et bleues, par endroits, qui laissent entrevoir des transparences, comme des vitres derrière d’autres vitres
effleurez de l’index la surface entraperçue
voyez comme les choses s’éclairent, des lignes apparaissent
nous tombons à la vitesse de la lecture
pour un peu nous chercherions le pot de confiture d’Alice pour y plonger le doigt et le fourrer sucre candi dans la bouche tout en poursuivant la lecture
mais ici pas d’étagères
au bout d’un certain temps, la lumière faiblit, pas d’inquiétude, un effleurement léger de l’index et c’est reparti
nous tombons mais peut-être montons-nous, comment savoir dans notre monde si nous montons en vérité ou si nous descendons en vérité, nous n’en savons rien
(faudrait déjà qu’il y ait un haut et qu’il y ait un bas)
ce que nous savons :
nous avançons dans nos lectures
c’est ce qui donne une direction, je crois, dans l’espace-temps
et comme nous lisons de haut en bas, selon notre lecture du monde donc, qui veut qu’il y ait un haut et qu’il y ait un bas, parce qu’il faut bien le lire, le monde, n’est-ce pas, même maladroitement, même grossièrement, nous y sommes tenus n’est-ce pas, et bien
nous tombons dans l’écriture, chute lente qui aggrave la chute, l’aggrave heureusement je crois, parce que tous les hommes tombent en vérité, mais seuls les lecteurs ont conscience de tomber et c’est ce qui fait leur force je crois, le lecteur se plie vers le texte mais le lecteur ne rompt pas n’est-ce pas
et c’est là que le phénomène curieux se produit : la lecture aggrave la conscience de votre gravité et vous, vous commencez, je sens que ça vient, que vous le sentez, vous commencez à vous sentir plus léger
(là où le divertissement de la chute vous alourdirait, vous ferait patauds, un brin idiots, et de commerce fort peu agréable)

Tous les Vases communicants de mars : http://rendezvousdesvases.blogspot.com. Merci Brigitte !

Petit traité d’itérologie | 2. Internet

novembre 11th, 2011 § 0 comments § permalink

Je tombe par hasard (grâce à Facebook) sur un blogue qui voyage, virtuellement, dans les villes du monde. Un second point (après tour d’horizon des livres) est alors utile à définir : les itérologies d’internet. Elles sont bien entendu nombreuses, attendu qu’internet est le lieu même (ce texte est en cours d’écriture, repasser…) d’une certaine forme de déterritorialisation.


Espaces saisis

• Ce blogue, le voici, d’Olivier Hodasava : Dreamland. Je ne l’ai pas parcouru entièrement, mais d’emblée, le projet est édifiant :

Je cherche les parkings, les no man’s lands, les zones d’activité.
Je cherche le patrimoine industriel : les pipelines, les citernes, les usines, les centrales électriques… Je cherche les stations essence et les cabines téléphoniques, les boîtes aux lettres. Je cherche ce qui est devenu commun au monde entier : les chaises de jardin aussi bien que les enseignes des multinationales omniprésentes (Coca, Mc Do…). Je cherche les éléments de signalisation, les panneaux, les feux, les marquages au sol. Je cherche les tas de gravats, les sacs poubelles, les containers à ordures, les décharges improvisées, les objets – télés, canapés… – abandonnés à la rue.

[…]

Je cherche les lieux photographiés par d’autres – pour confronter mon regard au leur, pour voir les marques du passage du temps et ce qu’elles signifient. Je cherche à imaginer des vies qui ne sont pas la mienne à partir de bribes grappillées forcément dérisoires. J’avance dans une rue, je croise des individus dont je ne sais rien. J’essaye de tracer des vecteurs entre eux, des flèches : j’imagine des amitiés possibles, des relations de voisinage. Et ce que ça implique, une relation de voisinage, quand on habite un bourg perdu proche du cercle arctique ou une banlieue quelque part dans le Montana ou le Massachusetts.

Je cherche l’instant de grâce, celui dont rêve tout photographe : celui où s’allient pour faire une image, lumière, cadre et action. Je cherche à me confronter aux limites d’un appareil formel contraignant. Je fais avec cette caméra de peu, de beaucoup : StreetView – des panoramiques, des déformations, des objectifs inchangés/inchangeables, des imperfections, des flous de masquage, des limites de résolution parfois. Je fais aussi avec les vides et les pleins que cela implique. Avec la frustration de savoir que je rate parfois de quelques décimètres à peine le sublime (impossible de se glisser dans les interstices entre les différentes images). C’est une frustration en fait, mais aussi un plaisir – un plaisir certes un peu retors mais immense.


• A ses côtés, je placerai volontiers le site d’Urbain Trop Urbain, animé entre autres par Claire Dutrait et Matthieu Duperrex, dont le propos liminaire est le suivant :

Urbain, trop urbain est porteur d’un discours analogue sur la ville. Nous considérons, avec bien d’autres (Françoise Choay, Olivier Mongin, François Asher, Régine Robin…), que ce qu’on appelle « la ville » est en train de disparaître […]

[L]a ville est aujourd’hui « quelque chose du passé », l’urbain a perdu l’unité de discours que lui apportait l’idée de la ville occidentale. Nous autres, contemporains de cet état, sommes donc passés dans du post-urbain, dans de l’urbain d’après la ville, que nous ne pouvons plus considérer que par touches éclatées si nous voulons continuer à avoir une approche « libre » de la ville. […]

Alors qu’un urbain sans urbanité affirme sa loi, transforme tout espace en espace d’opération et du projet, est porteur d’entropie et de contraintes qui fragmentent nos pratiques, comment « pratiquer la ville » et inventer un espace sous tension ? […]

Le site propose également une Revue de villes dont le premier numéro est sur Shanghai, le second sur Istanbul. Ces revues sont disponible au format ePub, et sans DRM.


• Autre grande écriture, à mon sens, qui bien que présent dans l’article précédent, trouve aussi son origine sur le net : exercice d’une variation quotidienne sur la construction d’une ville écrite ; Une traversée de Buffalo, dans le Tierlivre.net de François Bon :

Tu avais donc décidé d’écrire chaque jour d’un détail de cette ville. Tu avais décidé que c’était une ville totale. Tu savais qu’il s’y rejouait le monde tout entier, là, dans ce parking pour l’instant vide, et là tout aussi bien, dans ces routes de ciment peint qui striaient l’espace, où les véhicules marchant en parallèle s’ignoraient, et bientôt divergeraient. Tu savais que c’était infini : le livre ne t’intéressait plus, mais l’explication des images et du monde, oui.

Ce livre est également publié chez Publie.net, au format ePub, sans DRM.


• On peut également ajouter à cette petite liste le projet de Pierre Ménard, présenté sur son site Liminaire :

douze ateliers d’écriture […] ayant pour but de procéder à l’écriture collective d’un récit numérique à partir des images de Google Street View sur Google Documents et le blog Le tour du jour en 80 mondes

C’est encore Google, démoniaque outil, qui alimente l’écriture. Jamais, avant ce jour, nous n’aurions pu avancer dans le monde avec plus d’évidences. Internet est bel et bien espace même.

Pierre Ménard rappelle justement également le travail de Jon Rafman, qui expose des photographies de détails saisissants capturés sur Google Street View, le plus grand catalogue de vue urbaine au monde.

Il cite encore toutes sortes d’autres projets, comme ceux de Robin Hewlett et Ben Kinsley, Strret with a view, Nicolas Baudoin, et autres. Je conseille vivement d’aller voir cette liste-là, plus complète sur le sujet GSV.

• Mention spéciale à Joachim Séné qui a déjà affronté l’outil, dans Google te voit, justement terminé suite à cet échange de liens !

• Voici morceau d’expo From here now (dont je parle à la toute fin) en Arles 2011.

Espaces connectés

Un second point d’accroche sur les sites internet, les « lectures » ou « interprétations » du réel, par une opération singulière, à chaque fois. Internet c’est le monde, c’est aussi pellicule sur le monde. Et écrire l’espace c’est l’envelopper.

Mais adopter une langue, c’est trouver un système de relations, une mise en fonction des espaces, par exemple par le lien internet, ou la carte. Les vues éparses, isolées, sont ainsi mises en lien et forment ce qu’on pourrait appeler un écosystème. Dans les échanges, les corps s’électrisent, se chargent des ions de l’imaginaire, de la fantaisie, de l’histoire ; de la fiction, en somme.


• Un exemple très frappant, est le blogue de Frank Jacobs, Strange Maps, qui recense, dans le monde médiatique, toutes sortes de cartes, créées sur tous les sujets.


• On se rappelle à propos du très beau travail de l’Université de Sheffield, dans le site Worldmapper. On notera également le service des cartes du Monde Diplomatique.


• Enfin, il y a ce fabuleux site de l’Atelier de Géographie Parallèle, Un Site Blanc, qui développe avec les outils dont ne disposent pas le livre, le projet de Philippe Vasset et de son ouvrage Un livre blanc. Le résultat est renversant : sur la carte de Paris/Île de France, la localisation des zones blanches absentes de toutes les cartes. Et qui se passe de commentaire paraphrastique.


Ce rapide tour d’horizon effectué, nous disposons à présent d’un corpus très représentatif de la manière dont on peut aborder l’espace, la ville, la carte (l’espace organisé, disons), dans notre désir d’itérologie.

A ce petit traité « à récurrence », j’adjoins deux textes où je me rends compte, petit à petit, qu’ils ne sont pas complètement isolés dans leur coin :
Entre ici — et ailleurs, dérive à partir de Pascal Quignard
Pour circonscrire le mot espace, en cours d’écriture.

Peut-être y verrai-je alors plus clair pour exposer clairement cette attention d’espace.

Je note aussi From here now, l’exposition réalisée cet été en Arles sur la manière dont internet envahi le monde de l’art. A moins que ce ne soit l’inverse : que l’art envahisse de simples outils de communication.

Le fond, la forme et le truand

octobre 25th, 2011 § 0 comments § permalink



Quelque chose est cerné, mais pas encore abouti. Peut-être pas poss’, tout simplement.


On nous apprend, quand on est petit, quand on est enchaîné, qu’il ne faut pas parler de fond ni de forme. Ne pas établir cette distinction là. C’est un précepte, un postulat, auxquels s’agrippent les professeurs de français, pour une raison totalement inconnue, mais qu’on ne peut soupçonner d’être insincère.

On ne sait pas pourquoi, mais c’est mal, alors on évite de se faire gronder et on se dit c’est dommage parce que c’est pratique : le fond, la forme.

J’imagine qu’il y a de bonnes raisons à évacuer des dichotomies à ce point simples. Mais je cherche encore lesquelles. Qu’on les évacue ne dit nullement leur impertinence, et leur usage peut-être simplement méthodique. D’autant que, comme souvent, on se laisse berner par l’arbre qui cache la forêt. Si la dichotomie peut être utilisée, cela ne signifie pas qu’elle puisse être complétée — et notamment par le tiers exclus, le tiers état.

Je maintiens donc la distinction entre fond et forme (tellement pratique en atelier d’écriture par exemple : si vous travaillez sur des exercices de style, n’est-ce pas simplement le détail de cette distinction fond/forme que vous activez). D’autres en ont fait un fond de commerce, qu’on décline en tous sens : « signifié » et « signifiant », et toutes ces sortes de choses é/ant.

Mais je lui adjoins le tiers exclu, qui peut-être lui-même de différentes sortes : espèce de frisson qui passe de l’un à l’autre, il est aussi de l’esperluette.

Il y a certes le fond et la forme. Mais ils ne sont pas seuls à agir : il y a leur entre-deux, il y a leur intervalle. C’est ici que se glisse le truand. Et c’est ici que « prend » le littéraire. Bien entendu, cela ne souffre aucun scalaire et ce n’est pas objectivable, au grand dam des structuralistes. C’est inespéré et intangible, et ce n’est pas que le « style ».

C’est un je-ne-sais quoi mêlé d’intention, d’intelligence, d’inquiétude et d’imprévisible (d’impossible). C’est présent, tapis, sous-entendu, c’est sous le texte. Ou occupe l’espace entre les fibres du tissu. Il y a dans ce monde de l’espace à ce qui n’en tient pas. Il y a une présence de l’absence.

Les fantômes, les morts en général, la mémoire, le fantasme et le rêve, n’attestent de rien d’autre.

L’aube et le crépuscule. Le silence, d’avant. La friche. Le saltus, dans le monde, dans l’âme, dans le corps.

Il y a de l’autre glissé dans le texte, au regard duquel tombent à la fois les notions, les arbitraires et les commerces. Il y a tout l’incommunicable ; tout l’indit ; tout le tu, qui passe entre les mots. Il y a tout ce qui échappe à la main, à l’œil et au cerveau.

Il y a tout ce qui n’a pas d’auteur.

Il y a tout ce qui relève d’une main amputée, d’un œil aveugle et de l’impensé, l’informulé ou l’insu.

Il y a tout ce qui relève de l’excès, de l’inabouti, de l’intenable (dans la surface des pages d’un livre).

Il y a le truand.

Il y a toute la poésie.

Le fond, la forme, et le truand.

Twitter • juillet-septembre 2011

septembre 30th, 2011 § 0 comments § permalink

On me suit ici : http://wwww.twitter.com/amboilati | @amboilati — petit trimestre celui-ci…


Juillet-Septembre
2011


@gvissac ohlàlà quel drôle de truc : le lien vers Farigoule porte le titre d’un torchon de Stalker… non mais il faut le faire quand même.
26 Sep

@theoneshotmi une fois séchées, je dépiaute toutes les feuilles, un peu comme les épillets d’une graminée, si tu vois ce que je veux dire…
19 Sep

@theoneshotmi ah ben je suis venu le chercher à la mer, tu sais.
19 Sep

@athanorster Oui c’est une série autour du livre, de l’internet et du texte — pas le support importe ; ce qu’on lit, écrit = pas des livres.
13 Sep

routes, les heures de remords, les licences perverses. Tu te croises plus tard. Ta gueule ; ton reflet ; ton fantôme, auquel tu t’accroches.
8 Sep

qui porte tout le cordage de ses douleurs en bandoulière. Les mots jamais dits, les tacts rentrés, les morts bouches cousues, l’écart des
8 Sep

Tu croises dans les yeux le clochard, c’est Farigoule Bastard. Solitaire, avec une canne, barbu long, puant, œil sec et aiguisé et qui porte
8 Sep

De ces jours où le retard est la clef, non pas à cause l’heure, mais parce que tu ne sauras que reporter les tâches. Te perdre dans ce jour.
8 Sep

La lumière que te paraît tout ça factice ; lumière que se révèlent les coutures, le carton-pâte, l’envers du décor.
8 Sep

Super malin d’allonger le droit d’auteur alors qu’on raccourcit la vie du livre! pilonna-t-il.
6 Sep

t’attend, comme autrefois, au bar du Lutetia. (Mais celui de la rue du Faubourg-Saint-Denis, par contre.)
2 Sep

On ne trouve plus de videurs de truites artisanaux.
27 Aug

Nettoyage des truites (c’est le meilleur mot que j’ai trouvé pour ‘tweet’), et tri, chaque trimestre.
27 Aug

« Si l’otarie avait des poches, elle y mettrait encore de l’otarie. » #Chevillard
10 Aug

est plein de codes et pour tourner la page d’un livre, cherche à faire cmd+R
5 Aug

Et deux mirages de basse altitude, deux. #Allonsenfants…
4 Aug

2/2 faire mal à certains celle-là !
4 Aug

Je ne suis pas pour ma part absolument certain qu’un produit culturel puisse rester un produit marchand. #Chemla #Hadopi Eh ben elle va 1/2
4 Aug

On a rarement vu campagne plus réactionnaire. Laurent #Chemla #Hadopi chez @OWNI #Dinosauresdetouspays
4 Aug

Et alors on s’en tiendrait là.
2 Aug

Enfin plus de nom propre, plus personne pour porter futile tout ce fatras de livres.
2 Aug

Qu’on n’aie plus besoin de se mettre au boulot, sans qu’on dégage tout le reste pour s’assoir à la table.
2 Aug

Peut-être ce serait ça. On créerait des monstres. Des avatars, peu à peu émancipés. De sorte que l’œuvre suive son cours, seule.
2 Aug

un chapitre jour, c’est la règle. c’est l’août. mois du vide.
2 Aug

encore nuages, comme si ne pouvaient plus tenir les aiguilles de lumière.
2 Aug

Registre #plantes : Seseli tortuosum, Bupleuvrum ranunculoides telonense, Oreoselinum nigrum, Allium coppoleri, Allium moschatum.
1 Aug

@brigetoun trop =possible • moi réserve comme bouée, carte, boussole
25 Jul

Et puis qu’à trop s’allonger c’est le dos qui crie, on sort, hagard, dans l’écume du jour, alors que tout bleu règne.
25 Jul

Impression qu’en été, on découvre la nature, et la considère d’œil neuf, et nu.
25 Jul

N’était la lumière, les rideaux tombaient, de la saison à venir.
25 Jul

L’écran est un doigt. Fouille le monde.
17 Jul

Si oui ou non.
4 Jul

peine aux grands écarts et s’apprête à décider.
4 Jul

Petit traité d’itérologie | 1. Corpus (La littérature inquiète)

septembre 14th, 2011 § 0 comments § permalink

En son temps, Michel Butor avait proposé la création d’une “science” nouvelle, l’itérologie, ou science des déplacements humains, des voyages, des exils, des nomadismes.

En tant qu’ils sont objets de l’imaginaire et du langage, je soupçonne les “livres” de littérature (peu importe le genre) de participer, par la téléportation qu’ils provoquent et le déplacement de l’ordre des choses, à l’itérologie (comme corpus, comme agent).

Il n’y a pas que la topologie : qui s’exprime dans les livres sous forme de traité de géographie, de géologie, d’urbanisme ou de tactique militaire (Sun-Zu) ; il y a l’itérologie, ou le nomadisme, quel qu’en soit la cause, et qui est l’expression, littéralement, de la déterritorialisation : on déplace les choses, on chamboule l’espace, on agence, on occupe, on habite.

Voici un premier corpus de textes à ce titre exemplaires. Ces livres sont exorbitants : ils jaillissent du livre (du format-livre) même. Ces livres sont pluriels. Ils traitent de déplacements et d’espace ; ils mélangent les dimensions, les trajets, ils les cartographient. Ils traversent, passagent, dérivent, diffèrent.

Nous cherchons, nous chercherons en quoi ces livres peuvent se retrouver ensemble dans une même main.


— Italo Calvino • Les villes invisibles
Vassili Golovanov • Eloge des voyages insensés
— Iain Sainclair • London orbital
— Henri Michaux • Ailleurs
— Rem Khoolaas • Mutations
Arno Bertina, Bastien Gallet, Ludovic Michaux et — Yann de Roeck • Anastylose
Georges Pérec • Espèce d’espaces
— François Bon • Une traversée de Buffalo

— et peut-être Michel Butor lui-même : Mobile, par exemple.



Lire, écrire, lir&crire, c’est une expérience de l’espace, c’est une expérience de la déterritorialisation. Toute littérature devrait être ceci, pour la bonne raison de la faille, de la rupture de pente, entre la langue/le langage qui est l’universel, et l’expérience singulière de l’auteur-scripteur et du lecteur.

Lir&crire c’est manger les mots de l’autre, c’est parler dans la bouche de l’autre, c’est se déposséder. Ou être possédé. C’est précisément le fantôme-le spectre qui fait surface, c’est l’indit qui se dit, l’inédit qui se fait entendre. C’est la voix impersonnelle.

C’est Personne, le nom joué, le nom passé, le nom échangé ; l’espace : c’est le support, le plan, le vecteur, la scène. La littérature est spatiale parce qu’elle est inquiète. La littérature est inquiète quand elle est espace. Pas d’évidence. Le langage ne dit pas ce qui est. Il est prospectif, prédictif, et même carrément menteur ou délirant. Le langage de la littérature, sur la scène d’espace, n’est pas le langage qui dit les choses comme irl.

C’est le langage qui devient espace (de la lettre/son, à la syllabe, au mot, au chapitre, au livre, et à tout le péri-para-archi-pré-méta-hypo-ad-poly-texte), c’est la littérature en tant qu’elle est un monde propre — avec toponymie, géographie, et sa propre physique (plutôt alchimie peut-être). Il y a des principes de la thermodynamique dans la littérature. Comme des théories du don. Ou des systématiques et des phylogénies.

Justement parce qu’il désigne irl, l’espace littéraire dénonce que quelque chose comme le « réel » puisse exister — ou en tout cas puisse prendre le pas sur les autres life. Ces livres nous le montrent, ne cessent d’y référer.

Dit Claro, à Jean-Clet Martin, à propos de CosmoZ.

Plus qu’une traduction, donc, une série de glissements, de déclinaisons, obéissant à la logique intérieure du livre, lequel traduit pour le coup la fiction en réalité et cette nouvelle réalité en fiction.

Il existe des engins, des mécanismes, des machines à remonter l’espace — ou à démonter l’espace, qui sont un peu des livres, qui sont bien plus, un au-delà du livre, un livre excédé, un livre sorti de ses gonds ; le dehors qui permette de sursoir à tous les irl du monde.

Maintenant, il faut ouvrir ! (Il y aurait bien d’autres textes : Volodine, Chevillard’s Choir, Claro’s Cosmoz sans doute, Borges donc… on y travaille !)

Quiproquos 1 — C’est pas rien

août 28th, 2011 § 0 comments § permalink

François Bon et les éditions Publie.net me font l’honneur de publier un texte, un récit, intitulé Pas rien et, paradoxalement, j’ai beaucoup de difficultés à le… « défendre ».

C’est grave, ce qui arrive. Et c’est très hasardeux, aussi. C’est malentendu et concours de circonstances. J’aimerais revenir un peu sur elles, et exprimer mon sentiment très partagé.

1. Ce texte est ancien, très ancien. Je me rappelle l’avoir entamé à Levanto, à la marge des Cinque Terre, au sud de GEnova, en 2008. Je l’ai écrit d’un trait oui — nom de la collection — et très peu retravaillé. D’emblée il est entré dans la ronde d’autres récits écrits dans des circonstances similaires et tournant autour des mêmes thèmes : L’abandon, le mythique premier « livre », en 2004, et L’étendue en 2006. Si les dates passent, l’écriture s’enfonce. Je ne pense pas avoir conservé les mêmes ambitions, et je ne suis pas même sûr d’avoir conservé le même mouvement d’écriture. Le contexte aussi est différent.

2. Ce texte est d’un classicisme désarmant. La recherche stylistique y est nulle et surtout il n’y a pas, en lui, de prise de risque. Or la littérature est maintenant pour moi un excès, un excédé du langage, un resserrement ou un étirement qui force un peu les bornes, qui brise doucement le carcan. Avec la mesure nécessaire, sinon c’est avant-garde gratuite, il s’agit de pousser, repousser les mots et trouver aise. En le reprenant, sachant que François l’avait accepté (alors qu’il avait été présenté avec L’abandon, qui a été refusé partout), j’ai essayé quelques ajustements, mais il aurait fallu tout récrire. Dans le même temps, ce trio de textes est ainsi fait, construit ainsi aussi, dans leur brièveté et leur discrétion. [2,5. Ce texte par exemple ne souffre aucune fonctionnalité conférée par le format Epub. C’est du texte, un point, et c’est tout.]

3. Il reçoit son ISBN en début d’année 2011 (voyez son numéro 415, alors que Publie va publier son 510 !) et après délais responsables toute part, j’apprends qu’il sera dans les trente de la rentrée de Publie.net ! Il n’est pas du tout pensé pour ça, pour être comme ça affiché, jeté en pâture. C’est presque texte de jeunesse, en tout cas une petite dérive, une aventure textuelle, simple, une vire ou une sente dans le roncier de l’époque, qui mélangeait les restes de la Littérature inquiète et les débuts de GEnove, deux gros morceaux.

4. Gros morceaux, et le plus gros : GEnove, que je viens de publier, justement, en version Bêta, et littéralement telle : c’est-à-dire que la version Alpha est passée, et que nous en sommes à un mode de relecture avec correction de bogues (ici essentiellement des coquilles et des fautes). Ce texte nécessite l’ajout de quelques fonctionnalités (liens internes, puis ajax/javascript, encapsulages divers, etc.) et une large réécriture « in progress » (certains passages sont simplement allocation d’espace et quelques idées force). Gros morceaux d’écriture recherchée, gros morceaux à défendre oui, très loin, dans l’esprit et la lettre de Pas rien. Il se trouve qu’ils paraissent concomitamment. Et qu’assurément, GEnove n’aura pas le relais dont bénéficiera Pas rien.

熊 — D’où le malaise, le malaise propre à l’écriture, et à la publication. Sous le feu, et l’auteur s’efface, fondu dans le livre, alors comment faire pour le porter tout de même.

Hier je regardais un débat entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Fisbach à Avignon sur l’art et la culture, passionnant. Et il disait, Mélenchon, à propos de l’ordre « globalitaire » (sic), ce qu’il cherche : « Il faut douter de soi pour que ne vous ne soyez jamais créateur et producteur de votre propre histoire ». Ça a tourné, ça, pourquoi ? Pourquoi ce dégoût, ce taedium, tiens, de la chose rendue publique ? La littérature c’est peut-être aussi dans le moment de son écriture qu’elle nous concerne, et le reste n’est pas tant important.

Quiproquos, j’y reviens. Je pense prendre le temps de revenir sur les postulats droits d’Arnaud Maisetti sur l’espace littéraire, ou L’espace littéraire. Mais quiproquos aussi, personnels, sur le livre à venir, ou Livre à venir. Il aurait fallu laisser ce livre à venir pour un espace littéraire autre ; on se serait trompé, dans un futur proche, déjà, encore déjà, sur la littérature que je chercher à capter et donne à lire. Et alors que le nom approche, que le nom se précise, il pourrait ne pas désigner ce qu’il désigne.

Je finirai sur note de François Bon dans un courriel pour relecture pdf.

Le texte fonctionne bien, mais début un peu lent, tu prends plus confiance après.

Oui, début lent, avec contraintes folles : dans le peau d’une femme, sans céder au textuel gratuit, tenir la langue ferme, cloutée en mâchoire, et maintenir aussi tension propre à ce qui sépare — sans fondre dans le séparé. Tâche inaccomplie je crois. Mais une chose sûre : que « plus confiance après ». C’est d’ailleurs peut-être pour ça qu’on écrit des lignes et des lignes, des pages et des pages. C’est qu’à chaque fois on s’approche de dire moins-dire mieux. Dire sans échafaudage, dire sans maquillage. Dire, quoi, comme si disait le livre — et parlait seul, sans auteur, sans nom. Alors peut-être est-ce l’ambition de la narratrice, à l’écart de toute folie, à l’écart des mots même.