« Je ne sais quel miroitement, en dessous, peu séparable de la surface concédée à la rétine »

7 septembre 2015



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Cette phrase de Stéphane Mallarmé — j’ai horreur des citations censées justifier absolument les médiocres idées, au regard des ères géologiques, qui parcourent nos maigres synapses et neurones — portée en titre comme un étendard, voudrait désigner une réflexion qui se fait chaque jour plus pressante.

Obtempérer à l’instinct, fût-il celui de la divagation rhétorique ou de la théorie délirante, en somme rassembler en son assiette le corps et les tentacules de la pensée, dont certaines formes nous échappent, et d’autres encore nous sont refusées (sont refusées à l’entonnoir rouillé de la langue).

Obtempérer, obtempérer, il y aura d’autres occasions pour la déchirure.

Voici le propos, il est toujours le même : le texte, le texte, qu’importe le format, le texte ! Un éditeur ami me demande de formuler en quelques phrases mon parcours d’auteur comme on dit (pour aller vite) venu du net (ce qui ne veut strictement rien dire). Avec plaisir. Sauf que depuis, je m’en suis éloigné, « du net », accompagnant de fait le mouvement du « venu de », parallèle à ou concomitant de l’« éloigné de » | Note pour plus tard : là d’où l’on vient, c’est là que l’on quitte.

Je dois donc revenir sur ce que j’ai déjà écrit, brièvement. Ce sont surtout cinq dates : 1994, 1999, 2008, 2008, 2015.

Radots et méduses

Si j’écrivais déjà avant, de nombreux brouillons de romans absolument insignifiants, j’ai commencé d’écrire vraiment en 1994, ayant quitté la maison familiale, après avoir acheté dans cette intention un carnet de marque Clairefontaine destiné expressément à cela (et numéroté #1 en conséquence1). | Prolepse. Vingt ans plus tard, ce cahier et ses frères, trente-sept suivants, sont toujours le lieu privilégié de l’écriture même s’il est vrai qu’une grande partie de mes textes prend également naissance à travers un écran d’ordinateur.

En 1999, alors qu’internet commence à répandre ses rhizomes un peu partout dans l’espace plus ou moins public, j’ouvre une première « page web » destinée, elle aussi, à recueillir, avec beaucoup d’orgueil, les textes à venir. Mais ce n’est guère commode, dans un format imposé, alors je me suis mis au « langage » html pour finalement avoir, en 2004-2005, a un site complet, bien que sommaire et austère (et plein d’erreurs condamnées par le W3C), avec fichiers xml et tout et tout.

En 2008, on passe la vitesse supérieure, et sur ce site maladroitement fait à la main, qui s’appelle désormais Ambo(i)lati, on se donne pour consigne d’écrire un texte par jour pendant un an. Ce que je ferai, donc, et ce qui donnera à tout le mouvement une régularité enfin nécessaire. En 2010, je cède à regret au général, et j’abandonne le site artisanal, trop difficile à gérer dans le bain de l’internet devenu réseau social intégré permanent (un cirque en somme). Après moulte hésitation, je migre (comme on dit) vers la modernité du CMS (du site-blogue), en l’occurrence vers WordPress — Spip apparaissant alors, et encore aujourd’hui, aussi mal fichu que peu pratique. L’écriture se poursuit, se solidifie.

Entre-temps François Bon, que j’avais rencontré dans les années 2000, m’a invité à participer au lancement de l’aventure Publie.net. Paraissent ainsi entre 2008 et 2010 quatre “livres”, deux essais, un poème et un récit bref. J’avais par le passé “autopublié” quelques récits, mais on a enfin l’impression d’accéder à l’édition — quand bien même ces livres n’étaient pas de papier. J’ai toujours considéré que le texte prévalait sur le format sur lequel il apparaissait ; cela ne posait donc pas de problème.

En 2012 je lance un site entier (fait main, on y tient pour ce final) sur la ville de Gênes, où texte et écran sont indubitablement liés (GE-nove : http://www.ge-nove.net). Ce sera le cinquième texte, achevé en 2013-2014, perpétuellement remis sur le grill (avantage du numérique).

En 2015, je publie un « premier » « roman » « papier », Farigoule Bastard : pour la plupart du minuscule monde de lecteurs 2, c’est à ce moment seulement qu’est né Benoît Vincent, auteur. Pour moi, c’est mon sixième texte publié.


Cinq réflexions éparses

Lorsque internet est arrivé, il a tout de suite suscité un immense espoir ainsi que des myriades d’expérimentations textuelles (du même acabit que celles suscitées par l’arrivée du “traitement de texte”, c’est-à-dire plus ou moins heureuses, c’est-à-dire plus ou moins pertinentes). Certains ont survécu à cette vague (encore vive), d’autres ont disparu. Les formes sont ainsi faites, et les avant-gardes, si celle-ci en est une, ont le mérite d’en essayer de nouvelle, avec plus ou moins de fortune. Mais en aucun cas, avons-nous écrit ailleurs, la forme ne peut déterminer le contenu, le sel du propos artistique et singulier. Croire que l’arrivée d’une technique va renouveler la portée des œuvres est une illusion infantile.

Lorsque Publie.net est lancé, pour moi comme pour d’autres sans doute, c’est l’espoir de voir certains de ses textes enfin “publiés”, c’est-à-dire littéralement rendus publics. Le monde du livre, en France, est tel qu’il est, il n’y a pas grand’chose à redire à ce propos. La chaîne du livre, le prix unique, le réseau des bibliothèques, les éditeurs historiques, les concentrations, les petits éditeurs… Publie.net représentait l’espoir d’une lecture plus libre, en ce sens qu’elle était moins déterminée par des préoccupations de rentabilité. Mais pour moi, cela n’a jamais vraiment représenté une révolution en tant que telle du processus d’écriture et de lecture. De plus en plus réfractaire aux expérimentations, aux dispositifs, aux installations, aux projets, je constate aujourd’hui que l’irruption du livre numérique n’a pas eu de véritable effet sur la littérature en général.

Les réseaux sociaux, Facebook et Twitter en tête, j’en ai beaucoup parlé, ont peu à peu grignoté tout l’internet plus ou moins libre ou libertaire des débuts. On s’extasie généralement trop facilement devant eux, et on oublie que ce ne sont que de simples outils ; outils qui, certes, peuvent accompagner le processus d’écriture/lecture, mais en aucun cas le remplacer. En aucun cas un algorithme, un code, aussi astucieux ou pratique soit-il, ne remplacera le travail de lecture et d’écriture, âpre et désolant, qui est au cœur de la littérature.

Le monde de l’édition est le monde du livre ; notre monde est le monde du livre. J’en ai fait l’amère (mais pas si déterminante) expérience : l’auteur n’existe qu’une fois le livre papier paru. Je le vois bien : tous ceux qui m’ont accompagné comme auteurs venus de Publie.net ou du net en général envoient malgré tout leurs manuscrits à des maisons qui n’éditent que du papier. Certains même les envoient aux maisons les plus réfractaires au numérique, les maison les plus traditionnelles. J’en ai subitement l’impression ; que de s’échiner sur les claviers et les écrans décourage, démotive les jeunes auteurs. D’autant que le monde français du livre est tel (peut-être parce qu’il est armé de ses nombreuses aides) qu’il existe ce panorama très vaste et varié de petits éditeurs qui, eux, parfois, cherchent des formes nouvelles et des noms à promouvoir.

Un dernier point concerne les ressorts politiques et philosophiques de ces questions. Ce n’est pas une mince donnée. Philosophiquement, et depuis longtemps, on songera à Benjamin, la réflexion de l’influence de la technique sur l’œuvre d’art, est posée. On a écrit via les blogues, et même via Twitter et Facebook : avons-nous réellement écrit ? L’idée que la publication est immédiate (et donc cette idée est roborative) ne masque-t-elle pas l’image d’un public qu’on dirait médusé, lui-même contraint par la médiation d’un support mal connu ? Enfin, l’idée qu’une surface de code puisse se substituer à la profondeur du texte n’est-elle pas, finalement, contre-productive ? Pourquoi publie-t-on les photos horribles faites par nos portables ? Est-ce par ce qu’on le peut ou est-ce parce qu’on le doit ? Se dissoudre dans l’illusion d’une identité numérique (qui n’est jamais qu’une pluralité malheureuse, parce que frustrée) nous autorise-t-il à rompre le silence ? Pourquoi ne nous tairions-nous pas enfin, étouffés dans la moiteur du texte, plutôt que bavards sur son couvercle ? pourquoi ne pas se taire un peu ? S’adonner à la discrétion propre à la littérature, à son domaine d’élection : le silence.

L’aspect politique est plus insidieux encore : en assouvissant notre désir d’expression (qui trahit peut-être une soif de reconnaissance — mais mettons que l’artiste y soit soumis), nous confions notre parole à des canaux externes, dont on connaît la passion du commerce et les ambitions autoritaires. Nous cédons pourtant à nous-mêmes et à ceux-ci, de notre plein gré. Imaginons un pouvoir politique dont l’un des buts serait la numérisation totale du monde, ou la création d’un être transgénérationnel : que ne déclencherait-il pas de consternation, d’affliction et, par conséquent, de combats, de dénonciations ! Pourtant nous écrivons ingénument avec Google Earth ou Google Street View ; nous confions toutes nos données aveuglément à Facebook ; nous favorisons ce que nous dénonçons en achetant sur Amazon. Sommes-nous à ce point désespérés ou bien sommes-nous simplement terriblement, passionnément, naïfs ?


*

Je ne dis pas qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura pas, de bons auteurs et de bons livres “natifs” de l’écran ou de la toile. Mais je me dis — personnellement, pour mon travail, et cela n’engage que moi — qu’il est plus urgent, aujourd’hui, de se retourner sur son propre monde, que de persister à penser que la révolution du net est autre chose que l’immense marché qu’il est devenu.

Nous sommes impayables ! Nous donnons les verges pour nous faire battre, nous scions a branche sur laquelle nous sommes assis, nous nous enfermons, de nous-mêmes, dans des prisons de formats, de sociétés… Alors qu’il faudrait, plus simplement, laisser place à la fureur de la horde-fiction. Il faut désencapsuler (unembed) le récit, le déliter, c’est-à-dire le faire sortir de son lit.

Notre effort devrait être celui de la crue.

  1. Dans cette routine tant désirée, à part quelques entorses, il y a eu bien des révolutions : le passage en 1999 du format 16,5 x 21 cm au format 14,8 x 21 cm, qui permettait de le glisser partout et notamment dans une sacoche — RIP — acquise dans la bonne ville d’Isola di Capo Rizzuto (KR), où les santolines avaient ravi une partie de mon âme, et, depuis quelques semaines, le passage à un autre format encore plus menu, de marque Pigna, sur de minuscules carreaux, strictement A5 et encore plus pratiques à transporter.
  2. Que j’évalue, les bons jours, à 5000 personnes en France, à tout casser.

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