Le devenir-végétal (4-3)

28 novembre 2010



Ça y est, suis contraint de le faire ce texte que je mets de côté depuis longtemps, mais qui pousse en moi également depuis d’autant. A cause de François Bon, et de sa métaphore du livre comme arbre, dans cette fabuleuse quotidienne (Après le livre) où, dit-il, j’écrivais ici uniquement pour l’écriture même, type de phrase qui a le don de me fasciner de longues minutes durant.

Alors oui, tentons d’aborder ce thème qui, par le biais de Gonzague de Montmagner, partenaire Hors-Sol (décidément), et la revue Chimères, lorgne directement dans la direction de Deleuze et Guattari








Graines

Chiendent.
Luzerne. Lin. Hélianthème. Millepertuis.
Ancolie, mélilot.
Gesse, vesce.
Genêt.
Aupébine, églantier, prunelier.
Badasse, rouvet, fustet, aphyllanthe.




Plantes.

Plantes qui indifféremment, obstinément croissent, quelle que soit la nature ou la qualité du sol, les aléas du climat ou la violence de ce qui broie — dents ou lames.

Plantes qui continuent, qui s’enfoncent et se répandent comme un genre d’eau solide qu’elles imitent régulièrement.

Qu’ont-elles à nous apprendre sur nous ? Qu’ont-elles à nous révéler sur notre être même, que savent-elles de nous, elles qui nous fascinent précisément parce qu’elles appartiennent au tout autre ?

Les travaux de la science (botanique aujourd’hui, qui n’es plus enseignée en France, phytosociologie méconnue) commencent tout juste (Francis Hallé) à découvrir ce nouveau monde, un monde qui n’est pas fait de mouvements, de cris, de crainte et de fuites, mais d’accointance presque ontologique avec cette terre qui les nourrit.

Je vérifie en quelques propositions s’il est possible d’imaginer une écriture qui, libérée de la transcendance dans laquelle le langage (qui n’est presque qu’une extension, périphérique de nos appareils sensoriels et locomoteurs) la jette, tenterait d’approcher de l’immanence propre au monde végétal… Trois facultés probables (A), trois applications possibles (B).




A1 | Une horizonte

Ce n’est pas sa faute, à l’arbre, d’être comme il est, bien droit, roide et vertical, pour revêtir une symbolique qu’il n’approuve pas, ne saurait approuver, tant il est lui-même témoin de l’impossibilité d’être droit, roide et vertical.

Toutes les sociétés humaines l’ont élu comme symbole de connaissance ou d’autorité, mais c’est bien mal connaître sa biologie et son écologie. Rien de moins un ; rien de moins unanime. Rien de moins plastique, héritant sa forme élancée des conditions physiques de notre planète, en des conditions extrêmes (vent, pente, eau), il croît tout aussi bien couché, en travers du regard. Et puis quel monde il représente : presque autant de racines que de houppier, monde souterrain, et donc secret (on peut se demander pourquoi), généralement développé en un ancrage central vertical accompagnée d’un chevelu concentrique, proprement échevelé, serpent infini de minuscules bouches, doigts, suçoirs… On voit l’arbre comme un trait, un bâton, mais c’est l’erreur d’avant Galilée : il est plutôt circulaire, enroulé autour de son duramen, de son liber, de son écorce.

Alors en ce cas, d’accord pour voir avec Bon l’arbre non comme métaphore du livre, ou en tout cas non du livre traditionnel, celui qu’on appelle parfois saint, et qui est l’intouchable, mais comme cette ramification de notre vie littéraire aux différents étages de l’écriture : carnet ou cahier, téléphones, réseaux sociaux, écrans, articles de revues, conférences, dédicaces, etc. Cette ramification est celle de l’horizon, elle est celle qui associe recherche et développement aux furetages de la vie qui se dirige vers de nouveaux paysages comme de nouvelles aventures.

Et puis l’arbre n’est qu’une plante qui s’est perfectionnée à franchir les caps des saisons. Une plante annuelle, comme cette petite cardamine, qui pousse dans toutes les villes au printemps, ne démontre-t-elle pas non plus cette faculté à l’étalement… ou cette renouée qu’on dirait cerceaux venus du caillou jeté à l’eau.

La surface (le plan d’immanence ?) nous constitue : nous ne pouvons faire autrement, l’horizon est toujours latéral et même l’écran, comme le ciel, ou l’eau, nous le tranchons de notre regard pour en faire un plan d’immanence, c’est-à-dire un lieu adéquat pour que surgisse un évènement. Une terre qu’on retourne pour faire germer les graines. Ou, loin de l’agricole, un sol qui devient pelouse, vie.

Mais c’est simplement la ligne, la ligne d’écriture ou la ligne de la portée, la page, avec son tranchant acéré, c’est simplement l’unique et longue phrase et infinie, que l’invention du codex a artificiellement rompu en ligne brisée mais que le volumen déroulait infiniment. Plus qu’un seul livre, nous ne sommes faits que d’une seule ligne…




A2 | Une multiplicité

Car on ne peut évidemment pas considérer le végétal comme le siège de l’unique, mais bien plutôt de la multiplicité. Directement provenant du point précédent, cette faculté est celle du pluriel. L’écriture pour être horizonte, doit être plurielle, c’est-à-dire nombreuse, polyphonique (Bakhtine).

S’il y a plusieurs voix, il doit donc y avoir plusieurs bouches, comme il y a plusieurs extrémités au racinaire. L’une des grandes inventions du monde animal ç’a été de séparer l’orifice liminaire de l’orifice final, de séparer donc la bouche de l’anus, l’oral de l’anal. Cela s’est transmis à tous les taxons jusqu’à nous. Sans faire de psychanalyse qui, sur ces questions, demeure d’une pauvreté, d’une indigence conceptuelle et d’une ignorance biologique hallucinantes, nous pouvons constater que cette invention technique n’a pas seulement posé les limites entre un dedans, un dehors et un dedans-dehors, créant l’invagination du même coup, elle a également freiné considérablement les capacités d’adaptation au monde alentour et ce, durablement.

En effet, cela amène de fait une spécialisation des organes, là où précisément, les plantes, le végétal, ne comporte qu’un nombre limité de fonctions cellulaires : croître, se nourrir/reproduire, protéger/soutenir.





On me dira alors que cette animalité est multiple, et sans doute l’est-elle, mais au service d’un unique « individu ». Alors que chez la plante, la relative pauvreté des éléments constituants autorise de manière beaucoup plus spectaculaire et répandue, l’instauration de collectivités ou d’êtres collectifs, de devenir-multiple : la colonie. Un arbre n’est pas, c’est-à-présent bien démontré, un individu. Si un individu est un élément du monde autonome, autogéré et littéralement qu’on ne peut couper (sans de graves dommages à son intégrité même), il n’en va pas de même chez la plante. Si vous sciez la patte de votre chat, il souffrira, et risquera toutes les infections ; de plus, par la suite, il fonctionnera beaucoup moins bien. Chez l’arbre ou l’herbe, qu’on taille, coupe, divise, marcote, fait drageonner, clone à tour de bras depuis la nuit des temps dans nos champs et jardins, rien de tel, bien au contraire.

C’est le principe même du chiendent, qui (à l’image de certains vers parasites toutefois), peut faire d’une pierre deux coups, ou d’un accident deux corps. C’est le principe même de l’arbre de haut port, l’arbre futaie (à l’image des récifs coralliens), dont il est avéré aujourd’hui que le génome des racines les plus profonde est différent de celui des ultimes feuilles.

Telle est la multiplicité : l’être collectif, le devenir coloniaire, qui aurait bien entendu, dans un contexte d’écriture, des portées tout à fait singulières.




A3 | Une diversité

Un peu différente de la multiplicité, la diversité. Une écriture végétale serait celle qui se laisse ouvrir, prendre ou envahir, de la variété des langues, mais aussi des bouches, et des mains. Il y a cette faculté de se déprendre de son être constitutif et d’adopter la langue de l’étranger.

La traduction est un éminent siège de ce principe de différenciation ; car c’est ici l’attention au différent, à l’étranger, à l’altérité qui est appelée ; alors si la littérature est le lieu où se parle un langage que rien ne parle ni qui ne parle aucune langue, encore faut-il accompagner cette proposition de ses effets concrets très nets : s’ouvrir à la langue étrangère dans une babel rejouée pour démonter ce qui, dans la langue, parle, domine, commande, explique.

Ce qui parle est l’autorité ; ce langage que nous appelons de nos bouches à l’étrangeté même du langage, à l’étranger au langage ne peut être celui de l’autorité, mais celui de ce qui sape l’autorité dans son fondement même (le langage). Mais qui décide de se passer d’autorité doit encore se passer d’auteur. Etrange processus quand on constate depuis des siècles (Mallarmé, Blanchot) que l’œuvre (mais il faut arrêter avec l’œuvre comme semi-dieu, comme autre chose que la béance du désœuvrement) est cela même qui nie l’auteur comme autorité. Les récents soubresauts d l’idée : Barthes, Foucault, on en rit presque, alors que ce qui fut énoncé là n’a pas encore donné les implications techniques escomptées (sinon chez un Chevillard, un Volodine, un Claro ?).

Alors bien sûr, l’attention au réseau même — quoi de plus proche d’un racinaire qu’un réseau — internet, et aux réseaux sociaux en particulier, avec ses mensonges, ses avatars, ses ruptures de faisceaux, l’omniprésence de l’écran, le lien hypertexte, son débit et sa navigation, ses flux, son corps de machine, ses extensions et autres applications, est un profond renouvellement de la pratique ; un outils indispensable et, comme on le constate régulièrement, trop peu utilisé par les écrivains. (Etrange d’ailleurs, de se plaindre de Google quand il prétend que l’homme est une information — ou un document — comme les autres, et que le romancier ne se sente pas piétiné sur son propre terrain, symboliquement : celui de la bibliothèque).

Enfin la diversité c’est aussi l’échange, le va-et-vient : si l’auteur disparaît, il existe aussi le parasitisme ou la symbiose d’un auteur à l’autre, d’un auteur l’autre. Personne ne s’est posé la question du droit de l’auteur lorsqu’il intègre telle tradition populaire, telles légendes historiées (Rabelais), ou morceaux entiers d’une autre œuvre, « parce que c’étaient eux » (Montaigne). On peut noter ici l’expérience déconcertante de l’accueil sur territoire précis de langue autre : les vases communicants. Telle est l’expression de la diversité, qu’à bon droit (non d’auteur) s’arrogent les scripteurs des sites — et que fait le lecteur sinon actualiser la diversité même ?





Je reste dans le linéaire, car nous n’avons pas encore les moyens de nos désirs. Je pose trois application possibles, mais il y aurait encore bien des choses à réfléchir. Je propose de jeter une idée générale, puis d’y revenir avec des exemples techniques glanés à droite et à gauche.

B1 | Une collaboration
Une écriture qui ne serait pas seulement celle d’un unique auteur mais une écriture collective, expérience Inculte ou Instin, peu importe.

B2 | Une parthénogenèse
Une écriture qui est capable de se reproduire seule : dérivation à partir d’un mot, exploration de la famille ou du champ lexical, mais aussi déstructuration du mot, qui trop souvent fait bloc, et de la phrase qui est engoncée dans sa ponctuation et son ordre canonique.

B3 | Une contamination
Sans doute le plus important, le capital, le cardinal, la thématique de la maladie, du germe, de la prolifération, de l’expansion du territoire, de la guerre, bref tout ce que nous avons cherché (et tout cas moi en tant qu’organe) à développer dans Climax



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§ Un commentaire à Le devenir-végétal (4-3)

  • nathalie noel dit :

    L’arbre, la belle contrainte … tortures du végétal sur le cerveau-sens de l’écrivain. Très réussi cet exercice !

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