La rugosité du monde

octobre 6th, 2017 § 3 comments § permalink

J’ai appris par hasard et en retard la disparition de Philippe Rahmy le 1er octobre. Je déplace ce texte du 23 août 2013, qui traite de Béton armé.

 

Philippe Rahmy, Béton armé • Note de lecture

Qu’est-ce qu’écrire, sinon s’extraire du réel et s’adonner à la passion de survivre ? Il y a plusieurs manières de survivre. Je songe à Michel Ohl, incidemment, qui a fabriqué son œuvre en dépit de sa vie, ou encore à Matthias Zschokke qui, lorsqu’il décrit Berlin, raconte que ce serait pareil ailleurs — qu’on n’a pas à se plaindre en somme. C’est la difficulté de parler des textes de Philippe Rahmy : jamais céder à la condescendance facile, jamais à la sollicitude feinte.

Philippe Rahmy est un écrivain vorace. Il ne craint pas de répondre positivement à l’invitation de se rendre à Shanghai par l’Association des écrivains de la ville. Le péril ce n’est pas la ville, et sa violence, et son mouvement, le péril ce n’est pas le voyage et le dépaysement, non : il évolue dans la ville comme un poisson dans l’eau. Plus laborieux les repas officiels, les discours, les empreintes politiques furtivement lâchées.

Ce livre est donc, à la faveur de ce voyage, l’occasion pour Rahmy de fouiller sa propre histoire et son rapport à l’écriture : cette difficulté d’être au monde que la maladie oblige mais qui n’est jamais décrite de manière mièvre ou pathétique ; bien au contraire, Philippe Rahmy décide que cette singularité sera sa force et lui procurera l’énergie nécessaire.

Voyager aussi loin me donne un aperçu de que serait vivre toujours. Regarder la ville me fait du bien. Chaque immeuble est une porte, chaque rue un fossé noir. Nuit profonde. Je ne pense à rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas à cause du temps qui passe. Nous vieillissons à cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous. J’allume une cigarette […] Je reste perché au bord de ma fenêtre. Les camions de la voirie se sont mis en action. Je ferai tout pour survivre aux gens que j’aime. (24-25)

Car la mort est en effet présente dès l’abord, mais non affrontée, plutôt accueillie comme une donnée fondatrice (la mort du père), et acceptée comme telle, inhérente.

Quelle place faire à la mort en soi pour écrire ? (57)

La mort ne s’oppose pas à la vie. Elle la prolonge sur un mode mineur.

La mort n’est que la vie ralentie. (29)

Et écrire en serait comme la béquille ou le véhicule. Le voyage ainsi offre une réalité qui par retour nourrit son expérience propre.

Une névralgie derrière l’oreille. vertiges. Nausées. Mon corps est un alliage de ville et de parole. Il se fissure.

22 heures. Une main furtive glise un prospectus de call-girl sous la porte dema chambre. Une réalité sordide, un souffle d’air, une forme de grâce. L’image de ce que pourrait être la vie sans l’écriture. (135)

Cette réalité très crue, l’auteur s’y est confronté très tôt. Il réitère ici ce heurt au monde du dehors. Le passage du discours de la présidente de l’association-hôte est à ce titre exemplaire. « Je me tiens à quelques mètres de ce corps. Il me fait l’effet d’un bel animal plein de sauvageries et de saletés abominables » et plus loin : « Les hommes de l’assistance sont pendus à ses lèvres. Je suis comme eux. Je la dévore des yeux. » Et le heurt revient. « Je pense à l’encyclopédie de la sexualité que m’avait offerte mon père, inquiet de voir son fils hantdicapé montrer si peu d’intérêt pour la chose » (chapitre XVII).

La réalité très crue, ce sont aussi les prostitués des hôtels (147), les corps offerts à l’avidité de ce qui croit prendre.

Nuit. Quartier français. Terrasse de bar. Une prostituée assise à califourchon sur un type roux. Ils dorment. Sur la table, des bouteilles de bière, un pot de Nivéa ouvert. L’homme a joui, sa verge pend entre ses cuisses. Ces amants d’occasion sont détenteurs d’une vérité qui existe envers et contre tout. La beauté étrange et fugace des lézards collés à l’envers des ponts. (191)

Je ne sais pas voyager ! Cette idée me tombe dessus comme je finis ma soupe. J’ai taché ma chemise. Je ne sais pas voyager […] La vérité est que le monde s’offre à ceux qui n’en attendent rien. Il se livre avec simplicité, juste là, au bord du trottoir, sans le support de la lune ou des violons, sans le support de la littérature, au fond d’une ruelle, et c’est alors tout le banal qui fleurit sur un morceau d’asphalte. (73)

Le livre superpose la visite de la ville et les paysages et scènes qui s’y déroulent (« Ils façonnent un monde dont celui-ci est l’ébauche »), des souvenirs plus ou moins anciens et le condensé de ces deux voix sous la forme d’une réflexion sur l’écriture. Ce livre très dense se lit d’une traite ; les paragraphes s’enchaînent. Il s’apparenterait à un genre dont on ne connaît pas beaucoup d’exemples équivalents, sinon peut-être le récent Paradis entre les jambes de Nicole Caligaris. En quoi l’écriture s’interpose comme mystique ou comme éthique entre la singularité du sujet et la rugosité exubérante du monde1. Sans doute que les impasses avérées de l’autofiction, la dématérialisation progressive du réel et la l’accélération aveugle de nos vies, ont contribué à faire émerger ces nouvelles formes critiques littéraires.

C’est très clairement indiqué : « Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. » (46) et poursuivi.

Le plan d’une ville est une coupe du cerveau de l’humanité. Les lieux qu’il montre, les place et les boulevards, ces espaces de réalité tangible sont aussi ceux où se produisent les choses qu’on ne voit pas, les baisers qui s’échangent sur les quais, les rats crevés dans la ruelle ou le flot tumultueux des pensées sous le masque des visages. Cette pulsation de la matière se perçoit partout à Shanghai. La ville est traversée par un remous sensuel et magnétique. Le désir qu’on pouvait éprouver devant un corps nu se porte soudain, complètement déboussolé, sur les éléments du paysage, sur l’angle d’un mur, la couleur d’un taxi, ou sur des scènes de rue banales comme une cannette de limonade qu’un coup de balais fait tomber du trottoir. Cette dérive de l’émotion creuse un vide en moi. Je ne cherche pas à le combler. je laisse courir mes yeux, je les laisse jouir au loin.

[…] Plus je décris Shanghai, avec mille précautions et scrupules pour ne rien oublier, plus cette vie intérieure augmente et submerge les beautés du dehors. (55-56)

Dans le cas de Rahmy, cette expérience se traduit en une dissolution dans le collectif, jamais compatissante mais qui relèverait d’une acception forte de l’amitié.

« Qui refuse sa nuit, vit en aveugle. » J’écris cette phrase dans ma main. J’ai bu. Je ne connais pas ce quartier? Je n’ai plus d’argent. Je suis perdu. Je suis heureux. Je suis chinois. (81)

Ou plus loin :

Je n’ai pas de ville natale. Le peuple est ma demeure. (170)

Cette dissolution-assimilation procède par une relative distanciation du sujet hors de toute lamentation, mais plutôt comme une forme d’assomption de la distance qui caractérise toute réalité — à commencer par ce truc flou qu’on appelle le réel, augmenté de ce contenu labile et poreux qu’on nomme moi, identité ou individu. Impression de ratage ou de rouerie qu’écrire, sans doute, peut redoubler. Spécialement dans un monde grouillant comme la Chine. On nous raconte des salades.

Tout le monde hurle. Tout le monde porte une chemise blanche. Tout le monde fume. Les carosseries se touchent. Les chromes brillent. Les klaxons carillonnent entre les immeubles. La ville est un couteau en équilibre sur la pointe.

Là-bas, au bout de l’avenue, la fenêtre de ma chambre est allumée […] Les choses continuent d’exister quand nous ne sommes pas là […] Ecrire. Que sont les livres sinon la chambre vacante d’un écrivain parti en voyage dans ses histoires ? (70)

Ces histoires qui choisissent d’investir d’improbables billes pour se raconter (65), c’est ce qu’avec grâce, celle du singe pendu au bout d’une liane, ou du singe enfermé dans le zoo, désigne ce livre qu’il me faut à présent arrêter de piller et de maladroitement paraphraser. Cette grâce du doppelgänger (double absent, ombre ou primate), Philippe Rahmy la résume en évoquant le fameux rhinocéros de Dûrer ; celui-ci en effet « a fait ce que font tous les artistes : il a caché ses sources, fait passer son travail de copiste pour une pure vision. » (51)

Où l’on reprend la sente périlleuse sur la crête, qui est celle qu’on préfère, celle qu’on voudrait à jamais parcourir. Celle qu’au besoin on ne quitte plus. Celle qui peut-être nous est dévolue et dont on peut dévier. Ce faîte inconfortable qui nécessite que jamais on ne puisse longuement se poser, sous peine de faillir, de chuter d’un côté comme de l’autre : le réel opaque, la fiction délirante.

On progresse avec difficulté sur ce fil, on n’a pas d’autre choix qu’avancer. On se rend à l’aventure. On s’abandonne à elle. La tête vidée. (Je laisse volontiers la fin du livre au lecteur.)

Il suffirait de s’installer dans une vielle, n’importe laquelle, pourvu que son murmure couvre celui de l’esprit. Il suffirait d’attendre comme quelqu’un qui serait assis dans un immeuble en feu. Se laisser dévorer. on n’écrit jamais que sur des cendres. (195)

  1. Ce pourrait être une définition positive de la violence.

Lasagnes • chapitre 2

septembre 18th, 2013 § 0 comments § permalink


Chapitre 2


CF est langoureusement perdu dans les méandres de la VH, son regard figé en un point de la mer, comme arraché très lentement un tissu d’un barbelé. C’est la montée vers les hauteurs résidentielles, ces spaghettis (ou ces viscères) jetés à qui mieux mieux sur les montagnes, contraignant bus et humains à d’infinies précautions physiques et à de très nombreux changements de points de vue (désorientations) — à l’exception de la mer.

Son barbier en effet est tout en haut, plus proche de n’importe quelle créature divine que n’importe quel autre habitant.

C’est l’œil enchevêtré comme un œuf lâché dans les ferrailles des grues sur le port, toutes petites à cet instant, que vibre le cellulaire de Carlos Futuna.

Rebaptisé par ce dernier “Spin” pour une raison que Spin — légalement onorevole Siro Marstrutto — lui-même ignore, le journaliste savait déjà que le traducteur était revenu. Comment, on ne le sait pas, ses sources étant tout aussi nombreuses que discrètes. Des ombres égarées parmi la plèbe de la Ville Humide.

Son œil récupéré par l’écran, Carlos Futuna lit ces mots : Salut l’Ancêtre. Grand pastis Magasins. Tu me contactes. SM. L’ami savait en effet l’intérêt de CF pour les histoires glauques qui mangeaient le ventre de la ville basse (v.b.) et surtout qu’il n’avait pas peur, lui, pour des raisons apparemment littéraires, d’aller capturer des faits directement sur le terrain, allant jusqu’à mettre en scène de véritables rôles pour les besoins de l’enquête. Cela pouvait l’occuper des jours, et les compte-rendus qu’il faisait lors de soirées passées sur la terrasse du journaliste, passablement mouillées de grandes rasades de Nero d’Avola, permettaient à ce dernier d’écrire de bons articles, peut-être les meilleurs.

Marstrutto travaillait pour un journal indépendant en ligne souvent pionnier en matière de révélations de scandales politico-financiers. Le contexte industriel du port regorgeait d’histoires sordides dont une armée de journalistes, ou plutôt une poignée de journalistes secondés d’une armée de stagiaires précarisé(e)s faisait ses choux gras.

Le bus cahotait, semblait crachoter ses glaviots de passagers, mais chaque station comportait son lot de nouveaux venus, laborieux commis, ménagères chargées de cabas, étudiants en goguette, vieillards sapés de dimanche, tandis que Carlos Futuna éteignit le téléphone. Il était tout à sa barbe.

Il descendit un arrêt avant car il voulait marcher un peu, au risque de détremper encore sa chemise blanche, et contempler d’ici la ville, il n’avait pas eu le temps de mettre encore les pieds ici. Il y avait également un petit bar-tabac-lotto où deux serveuses, enfin surtout une, lui plaisaient. Il pensaient qu’elles étaient lesbiennes, toute la journée dans cet estanco à se contempler les piercings et tatouages, mais on ne sait jamais. Et puis rien empêche, le désir est aveugle.

« Salve.
— Ciao !
— Capucc’.
— Un cappucino !

— E ‘na focacc’.
— Ma prego ; prendi pure. »

Le journal ne parlait pas de fait-divers particulier concernant le port, les informations de Spin devaient être de toute première fraîcheur. Il lisait machinalement en gobant les cuillères de crème de lait, et finit comme à l’accoutumée par son horoscope dont la meilleure phrase (tous signes confondus) semblait avoir été écrite pour lui : Non tutto è da rifare. Bien. On peut garder quelques trucs pas mal, mais tout le reste est à balancer aux orties. Ça tombe bien, ce n’est pas ce qui manque par ici, les décharges sauvages, les friches ou les poubelles.

Comme son esprit voguait librement, CF se dit très sérieusement et avec aplomb qu’en ce qui le concernait la question n’était pas

Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

mais plutôt

Pourquoi rien plutôt que quelque chose ?

Car il est vrai que Carlos Futuna est insatiable. Après une deuxième striscia de focaccia, Carlos Futuna salue les deux jeunes femmes, se demande s’il fait un clin d’œil à la plus menue des deux, puis se rappelle qu’il ne sait pas bien faire les clins d’œil, alors il sourit et le résultat est une grimace. Fort mécontent il quitte le bar-tabac-lotto et retrouve le barbier qui lisait justement le même journal local, enfin surtout son horoscope. Lorsqu’il entra, il dit pour le saluer : Sai che non tutto è da rifare ?

Carlos Futuna fut pris d’un grand, d’un moiteux, d’un exorbitant vague à l’âme.



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Lasagnes • chapitre 1

septembre 4th, 2013 § 0 comments § permalink

Depuis

Première partie
La ville humide

Chapitre 1


La ville dilue ses lumières dans un reflux de brume.

La chaleur s’est invitée jusque dans la petite pièce qui sert de bureau dans la Ville Humide (VH), et les persiennes n’y tiennent plus, se tendent comme passementerie sur les sens, prêtes à éclater. Se concentrer sur un texte dans ces conditions, avec un moustique toujours plus hardi, et une radio oubliée ailleurs dans la rue, tous deux déjà insistants, devient de plus en plus difficile. Ardu même, depuis qu’il sait qu’elle, T., est de retour en ville. Un texto simple, laconique :

Ce soir : Lasagnes.

Un texto devenu texte, réduit à sa simplicité, mots mais surtout rythme et ponctuation — et Carlos Futuna est très sensible au rythme et à la ponctuation. Il retourne le texto (comme jadis on le faisait d’une lettre parfumée), le hume mentalement et l’emprisonne dans un recoin de son cerveau. Stasera : Lasagne. Tonight. Lasagne tonight. Laconique mais éblouissant, le message porte toutefois assez d’imprécision pour tirer sa laisse au cou du traducteur : Où ? Quand ?

Carlos Futuna a déjà mangé cette fois, il ne se pose donc pas la question de savoir s’il reste de la viande hachée au frigo ou s’il faut trouver du vin à offrir. Du vin il y en aura toujours à porter de toute façon.

Retour à la traduction de Wordswrige, le travail du moment. Perturbée par l’aiguillon du message de T.

Et Jerry revint à la villa, la découvrit vide. Suzan avait fini par quitter les lieux. A peine étonné par son manque d’émotion, Jerry se déplaça jusqu’à la bibliothèque afin de vérifier quels livres auraient disparu — elle aurait emportés.

Lasagnes ce soir. T.
T.
T., T., T.

Apporter un livre oui, cela pouvait se faire, une dernière publication, voyons voir, depuis quand déjà. Un mois, deux mois ? Déjà. Mais un mois, deux mois, seulement : pas de publication. Du vin alors. Et quelques atours présentables. Pas beaucoup sorti, pas très bronzé. Maigri. Avachi un peu, entre le risque de sciatique et la fatigue, oh putain les cernes. Je vais effrayer. Vieux morceaux, bidoches, ah putain, T.

Ce soir : lasagnes.

Jerry revint à la villa, la découvrit vide. Suzan avait fini par déguerpir. Peu étonné par son manque d’émotion, Jerry se plaça devant la bibliothèque et l’inspecta afin de vérifier quels livres auraient disparu — quels livres elle aurait emportés.

Elle n’en avait pris aucun, à première vue. Cela pouvait également signifier qu’elle pouvait revenir et déjà des châteaux en Espagne, des hallucinations.

Elle était partie. Plus de sac, plus ses affaires, à part quelques bricoles et une culotte oubliée dans le lit cette nuit.

Ce soir : lasagnes.

Une image lui revint, cette dernière nuit avec Suz, avec T., celle de quand déjà, un mois ? Deux mois ? Des mois et ses dégâts collatéraux qui se comptent en jours, en heures même. Le voyage, le retour à la terre, la reprise des tâches quotidiennes. Cette dernière rencontre, mais dans la Ville Sèche (VS), qui avait tant compté pour eux, et s’était à présent effilochée dans un remugle de souvenirs et de paroles égratignés par les jours, comme des taches grossissant ou des mauvaises herbes, venues gâcher la pièce de rêve qu’ils avaient bâtie en une nuit.

Les voix de la rue ou des voisins, le bruit de la radio ou le vol du moustique, étouffés sous la musique qui enflait progressivement (She’s so heavy) et la machine mentale à présent débridée (il revoit ses seins, revisite de sa main l’entrejambe crépu, mais aussi son sourire, le whisky qu’ils avalèrent, les livres qu’ils lurent à voix haute et dégageant pratiquement toute la bibliothèque — il les balançait négligemment par-dessus son épaule), tout ce cadre sonore s’estompait, il devenait lui-même couteau, tranchant le jambon en deux.

À première vue, elle n’en avait pris aucun. Cela pouvait également signifier qu’elle pouvait revenir et tout de suite des châteaux en Espagne, des hallucinations.

Elle était partie. Plus de sac, plus ses affaires, sauf quelques bricoles et une culotte oubliée dans le lit cette nuit.

Il s’assit dans le fauteuil de droite (celui-là même) après s’être versé un verre de vin très rouge, presque noir. Il dévida le regard, calfeutra toutes ses pensées bien à l’abri du réel, et se mit à siroter méticule

Il songea au mois écoulé, tous ces déplacements et glissements afférents, toutes ces paroles suspendues, et une fatigue bien façonnée de briques épaisses, soigneusement agencées dans ses membres. Serait-il prêt ? Savait-il seulement ce qu’il voulait ? Sûr qu’elle demeurait présente dans le brouillard de sa tête, ou à fleur de peau, une chimie furtive, puis les distances, oui choisies, oui assumées, mais. Mais se rappelle-t-vraiment de quelqu’un ? Le souvenir est-il encore pertinent ? Le souvenir est un récit, il pense ; sera-t-il assez brouillé pour se perdre, sera-t-il assez honnête pour ne pas le seconder d’ornements fumeux et de fioritures inutiles ? Pour ne pas être contrariée, la rencontre doit être fugace.

T. lui procurait pourtant tellement d’énergie, et surtout l’occasion de constater qu’il n’était pas tout à fait mort, passé de l’autre côté, celui des Gens. Elle ne pouvait revêtir cette responsabilité. Et puis tout le reste.

usement son verre. Il s’endormit peut-être, n’en fut pas bien sûr, et les images qui lui vinrent formaient-elles un songe ou la simple discontinuité du monde ? Il resta longtemps immobile, si bien que le jour se coucha, et si bien que le jour se leva à nouveau, alors qu’il était planté encore sur le téléphone qu’il fixait regardait fixement.

Soudain il n’y eut plus personne à la maison.



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Lasagnes • pseudo-chapitre 1

août 24th, 2013 § 0 comments § permalink

Depuis

Pseudo chapitre 1


À chaque fois qu’il s’installe à sa table de travail, c’est avec de grands projets dans la tête. À chaque fois qu’il ouvre son cahier Clairefontaine® 14,8 x 21 petits carreaux, et qu’il a inscrit le titre d’un nouveau grand projet, il regarde fixement la miniature punaisée au mur, peut-être un tableau de Delaunay, ou une fille qu’il a croisée sur Facebook, et dont il a pillé des photographies le compte, ou encore la mer, et il regarde fixement peut-être légèrement derrière, ou légèrement en arrière de ses yeux, et il se perd dans ce paysage. Il se lève brusquement, il va se chercher un bocal qu’il remplit d’eau, il boit goulument.

Il revient vers sa table de travail.

Il se plante fermement devant elle.

Il ferme le cahier. Puis il décide qu’il a faim.


*

Carlos Futuna n’a pratiquement qu’une passion, qui est celle de satisfaire ses besoins fondamentaux (“rédhibitoires” dit-il mais on entend “inexorables”). Ceux-ci sont de trois ordres :

  • les besoins nutritifs
  • les besoins sexuels
  • les besoins de la langue

Si le premier est a peu prêt satisfait dans la majeure partie des cas, le second demande plus de concentration et de préparation, et se trouve souvent happé par le troisième qui, en un sens, et de surcroît, comble les deux premiers.

Carlos Futuna est traducteur, et se présente souvent en détournant l’adage ainsi : Traduttore distruttore ! Il pense que si le critique est un auteur raté, le tracteur est un auteur redoublé, un méta-écrivain dont la technique et l’art le placent au sommet de la hiérarchie des soi-disant gens du livre.

Incapable de rester très longtemps en place, sauf quand le texte retors vient vriller sa nuque, Carlos Futuna oscille comme un pendule (et plutôt régulièrement) entre différentes villes dont il a le secret, dont une capitale européenne et un port méditerranéen. Il n’est pas utile ici d’en dire plus.


*

Il n’aime pas quand il agit ainsi, mais il le fait parfois : il interrompt tout, subitement, puis descend dans la rue, puis descend la rue pour atteindre la petite place où son téléphone est en mesure de capter le réseau, et il attend vingt secondes dans l’attente bouillonnante d’un message de Toi.

Il peut faire ça vingt fois par demi-journée.


*

Entrer dans le texte à traduire, cette masse organique, nécessite tant de précision et d’investissement personnel que cette seule activité lui suffit souvent pour se considérer la plupart du temps sinon comblé, du moins trop éreinté pour susciter d’autres débordements.

Estimant que l’essentiel de l’expérience du monde transite par la langue, cela suffit dans la plupart des moments à patienter une issue généralement funeste. Il est vrai que parfois cette sagesse est déroutée par un fumet de poisson à l’ail ou la peau satinée d’une femme, mais ceci toujours après que le travail commandé est rendu en temps et en heure.

C’est ainsi qu’il s’autorise relativement régulièrement, dans l’une ou l’autre ville, celle d’eau et celle de poussière, à errer dans leurs rues plus ou moins mêlées, dans son esprit, à la quête d’un vide à nourrir, les troquets de l’une valant bien les putes de l’autre, qu’importe, ce que peut retenir détenir détonner un corps est plus infini qu’une nuit noyée d’étoiles.

C’est vrai que c’est putain beau, une ville, la nuit, on n’a pas besoin de chevaux à traîner pour en convenir. Et marcher dans les rues vidées de leur décor d’humain fait naître un sentiment d’inadéquation si fort avec le reste de ses semblables qu’il en viendrait à bout par la marche seule, au hasard, à scruter les murs tagués, surveiller ceux qui le suivent, et humer les chaleurs descotchées des pavés par le roulement fatigué de ses pas.

Puis il arrive au bout, la mer ici, une voie rapide là, mais c’est toujours du flux ou du fluide, une matière grasse et mystérieuse qui incite, à la manière d’une tambouille noire de jazz, à chercher un peu de chaleur dans un repli de peau suintante, tous pores avides de désir, ou dans le grumeleux d’un plat épicé de légumineuses ou de céréales à sauce de viande faisandée ou de poisson.

Après cette journée de pluie, peu productive, par exemple, ce désir point ses tétons et, rebroussant chemin, Carlos Futuna orne déjà son théâtre d’effluves avinés.



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Lasagnes • Prologue

août 21st, 2013 § 0 comments § permalink

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Prologue


Les jours de pluie, le traducteur Carlos Futuna luttait très fort contre le sentiment de vanité et l’inutilité de tout cela : Amour, Traduction, Argent, et se demandait s’il n’était pas plus constructif de se taillader les veines dans un bain bouillant accompagnée d’une fille aux petits seins, intelligente et pleine d’esprit.

Mais la seule pensée de se baigner avec elle, nue, provoquait chez lui un début d’érection qui venait brouiller ses idées noires, d’autant que le kébap en bas de chez lui exhalait ses odeurs de fritures ; Carlos Futuna décida qu’il avait rudement faim et descendit chez Peppo chercher une salade de poulpes au citron.

C’était un jour de pluie.



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Stefano d’Arrigo • Horcynus orca • Le trouble des femmes

mai 1st, 2013 § 0 comments § permalink

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Dans le cadre d’un projet d’écriture de haute volée, Féroce, fomenté avec quelque éditeur où l’herbe ne repousse pas, je me lance à corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l’hénaurme livre de Stefano d’Arrigo, Horcynus orca (1975).


Long passage où ‘Ndrja Cambrìa entend et écoute la troupe de femmes assoiffées de sexe qui se plaignent (c’est le tribolò) de la perte des feriboîtes, les ferry coulés par la guerre et qui leur permettaient entre autres de traverser le détroit et de transporter leur contrebande de sel. C’est un chœur ininterrompu de mille voix mâtiné de mille langues. En le traduisant, j’ai pensé aux femmes entre elles dans l’usine où j’ai grandi. L’accent, la vulgarité, tout un monde porté par lui-même, qui me parvenait par bribes, et qui était vivifiant (et qui est bien mort).


« Moi si vous permettez, je parlerai de moi devant toutes, moi. Moi sur le Scilla, une fois, je m’accoudai au pied d’une échelle de la sallemachine. Me tenais là absorbée dans mes pensées, à un certain moment, j’ai senti qu’on me manipulait par derrière, avec tant de manières de main, de tact et de galanterie, que je n’ai aucun scrupule à vous le dire, ipsofacto bienvolontiers j’ai concédé, muet lui et muette moi. Le temps ensuite d’arranger mes plumes, je me tournai et au pied de l’escalier je ne vis personne : j’entendais par contre le bruit des pistons, et étrange que c’est-à-dire, je me rendis compte comme je ne l’avais jamais entendu auparavant, ce tfoufou tfoufou. Montée la fois suivante sur le Scilla, je m’isolai tout de suite et j’allai et me plaçai à nouveau dans ce petit angle méconnu, peau à peau contre les pistons qui soufflaient l’air chaud par en-dessous : chose où jamais je n’ai senti la curiosité de le voir en face, motoriste ou machiniste, qui que ce soye. Le phénomène se répéta telle quelle la fois d’avant. Et puis ç’a duré, la curiosité s’en était allée et m’attirait l’étrangeté du comme pour dire pourparlé silencieux. Mais si je faisais gaffe au bruit des pistons de la sallemachine, le pourparlé n’était plus muet : au point que me traversa l’esprit que qui prenait plaisir avec moi c’était pas un bonhomme, mais c’était le Scilla lui-même. Pensez, me venait à l’esprit que cette éperonite de sallemachine se trouvait au milieu d’une broussaille enchantée, de tôles et de bois, avec arbres châteaux cheminées ponts ; et dans la saloperie il y avait le charme d’un fameux féminaire, un, rendez-vous compte, comme cet acteur-là, celui avec les pattes en pointe, qui s’appelait Rodolfo et lui ont mis le truc de Valentino pour dire le courage qu’il mettait dans le service. Tfouffou tfoufou faisaient les pistons et m’assourdissant et qui ne pouvait pas être enchanté sinon un féminaire, un spertissime du hahan hahan ? Alors toujours à mon fil, à peine je me posais dans la foutue recointe habituelle et l’autre jaillissait forme humaine et m’enfilait. En vérité, le charme se rompait si j’imaginais etcomment etcombien il me désirait. Certes, aujourd’hui, cette mêmemoi, m’écoutant parler, je me dis : un milletunenuit de ce qui te passait par la tête. Oui, mais, le fait était, le fait réel était qu’une fois le service à moi rendu, je me tournais et ne voyais personne : et puis j’entendais le bruit des pistons et je m’impressionnais, je me tremblais de partout, et je fantaisiais comme ça ne m’était jamais arrivé avant, quand ne me frappait même pas l’oreille ce fracas de tfoufou tfoufou, de pistons dans les cylindres, avec leur va/vient masculinet. Mais je me disais : qu’est-ce que foutre tu vas bien lui chercher ? La carte d’identité ? En plus, étant donnée la solitude de cet escalier, je pensais : je peux profiter, c’est une cachette idéale pour le sel, ni gendarme ni police ne viendront jamais ici. Fut ainsi, et par un grand bordel de transbords, j’ai fait un voyage et reçus deux services du très galant Scilla. Je montais à bord du ferriboîte et je planais, vent en poupe, montée à bord de la crigne masculine. Et maintenant pardonnez-moi si je me la raconte avec le Scilla. Toi comme une autre. Scilla comme un autre. Ah ! oui, chacune de nous, si on s’interroge sans fard, a des histoires comme ça. Chacune de nous, à sa manière, se le fabrique son petit cinéma de crinière. Chacune de nous s’empourparla avec ces valentins de bois et de tôle, avec l’écume fraîche de dehors et le piston chaud de dedans. Ah ! oui, chacune de nous a de ces secrets avec le délit et le profit, entre échelles & sallemachines & wagons & quais & ponts & proues & poupes & portails & manœuvres & tampons & tfoufous des pistons. A chacune de nous il a semblé peut-être que ça n’arrivait qu’à elle seule cette espèce de d’enchantement et c’est pour ça peut-être qu’elle ne le confiait pas même à l’amie la plus intime. On avait peur qu’à en parler se rompe le charme et le follet au lieu de se manifester à soi dans cette espèce de recointe de ferriboîte, à telle coursive et telle heure, il ne jaillisse à une autre dans un autre angle insoupçonné. Ah ! oui rare on le surprenait en face celui qui nous rendait le petit service. Le beau pour nous, c’était que la chose, il la commençait et la finissait, dans le ventre de ces amis fumants. Ils étaient quoi pour nous ? Scilla, Cariddi, Aspromonte ou Mongibello, qui se personnifiaient, tous cachetons cachetons. Qu’est-ce qu’on s’en foutait de l’aspect, de qui c’était la figure. Maintenant il suffisait qu’on demande à un ferriboîte de nous donner les signalements et de nous faire reconnaître. Le tfoufou tfoufou pour nous, c’est ça qui comptait, c’était ça la carte d’identité, le tfoufou tfoufou des pistons. Marin ou commis voyageur, chef de gare ou chalutier, qui les calculait pour ce qu’ils étaient ? l’une de vous, par hasard, s’en serait prise à un en particulier ? Le doute restait, peut-être que c’était le même ferriboîte à chaque fois qui nous abordait sous la forme d’un chef de gare, d’un commis ou de quelque passager obscuré ? Puis enfin, un acte concret, on pouvait nier ? la dépouille était de qui le savait mais le tfoufou tfoufou, oh, celui-là, était de la machine, avec le numéro de série. Ah ! Certes ! Certes ! Et sinon, comment c’est possible qu’un quiquecesoit, un qui une fois débarquées, même payées à prix d’or on n’aurait pas daigné, et là-dessus, au contraire, à bord de la crinière, nous faisait toucher le ciel du doigt ? C’était là tout son mérite ? son tfoufou tfoufou à lui ? C’était le ferriboîte, rien à redire. Le premier qui captait s’illusionnait à nous refaire le coup, mais pour nous c’était le ferriboîte qui faisait naître chacune des sensations : et qui pouvait lui résister, au tfoufou tfoufou qui nous saillait comme un âne et nous descendait jusqu’à l’ongle du pied ? Hein ? Qui ? La preuve qu’il suffisait de se mettre là, au milieu de la sallemachine… Et tfoufou tfoufou. Même debout, les jambes ouvertes. Et tfoutfou tfoufou. Desorteque la chaleur et l’air vaporeux on se les sentait s’ébrouer là-dessous. Bouffées, bouffonnées. Entre les jupons. Cuisses cuisses. Et nous à faire des suggestions, spontanées séduisantes, qu’un grand féminaire nous adoube. Nous vulcanise par en-dessous. Ça pour dire de l’intensité que c’était. Presque amourachement. Presque épouses et presque maris. Et ça pour dire comme on se sent comme autant de veuves. Sans ferriboîte, à présent nous on se défleurettise. On va, folles fades. Vraies dérélictes. Piedagile on nous disait. Maintenant femmes gitanesques, on nous dira. Maintenant que vraiment on vagabonde. Maintenant qu’on prend par endessus plutôt que par endessous. Du côté tors, torve. De ce pas où le jour nous sortira ? Ah guerre, guerre scélérate, ça valait tant le coup de faire de nous chair à canon, vu que tu as fait de même avec les ferriboîtes ? Ah guerre, guerre, à nous qui nous battions la coulpe déjà, tu nous as ruinées, tandis qu’à qui mérite, qui sait… Guerre ? Qué guerre ? La guerre dans l’esprit de cette grosse tête1, la guerre qu’il s’est inventée lui. Sa guerre nous a ruinées, à nous.»

  1. Mussolini

La voix nue

septembre 14th, 2012 § 0 comments § permalink


Maire Simon. Les pieds nus. Note de lecture

Le genre de l’intime est l’un des plus difficiles à faire vibrer sur une page — mais il convient parfaitement au récit. Au récit en tant que genre, je veux dire, c’est-à-dire : qu’écrire touche au désir, comme à l’angoisse ou à la folie, bref ce que tentent de tenir quelques pages reliées dans un petit parallélépipède très serrés, très carré, très circonscrit, c’est toute l’exubérance du monde.

Monde, au fait, quel est-il, quel pourrait-il être ? Quel pourrait être un monde dans lequel l’être aimé disparaît, a disparu ? Ce monde est impossible et c’est ce monde-là que Marie Simon cherche à nommer ou à désigner au travers de pages frappantes de retenue et de puissance.

Spectaculaire : non pas dans le sens d’une intimité dévoilée — et de l’obscénité qui en découlerait, mais spectaculaire dans le sens de la remarquable construction chorégraphique, a-t-on envie de dire.

Au moment où l’impossible fait irruption dans cette histoire simple : un homme, une femme, leur amour ; l’homme disparaît ; au moment où fait irruption cette mort (qu’il faut encore décrire, circonscrire), au moment où l’impossible vient recouvrir le récit de sa poisse morbide, hiatus1.

Deuxième partie, déjà. Toute la première est là pour poser le cadre, pour décrire la solennité et la complétude de cet amour. De la rencontre, de l’apprivoisement, de la jalousie peut-être (dit-on ça et là). Mais peut-être pas.

Avant nous étions trois à nous disputer ton amour. Je ne sais comment j’ai réussi. Peut-être que ce n’est pas moi. Elle a disparu ou tu l’as quittée, ou elle est partie. Je ne sais plus. Je savais que ça arriverait. Reste à trouver ce qui nous sépare encore. (24)

Et plus loin :

Très vite, elle n’est plus là. Cassée dégagée, partie. Sortie. Est-ce qu’elle nous aliés ou séparés ? Tu es là maintenant. Reste la mer. (36)

Le hiatus était déjà désigné, la construction est habile, et peut-être effectivement que ce n’est pas elle :

Tout est en train de filer et je dois fixer en même temps ces choses ce début le matin la soirée — je me disperse mais je sais que je dois les mémoriser — laissez-moi connards connasses — je suis seule.

La narratrice, l’amante, l’aimante, est seule, et seule depuis le début du livre, c’est-à-dire depuis le début. Tout l’art et la tâche, difficile, sera de rendre la mémoire, l’hommage rendu à son amour disparu, Quentin, marin de son état (voir la litanie des « Mon mec… », p. 43-47).

On est déjà surpris, désorienté peut-être, par la simplicité de cette situation : il est marin, il disparaît en mer. La mer a pris l’homme à la femme (son épouse) qui l’aime. On est ensuite touché de la sincérité du texte. Et de sa (sans doute, inhérente) violence.

Cet amour débordant qui opère sur la narration même.

Je chantonne je suis ton seul livre je suis ton seul livre. Parce que je n’aime pas ce que tu lis. Ou que tu ne lis pas. D’ailleurs tu ne lis pas. Tu vois, je suis ton seul livre. (24)

C’est qu’un monde se brise, et avec lui cette unité.

Obnubilée par l’amour — ce qui n’est pas un reproche ici — cette femme amoureuse s’en remet au récit. Or le récit ne l’entends pas de cette oreille. Il porte le hiatus, il a faim de séparation. Il est mer, lui-même, fatal, inexorable.

Je sais que c’est en train de filer je sais que je ne peux pas tout savoir me souvenir de tout que tout sera cher et rare très vite juste une chose juste une phrase juste une attends s’il te plaît dis-moi […] (47).

On ne résiste pas au récit. Et la phrase pas plus que les humains. La suite est d’autant plus touchante que la vérité de la mer (la vérité du récit) a parlé. Il n’y a pas d’issue possible, on ne peut lutter contre les vagues, la chaîne des évènements, contre le flux du récit.

Les pages de la seconde partie sont hantées. Bien que ce soit la vie, qui a été choisie (je ne resterai pas sans bouger, nous dit-elle), cette vie est fantomatique, elle est celle d’un revenant.

Parce que la mer loin, et surtout parce que je t’ai tenu contre moi, tout mouillé, tout vulnérable, tout pâle — mort. (99)

Il n’y a pas d’issue possible, l’amour se brise net, comme le récit de l’amour qui le porte. (Je suis seulement mal habituée, dit elle encore).

Puisque tu ne le peux plus, c’est à moi de te raconter des histoires. (91)

On cherche une autre lieu, on cherche un autre corps, on tente de se distraire, de s’occuper l’esprit. Mais ça ne marche pas. C’est toute la troisième partie qui en vérité revient toujours sur le passé.

J’espérais autre chose (112)

Et surtout :

Le temps ne passe pas.

C’était pourtant écrit, elle l’avait même dit, cette amoureuse, cette aimante excessive, c’est elle qui l’écrit.

En fait, je serai toujours ta femme. (56) Et la page suivante : Tu es encore MON mari.

Nous ferons ce petit voyage dans l’intimité. Pas d’indiscrétion pas de larmes pas d’invités. Rien que des remous et de l’iode. J’ai peur, mais je ne le montre pas. Tu dois avoir encore plus peur que moi. Toi et moi. Je serai près de toi, contre la boîte […] Ce sera bien presque. A un moment, on me l’a dit, tes amis se tourneront vers moi. Ça voudra dire que c’est maintenant. Et ce sera trop court. Je t’embrasserai, et encore. Encore ce matin, encore toi et moi dans le matin, devant l’eau. Tes amis regarderont ailleurs. Et puis ils te soulèveront et moi j’enlèverai mes chaussures et les tiendrai serrées contre moi et puis ils te mettront à l’eau. Ce ne sera pas triste, non, certainement pas. Toi et moi. Parce que nous nous reverrons, nous nous retrouverons et nous nous embrasserons, comme d’habitude. Ce ne sera pas vraiment fini. Tu es mon mari, j’ai mis une robe, et je t’aime. (67-68)

Pieds nus, pourquoi pas, pour dire que ça y est, on a passé le hiatus. Mais ce n’est pas ça qui compte, pour moi.

Je pense à une jeune femme qui aurait cherché dans sa vie les traces tangibles de ses rêves. Elle aurait écrit et, prise par le récit, aurait petit à petit, très subrepticement, sans s’en rendre compte le moins du monde, elle l’aurait quitté, ce monde, et ce monde : elle ; comme il est écrit dans Tristan et Iseult.

Moi aussi je voudrais que tu me racontes une histoire. (128)

Elle aurait touché par extraordinaire le rêve de sa peau nue, puis le rêve s’est évanoui, et tout le réel serait alors cette recherche, cette recherche insensée, éperdue, vers son amour disparu. Elle l’aurait cherché dans le sommeil comme dans la mort. Elle aurait écrit. Elle se serait, tout simplement, endormie. Elle se serait tue. Elle aurait attendu, puis écrit (145).

C’est en ce sens que la vie n’est qu’un songe, une fable mensongère, ou encore une histoire racontée par un idiot, comme le dit Macbeth2.

  1. On est sensible aux constructions, elles portent en elle une part d’esthétique.
  2. Clément Rosset, Le réel et son double (47).

Le grand bal de l’Europe (4-6)

juillet 31st, 2012 § 0 comments § permalink


Suite improvisée de passage à Gennetines pour le Grand Bal de l’Europe, évènement qui rassemble des milliers de danseurs de danses traditionelles européennes (« folk ») : mazurka, polka, polska, valse, bourré, chapelloise, tarentelle, fandango, sardane, rigaudon, quadrille, horo, gavotte, an-dro, serrinha, la liste est infinie. Une seule contrainte : une page par texte — et voir comment la contrainte peut être transgressée. En deux temps : et ici.


4.

La mouche, de ces mouches vertes dont on se méprend sur les goûts culinaires, Lucilia sp., dont les vers sont utilisés en asticothérapie pour nettoyer les plaies en ne s’attaquant exclusivement qu’aux chairs nécrosées, est posée devant sur la table (ces tales de fêtes de village qu’on doit aller chercher aux Services Techniques de la Mairie), la mouche d’un coup sec s’envole, un millième de seconde, son agilité n’a pas de mots, chandelle droite comme un I, puis revient se poser exactement au même endroit, comme si ce point précis de la table avait été marqué ; je vois bien que c’est le même, moi, parce que juste à côté il y a un petit nœud que le bois a fait. (Est-ce que l’arbre a conscience qu’il danse lorsqu’il évolue de la sorte, comme ces frênes sous lesquels j’écris, dans le vent qui vient annoncer la pluie, ou quand il craque et se tord dans la flamme qui le ravage et le mange, la flamme du feu de joie que tout appelle ici, n’étaient les panneaux redondants stipulant expressément l’interdiction de la moindre étincelle ?)

(Et puis est-ce que le nœud est apte à la danse, lui qui est la très sensible incarnation du liber qui se mélange, de la vie qui se noyaute et s’embryonne, et se rassemble, chignole inverse, spire goulue ?)

Les tables sont longuement lavées (et à grandes eaux !) de la nuit au matin et chaque matin l’armada de bénévoles rince (à grandes eaux !) et cire les parquets pour la nuit qui vient.

Les corps ébouriffés, dispersés dans le périmètre, visages effarés de fatigues et blancs, et de musique aussi, et du reste, engoncés dans leurs propres reflets, dans leurs propres replis Quechua®, exténués, reposés comme des pieux, aussi vifs que, à même le sol, et on installe par ailleurs la sonorisation, on graisse les cordes et affute les archers, on désécharde, la pénombre va venir ensevelir tout le paysage d’un voile nécessaire qu’on en finisse avec la lumière du jour et peu importe si la pluie, Lucien va retrouver Lucienne et Kévin Apollonie, les premiers bouchons sautent, cette mouche n’est plus qu’un souvenir, son geste de nerf saccadé, réflexe lui-même devenu danse, les branches du frênes accompagnent les nuages, les corps sont debout, peut-être moins pimpants, plus dressés, plus affairés, plus offerts encore, la foule est une pluie de bras et de jambes, les pieds choquent, les yeux envoient de lames qui ne tuent pas (ou alors qu’au travers de petites morts), toutes Méduses inverties, celles qui dépétrifient, qui animent au contraire les corps, la musique s’élance, le Centaure vient t’enlacer de ses bras musculeux, la musique abrutit, la danse enveloppe les parois (quelles qu’elles soient) et congèle toute douleur, qui ne sera qu’une écharde passagère pour du réel, la grande aiguille tourne comme tourne le cercle toujours plus épais du groupe, toutes les langues ne sont plus qu’un corps, il n’y a pas de limite, tu ne sais plus distinguer la salive de la sueur ni le sperme de la bière ou du cidre, tu tournes sur toi-même et tu fais se remuer la terre, tu tournes et tu tournes et tu tournes et tu tournes encore, il n’y a plus personne, tu gravites, épanouie, au centre de toi-même, tout le réel est ton satellite, tu es la reine ce soir, le monde est à tes pieds.

5.

Maintenant je prends conscience, oui, maintenant, et maintenant seulement, je prends conscience, oui, maintenant, je prends conscience du centre. Et même, je dirais, du centroïde. On était paumé, pratiquement au centre du territoire national, à mille lieux de la moindre petite frontière nationale. On était au fin fond du plus loin.

J’ai subitement pris conscience de cela, oui bien que j’entrevoyais, je cernais le problème depuis le début. Ma douleur m’avait-elle aveuglée ? Elle qui tirait toute la couverture à elle et réclamait tous les suffrages et les attentions ? Le décalage, le déséquilibre.

Le boitement. Trente-cinq années, de.

Trente-cinq années et le Grand Bal de l’Europe pour comprendre que c’est le boitement la solution. On ne sait pas sur quel pied danser ? Qu’à cela ne tienne. Dansons, et dansons sur les deux pieds. Peut-être la danse, comme la musique, mais enfin c’est le rythme, et puis là il est dedans, le rythme donc, peut-être ce déhanchement (ce manque d’équilibre, cet équilibre même) pour aller… droit ?

Non.

N’importe quoi. La danse ne fait qu’effleurer le problème. La danse ne s’occupe que de corps, elle se contrefout pas mal de savoir ce qui les habite. D’ailleurs ils l’ont compris, la plupart, ici. Pas comme toi à vouloir lutter contre la danse (impossible victoire à ce combat).

Ce n’est pas un festival de danse, c’est un marché aux bestiaux. Lorsque tu mets de côté les musiciens — leur cas est désespéré — , puis aussi les Anciens — qui viennent se leurrer à frôler leur jeunesse de place populaire et de lampion de la Libération ; lorsque tu écartes encore les pochetrons, les babos revenants émaciés, les curieux, les fadas, les enfants, les égarés ; lorsque tu enlèves les professeurs des écoles et que tu ôtes les professeurs du second degré,

reste la masse des corps brûlants, les vêtement de soie ou de lin (les beaux habits !), la jambière et le corset à n’en pas douter et peut-être les jarretelles, la chaleur fraiche de corps qui se cherchent, les bras qui tirent vers le torse et les cuisses qui font l’étau, tout ce qui vient aguicher les sexes, il est là au centre le centroïde, l’œil irrésistible des cyclones, tout paré grimé maquillé pour passer en là-dedans, et défaire l’approche depuis la danse de repérage (en groupe) à la chorégraphie du désir (en couple), où se parent les poitrines et se tendent les verges qui à trop vouloir percer succombent à leur propre méat, habile mélange de musique et d’ivresse, de rythme imposé à la salle comme à la nuit, le corps est autel et la grâce une étincelle et la communion est orgiaque et le corps est sacrifice offert à lui-même, et l’œil agrippe au moyen d’un écho et la mazurka et la valse, tu es ensorcelée, emportée et saoule de tourner où tu ne effondras qu’au coup de g…

6.

Et la danse créa la femme.

Car ici (comme ailleurs !) c’est un sujet rare et flottant, aussi élégant que hautain — et trop nombreux pour satisfaire tous — comment résoudre cette tragique équation — il faut en passer par là — il faut passer par elle — et tant pis si pour ce peu elle danse avec une autre, en patience — et la voilà à toi — et tu n’as qu’une seule tâche en ce bas-monde, lui faire tourner la tête, et pour ce faire projeter ce dans un double mouvent (centrifuge : tout autour du centre de la piste — la petite aiguille) ≠ (centripète : vers toi, vers le plus de toi , vers le plus intime de toi, là où et le dard de l’aiguille, et le désir, et le centroïde cohabitent), et cette tâche n’est ni simple ni donnée à tous, ni pas ingrate ni pas radicale, ni pas ridicule, ni même pas de la plus capitale exigeance,

la voilà dans tes bras c’est le monde à ses pieds que tu représentes et t’entêtes à lui donner, lui abandonner, cette adhésion qui est adhésive, cet sympathie, cet unisson, ne pas se méprendre, ne pas forcer, ne pas renverser, allier le courage de la grâce (sa folie en somme) avec le concret de l’éphémère (sa mort quoi), avance, danse, avance, danse, oublie, oublie tout, oublie toi, oublie la, la traque n’a de de chance de réussir que si tu agis de biais, torse est ta volonté et oblique est la danse, avance, danse, recule, porte et projette, retiens et enserre, aime, embrasse et aime, si tu veux caresser ce corps, tu n’as d’autre choix à présent que de marcher avec elle, que de fondre sur elle, sans qu’elle ne s’en rende compte, tu dois la dompter en donnant l’air d’être son domestique, car c’est à sa faveur que tu maîtriseras ton propre pas, ton propre corps, ton propre oblique, ton propre déraillement, sans vergogne ni sans honte (je pose une distinction, là), c’est le plus simple des attachements et le plus attendrissant des suicides, c’est l’offrande, l’abandon, avance, danse, recule, avance, fonds-toi dans la foule de sorte qu’elle fonde en toi, elle est prête et tu le sens, elle n’attend plus que ça, la moiteur de ses aisselles ne trahit qu’à peine la chaleur de son bas-ventre, tu le sens contre toi, elle bout et elle est à toi, elle est toi, Vous n’entendez plus rien autour

que le Monde qui Tourne.

Le grand bal de l’Europe (1-3)

juillet 30th, 2012 § 0 comments § permalink


Suite improvisée de passage à Gennetines pour le Grand Bal de l’Europe, évènement qui rassemble des milliers de danseurs de danses traditionelles européennes (« folk ») : mazurka, polka, polska, valse, bourré, chapelloise, tarentelle, fandango, sardane, rigaudon, quadrille, horo, gavotte, an-dro, serrinha, la liste est infinie. Une seule contrainte : une page par texte — et voir comment la contrainte peut être transgressée. En deux temps : ici et .


1.

La douleur nait très exactement dans la fesse, en un point qu’on situerait très exactement au centre même de la fesse, en plein milieu, en hauteur comme en largeur comme en profondeur, comme si toute la fesse se générait ou se rassemblait en un point qui la définisse et la supporte, eh bien la douleur est exactement là, à cet endroit-là. Si on pouvait passer la masse de graisse, on pourrait très exactement la désigner du doigt, on pourrait la réduire ou la réserver, l’arracher comme un clou ou une écharde, la soigner ou bien l’extraire. Comme un aiguillon. Comme un aiguillon, la douleur n’est qu’un seul point, une tête minuscule, un dard, fiché en plein milieu de la fesse.

La douleur est très exactement ce point dans la fesse gauche, en plein son milieu, mais son écho est retentissant. Elle te coupe en deux la douleur, divise le corps, y sème le trouble, la zizanie ; elle t’oriente (te polarise), et démembre.

Comme un monstre bifide, comme un centaure de pacotille, une vouivre hésitante, qui s’excuserait presque d’exister, informe aberrante en ce bas-monde, ton corps n’est plus que le mot DÉGINGANDÉ.

Son écho est retentissant, il irradie, il se prolonge comme un serpent, se partage comme une douve, il faits des éclats des copeaux, s’approprie temporairement une région du corps (parfois fort éloignée du point d’impact), cou, mollet, flanc, il nage comme un serpent (mais un serpent est-il en mesure de danser ?), ondulant peu, très linéaire au contraire, très exacte ophidienne, implacable cordeau, fil à plomb, garrot dedans, ceinture. La corde descend, irritée, rougeoyante, jusque au bout du pied où elle semble venir cogner, et sans issue, faire demi-tour, impossible, ou au prix de lourdes frictions, et revenir, se racrapoter, venir entasser à nouveau dans toute la jambe encore un peu de butin d’étoiles chinoises.
En conséquence de quoi la jambe est ridicule et raide, et le corps boite. Tout mouvement est suspect, et la plus grande prudence s’impose car marcher c’est marcher sur des œufs ; mais des œufs dont la coquille est en brisée car ils étaient de verre.

Alors, danser ? Est-ce qu’un centaure a l’autorisation de danser ? La ruade dont il est coutumier, le petit trot idiot, ou cette pelote musculeuse de membres, quel sera son destin sur la piste ? Le cirque ? Il faut trouver le point juste, le point d bascule et donc d’équilibre, car tout l’équilibre est mouvement ?

2.

La contrainte c’est une page (soit que le temps passe et ne permette pas de s’étendre plus, soit que le matériaux, dans ces rassemblements, se fasse rare, — ou l’attention), mais comment d’une page extraire ce que je vis ici ?

Le vent couve, c’est à peu près la seule horloge qui courre ici. Lorsque tu arrives au campement il se produit un phénomène météorique aussi rare qu’inconvenant (en cette saison et en ce lieu), un halo solaire appelé parhélie. Deux arcs multicolores entourent la boule infatigable du soleil. Un rayonnement très simple mais blessant (et ça tu ne sais pas pourquoi). Les alentours sont humides, étangs et roselières mosaïquent. C’est un pays d’eau, les frênes le disputent aux salicaires. C’est aussi un pays de vaches.

Tous ces bétails suivent le vent. Le soleil entre parenthèse ne parvient pas à chauffer les unes, à sécher les autres.

Il sert à rappeler, simplement, l’existence du jour. Ce n’est ni anodin ni futile parce que le temps ici se dérègle, vu qu’il est confié comme en consigne au sel rythme de la musique et de la danse.

C’est presque un campement militaire d’un genre nouveau, et l’organisation est tout autant spartiate que martiale. Après le campement, et son bazar de tentes et de bagnoles, on traverse la petite route pour venir à l’espace des parquets qui sont d’immenses tentures d’inox et de toile – les mêmes qu’on voit sur les écrans dans les pays en guerre avec leurs réfugiés crasseux et hagards, parce que vivre en permanence sous les auvents aux initiales bleu ciel quand le climat et/ou la guerre interdisent jamais qu’on s’arrête, et la violence (est-ce que les couples Syriens s’accordent aujourd’hui le temps de cette ronde, de cette abolition, des horloges dans l’abomination très crue très concrète très cruelle de l’histoire ?)

Les grandes tentes qui accueillent les danseurs sont sobrement composées d’un parquet de bois et d’une scène très simple où les assemblages les plus divers d’instruments lancent la musique qui s’aventure puis s’évertue, laminante tantôt, et tantôt cassante, imperméable et obstinée jusqu’au petit jour.

Il y a aussi une horloge, dans chacune, dont on a pris soin d’ôter la petite aiguille (à quoi servirait-elle ?).

3.

Appuyé plus qu’il ne faut d’un côté seul du corps, je parcours la campement de fortune, grotesque damier de tentes, de camping-cars et de voitures, à portée de corne des vaches qui sonnent le rappel de l’aube.

On perçoit, parmi ces cornes de brume, partout, surnageant par lambeaux, flottant au grès des courants d’air, les gémissements et frottements, les soufflements et pincements, les battements et grincements de tous les instruments de la création, et tant pis si on est incapable de nommer ou d’isoler la vièle à roue, la cornemuse ou le nyckelharpa.

J’erre en quête de pain entre les emplacements délimités à la rue-balise fatiguée et à la chaux éparpillée dans les herbes. Les gens viennent de toute l’Europe et le signifient par des drapeaux incommodément plantés devant leur fragile logis (?).

Je ne suis que frisson ; unique frisson qui s’est emparé de mes territoires à la faveur de la nuit dansée, de la fête et de tous les frôlements de peaux de la veille, (fièvre ? réflexe moteur ? pulsion d’animal ?) et puis le vent se lève qui porte des accords déglingués à hue et à dia.

Il y a de grands rectangles dans les champs, indiquant qu’une voiture ou une pente a séjourné et s’en est allée, et l’herbe dessous est jaunie et piétinée (elle travaille déjà à redresser l’affaire) (elle a toujours travaillé, en vérité, au prix d’un effort photosynthétique supplémentaire, percer la nuit et le concret et la masse n’est pas une mince tâche) et vient cerner des ces hauts millimètres les frontières de la toile ou de la tôle, comme un siège.

La démarche claudicante qui me caractérise me suggère l’ébriété ou l’obésité, à charge aux passants croisés de l’attribuer à l’alcool au sexe ou à la danse. (De la joie peut-être, qui fait office de grâce dans ce corps tourmenté, inapte à la danse, incapable d’aucune légèreté.)

Ils ne savent pas que je ne danse pas. Ne peux pas danser. Il ne savent pas plus que je les ausculte.

Le pain est loin et la distance le rend plus cher encore à mes yeux et mon ventre quand enfin, corps fendu brisé, éparpillé dissous dans la masse de tous les autres, je le saisis (unique geste possible) entre mes deux mains.

Le campement n’est plus qu’un champ des ruines de la nuit, de sons avortés de désirs entrechoqués, consumés comme des grillades. Les vigiles qui surveillent les véhicules sont les seuls êtres encore debout et sans doute tu te réveilles, entre deux crampes engourdie, le corps encore oint de la veille.

Suffit sa peine 83 • Cicatrices dans la cuirasse

mars 23rd, 2011 § 0 comments § permalink

Où l’on apprend que…

§ On a essayé de s’isoler toute la soirée Anna et moi, pas moyen. Brice était toujours dans nos pattes. Un peu comme son chien avec Tof. Heureusement celui-là n’était pas venu avec nous. La villa que Brice avait dégottée, du côté de la pinède et à deux pas de la mer, était spacieuse ; peu meublée, elle donnait une impression étrange ; et puis ancienne, elle était pleine de petits défauts, des cicatrices dans la cuirasse. Finalement, en plein jour, elle devait être moins classe. On l’a vue que de nuit. La nuit ça cache la vérité. Ou non plutôt, ça la transforme. Ouaich.

§ Pas moyen de lâcher de con de Brice et Anna était pas claire non plus. Paraît qu’elle en pince pour Tof, mais lui il est trop con, il bouge rien. Moi je me la ferais bien, mais Brice est plus grand, il parle mieux, il est mieux gaulé, l’enculé. On avait bien picolé déjà chez lui, des Picon-bière. On s’est finalement calés dans le salon, et on a trouvé le bar. On s’est terminé au sky, au rhum, à la vodka, tout ce qui traînait dans le bar. On a bu cercueil sur cercueil, tequilas frappées, et même des bières esseulées qui faisaient pas le poids. Puis ça s’est échauffé. Brice a proposé qu’on matte un film de cul sur Canal, et c’est ce qu’on a fait. On a bédave aussi. Je ne sais pas trop comment ça a tourné après. Avachis sur le canapé, on était là, Anna entre nous, et je crois qu’on la pelotait en même temps. Elle était plus ou moins partie. Moi aussi, je me suis endormi. Au matin, j’étais tout seul sur le canap’. Tout seul dans la villa. J’ouvrais à peine les yeux quand les flics m’ont cueilli.

§ Putain, la latche, j’étais encore à poil.

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