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L’attrait des larmes

Posted on 4 juin 202524 juillet 2025 by Benoît Vincent

 
Texte lu le 28 mai en Cariche, à Septmoncel-Les Molunes, dans le cadre du festival de musique baroque du Haut-Jura. Les extraits musicaux sont des respirations. Lors de la création, ils ont été proposés et interprétés par Florence Bolton et Benjamin Perrot, de l’ensemble baroque La Rêveuse.
 

 
Prélude Marais ré m 1er livre
Dans tous les chants et les airs un tant soit peu inspirés, toujours quelques larmes passent.
Ce qui inspire n’est pas l’air, l’air n’est que le vecteur d’une entité plus large, plus ancienne, et cette entité pourrait bien être l’eau. Du moins était-ce ce que mon rêve disait.
Ce souffle que l’on perçoit à la naissance très précieuse d’une note, ou à sa très sensible extinction, ce n’est pas un souffle, c’est une larme. Je rêvais qu’on fît de la musique avec l’eau, plutôt qu’avec le chant des oiseaux.
Il faut dire que je n’entends rien à la musique. Pas plus qu’à l’hydraulique ou à l’ornithologie. Ni aux rêves, d’ailleurs – seulement, je m’y laisse porter, je me laisse aller, et lui confère toute confiance.
Aller au concert parfois peut effrayer. Sans confiance, sans l’abandon, on ne saurait en sortir, ni vivant, ni heureux, ni du tout.
Ainsi comme on se laisse aller – avec quelle difficulté ! – aux pleurs, il s’agit parfois de s’en remettre aux larmes.
Voici un échange, ou plutôt un ensemble de lettres commentées par elle dans le journal de la destinataire, apprentie musicienne vivant à Benevento, envoyées par l’un de ses maîtres ; lui-même est en voyage d’étude d’abord en France puis en Allemagne, aux Pays-Bas, enfin en Italie, d’où les lettres arrivent.

Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, à Mme de N.
…et c’est pour cela que l’on joue et écoute jouer de la musique. Cette inlassable répétition est l’illusion que la mort n’est pas de mise. Refaire, rejouer, c’est être inexorablement vivant…

Gavotte de De Machy

*

J’ai enfourné la tarte dans le four. Bientôt le fromage frémira et cuira lui-même les légumes qui y sont posés ; il les engloutira bientôt.
La pluie ne sait ce qu’elle veut. Elle hésite. Des ondées légères qui ont précédé, la terre exhale son dedans. Les vaches sont sous le pommier. La flouve dégage son parfum de coumarine. Les crételles et les orges dansent dans le vent. L’averse approche, mais ne se décide pas.
Dans la cour, une eau noire serpente, relâchée par le tas de fumier, et rejoint le fossé dont les propres relents empestent. Deux gros touradons de laîches, indifférentes, cachent à la vue un petit monde de renoncules batraciennes et de lentilles d’eau.
L’averse approche. Au loin, sur les collines, on peut voir l’effondrement des gris sur les prairies.

Théorbe impro sur le thème de la sarabande en sol m de Sainte Colombe
Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, à Mme de N.
Je me souviens de Rome prise aux larmes, de Rome triste. Triste exilé, souffrant de la distance alors que je l’avais posée moi-même, au milieu des paradis que j’avais moi-même choisis et désirés, j’étais en proie au stade ultérieur de la mélancolie, et qui est à fuir, à éviter. Une nostalgie nous attache, un languissement nous revient, romantique, qui n’a que peu de rapport avec la noblesse de la mélancolie, sa retenue en un sens, et qui, loin de s’émouvoir, est plutôt l’image accueillie d’une mémoire qui ne fatigue pas.

Sarabande de Sainte Colombe en sol m viole et théorbe

*

Il faudrait préciser la nature des larmes.
Les larmes n’appellent pas nécessairement les pleurs. Mais la colère, l’abattement, la tristesse. Parfois même le rire, le plaisir, l’émotion soudain invasive.
Je ne parle pas de ces larmes-là. Je parle des larmes qui sont des notes de musique ou de petites gouttes de pluie. Toute la retenue de ces larmes est leur honneur.

*

Dans ce même monde, sous ce même ciel et sur cette même terre, la fleur du myosotis côtoie le mouvement de la sangsue. Il y a les corneilles, il y a le grésil, il y a les brioches trempées dans le vin, et il y a la guerre et la torture.
Je ne sais plus trouver le laid laid, ni le beau beau. Je ne sais plus trouver rien qui m’étonne. Mais parfois un chien, dans son regard lige à son maître, m’arrache des larmes des tréfonds de mon âme. Je ne sais me l’expliquer.
Les larmes que je recueille ou cherche à recueillir, aucun calice ne les contient. Elles ne sont pas celles du désespoir ou de la tristesse, de la déréliction ou de l’écœurement. Ce sont celles de la mélancolie. Quand la musique sonne ou résonne, un portail est ouvert vers un monde parallèle, l’arrière-monde, l’outback, ou la cinquième saison.

Théorbe commence le rondeau en sol m de Marais 1er livre pendant la lettre
Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, à Mme de N.
Oui la mélancolie peut être coûteuse, et même éreintante. Mais elle ne triche pas, tout du moins. Elle est en quelque sorte le squelette de notre destin. Et tout le monde n’est pas physiothérapeute.

Rondeau 1er livre Marais

*

C’est drôle comme les lettres que je reçois font écho au paysage qui m’entoure. Des essarts, du ménil, j’entends tantôt le vent agiter les bouleaux et les trembles, tantôt les chiens aboyer derrière un cerf. Devant moi coule la petite rivière de sable, il y a une cascade à la petite écluse, subitement derrière le lavoir. De grands iris penchent dans la rosée, sur les aches et les bérules, et à l’aube, c’est pieds nus que je me laisse envahir par la lame musicale et roide de l’eau.

Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, à Mme de N.
Oui, c’est bien ça. La mélancolie est comme un négatif, une empreinte toujours visible d’une mémoire, c’est-à-dire d’un destin archivé.
Un peu comme un livre. Ou un air de chanson. Un ayre.

*

Je reçois les lettres d’un vieil homme, dont j’appréhende aujourd’hui la présence. Il va jouer pour nous ce soir. Il nous fait cet honneur.
J’ai reçu ce matin même sa dernière lettre, partie il y a plus d’un moi déjà d’Italie.

Passacaille en ré m de Kapsperger : le théorbe commence un peu tout seul, puis lecture de la lettre par-dessus

Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, à Mme de N.
Eh bien dans Rome, ses quartiers les plus étranges, Flaminia ou Tor [illisible], je ressassais comme un moteur la corde par laquelle j’étais lié, relié à la vie, au monde, à mon histoire dans le monde. Les Choses romaines, cette « marche » entée sur le pas, justement.
C’était un ayre, une chanson.

Taaa, ta-da-da
J’espère être en mesure de la vous faire sentir autrement que par des mots trop précis et trop raides pour traduire le silence des larmes.

*

Lorsqu’elle entend le vieil homme, madame de N. ferme les yeux. Il n’y a pas de paupières aux oreilles. Il faut donc écouter.
Taaa, ta-da-da… Ta, ta ; ta, da-daaa. Taaa, ta-daa, daa, daa…
Lorsqu’elle entend le vieil homme, elle entend ses larmes. Et elle respire. Elle revit. Soudain. Celle qui était une autre, qui était le passé, qui était l’ailleurs, s’incarne dans la maisonnée.

Elle écrira plus tard :
Mai avrei creduto che sofferenza e dolcezza potessero così intimamente congiungersi, appartenersi, costituendo quasi i due lati di una medesima cosa. Il loro legame è tanto sottile, tanto delicati e impercettibili sono i trapassi, che è impossibile capire dove finisca l’una e dove l’altra abbia inizio.
Jamais je n’aurais cru que la souffrance et la douceur pouvaient être si intimement liées, s’appartenir l’une à l’autre, constituer presque les deux faces d’une même chose. Leur lien est si subtil, les passages sont si délicats et imperceptibles, qu’il est impossible de comprendre où finit l’une et où commence l’autre.
Continuo a risentire nella mente ogni proposizione di quel discorso enigmatico, che non ha oggetto eppure lo designa con un’esattezza che non è concessa a nessun altro linguaggio, e mi sembra di essermi accostato al libro sacro di una paradossale religione, dove sia declinato in tutti i modi possibili il nome ignoto di un dio assente1.
Je repasse dans mon esprit chaque proposition de ce discours énigmatique, qui n’a pas d’objet et le désigne pourtant avec une exactitude qui n’est accordée à aucun autre langage, et il me semble que j’ai abordé le livre sacré d’une religion paradoxale, où le nom inconnu d’un dieu absent est décliné de toutes les manières possibles.

Elle écrit enfin:
Ces larmes que je reçois sont comme ces lettres du passé, comme le scintillement des étoiles. Un témoignage du révolu, une promesse de qui vient. Elles inondent la pièce de joie : l’aube, les saisons, les fleurs, le chat qui s’étire à l’abri de l’âtre. Ces larmes comme la musique font de nous un groupe, soude notre communauté de vivants, fonde enfin, une fois et toutes les fois, nos mythes, c’est-à-dire notre destin, c’est-à-dire notre histoire.
Fantaisie en rondeau de Sainte Colombe le fils

 

  1. Paola Capriolo, « Il gigante », La grande Eulalia, Milano, 1992, 92. ↩

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