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Le Roumain

Posted on 2 septembre 200713 mars 2011 by Benoît Vincent

C’était au- delà de midi, il faisait plus que chaud et j’avais demandé à deux femmes qui préparaient des pâtes si le bus viendrait vite. Elles ne savaient pas mais selon elles, c’était la pause, et pour aller de L. à G., il fallait grimper pendant une bonne heure, et grimper raide encore. Ou attendre 16h00.

Je commençais donc à grimper. Les vielles et les villages sont souvent de même mouture. La rivière entre deux montagnes produit sans doute un genre d’atterrissement où des colonies humaines se sont installées, ont prospéré et aujourd’hui la ville, bloquée sur le front de mer et sur les côtés par la géographie même de la vallée, remonte de routes qui suivent des rivières. Je grimpais une bonne vingtaine de minutes, jusqu’à l’arrêt successif, en pleine côté, dans un virage bordé de falaises, et à un croisement. Là, un homme épais, presque chauve, l’air fatigué, chemise noire, pantalon noir, une clope à la main, deux énormes sacs de provisions de l’un desquels ils sort une canette de bière noire.

Je lui demandais s’il y avait un bus encore à cette heure pour G. Il me répondit que oui, le dernier avant la pause, qu’il fallait attendre un bon quart d’heure, et qu’il fait chaud, non ?

J’avais du mal à le suivre et je me disais qu’il était du sud, mais un homme du sud n’attend pas avec ses courses en plein midi, qui plus est sans sac à dos, sans allure de touriste. J’en conclus qu’il devait être étranger.

Nous avons parlé ; il était roumain. Il habitait là depuis cinq ans. L’effondrement de la Roumanie après Ceaucescu. Les communistes, au moins. La concurrence. Le travail. Il est venu ici avec sa femme et ses trois enfants. Pas facile. Cher. Tout est cher. Il était ingénieur. Il est maintenant carreleur. Il roule quarante kilomètres aller quarante retour chaque jour pour travailler. Il loge avec sa famille dans 80m2. On sent bien, avec la bière et la clope, qu’il est las. Qu’il n’est pas accepté par tous et sans doute qu’il a du mal à s’accepter lui-même. Le bus arrive.

Notre conversation se réchauffe. Sans vouloir paraître démonstratif, je le comprends. J’aime parler à des inconnus, j’aime imaginer leur vie. Moi aussi j’ai fait des boulots de merde, moi aussi l’exil. Avec ce genre de personnes, on se dit que les grands mouvements de populations en cachent de plus restreints, pas moins originaux et touchant. Il aurait pu être du sud, combien du sud, avec une langue qu’on ne comprend pas, qui leur appartient pourtant, qui est la langue commune, vivent en exil dans le nord, à faire les pires tâches, celles dont nous autres, tous les autres, ne veulent pas.

Je sais ce que les gens vivent. Cela peut paraître prétentieux, mais mes mains aussi ont récuré les déchets de l’autre monde. Et je ne peux pas dire que je sois à l’aide, quand même j’ai trouvé un équilibre financier.

Le Roumain va déménager. Le bus passe – à fond et bondé comme seulement là-bas on le voit – autour d’un immeuble en construction. « Des habitations sociales, pour les jeunes, impôt avantageux ». 150000E l’appartement, et comme d’habitude ici, vue sur la mer. Mais la mer n’est pas ici objet de désir ; plutôt le fond des histoires personnelles, y compris les plus glauques. Un fond qu’on oublie.

Il parle de plus en plus le Roumain et déjà je fais partie de son clan, contre tous les autres, contre tout, contre lui- même peut-être – cette fierté de l’étranger – cette foi bafouée, mais que dans le contact on arbore, comme une clef, comme un visage. Ensemble, on pourrait défaire ce monde, redistribuer les cartes et redéfinir les règles, car qu’est-ce que j’ai de moins qu’eux ?

Je me rends compte qu’il ressemble à Jean-Pierre Bacri, mais qu’il lui ressemble vraiment. Difficulté de faire des rapprochements selon contexte. Un Jean-Pierre Bacri, lisant Musil comme Jean-Pierre Bacri, et bouffi aussi, un peu, bouffé par la vie et les produits d’entretien ou de pose de tesselles sur les sols et les murs. Un Bacri aux mains d’ours, qui n’aurait pas encore trouvé sa voie, tandis qu’il me sourit et que les gens nous regardent comme on regarde les Roumains, les Albanais, les Etranges étrangers. Ou les gens qui ne se rasent pas. Ou ne prennent pas soin se se vêtir correctement. Ou qui parlent trop fort. Parce qu’on est content de s’être retrouvé, lui et moi, dans ce bus bondé qui va toujours plus vite. Et quand il commence à me dire que dans notre ville… je dois le couper pour descendre car je suis arrivé.

Je l’ai bien vue, la petite flamme de la hantise dans son œil quand je l’ai coupé, le Roumain. C’est allé très vite mais je l’ai vu. Ça a dit : « Alors toi aussi ? Toi aussi t’es comme eux. T’es un vulgaire touriste. Tu te payes le luxe de voyager ? » Je l’ai vue cette petite flamme. Ça a brûlé mon attention ; cela m’a déséquilibré. Mais je devais rentrer. Je le comprends quand même, et je suis heureux de l’avoir rencontré le Roumain anonyme. J’aime ça comme ça, les humains.

Je me dis que je suis moins seul.

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