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Lasagnes • Chapitre 11

Posted on 10 mars 201414 avril 2014 by Benoît Vincent

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Chapitre 11


« Mon père, à un certain moment de sa vie, se trouva si dépourvu de moyens qu’il se retrouva dans un studio vétuste du centre historique qu’on lui avait prêté et qu’il vivait de toutes sortes de petits trafics.

Quand j’étais chez lui, je restais seul et lisais des livres que certains de ses amis lui apportaient. Des romans, pour la plupart, des livres écornés, au dos cassés, tachés et auxquels il manquait souvent des dizaines de pages.

J’attendais qu’il revienne, et j’avais toujours le sentiment qu’il pouvait ne jamais revenir. »

*

Les villes au bord de la mer. Le matin, quand on ne sait pas encore s’il fera beau, ou si ce gris sera une condition du ciel. Quand on ne sait pas encore trouver le trait qui sépare la mer du ciel.

Le fil qui déchire la mer du ciel.

*

« C’est comme ça que j’ai passé la plus grande partie de mon temps et avec mon père et dans cette ville. Tu comprends pourquoi je suis revenu ? Exorciser les démons. Chasser les images noires et crucifier ces types qui ont sali mon nom et le nom de mon père.

Ma mère, la pauvre femme, s’était réfugiée en France, son pays d’origine, et vivait de petits boulots qui ne lui permettaient pas toujours de s’occuper de moi. C’est pourquoi je venais ici. Ils se retrouvaient à mi-chemin, là aussi il y avait la mer, mais une mer civilisée, une mer bien rangée, par ce ramassis d’ordures, de souvenirs brisés et de silences pleins d’inquiétude et de remords comme ici.

L’enfance est un tas d’ennuis et de mains contrariées. Je n’avais qu’une hâte, enfant : ne plus l’être, grandir, grandir et me plonger dans les fronts ridés des adultes, qui me semblaient toujours moins effroyables que le chemin de croix que je vivais alors. La suite me prouva que je n’avais pas tout à fait tort. »

*

On se laisse distraire par une vague, par une vague, même modeste, même ridicule, on croit s’échapper de la rugosité des choses et des gens.

Par le chas d’une vague, un œil dans la mer, on s’écoule, siphon doré, solitude.

*

T. regardait Carlos Futuna et à son tour était prise d’une douloureuse compassion. Ce que remuait Carlos Futuna dans leurs échanges nocturnes, sans image, allongés côte à côte dans son lit, venait l’éclabousser et la poissait comme une matière vivante et nuisible.

Ce qu’il remuait résonnait en elle, et tout ce qu’il disait lui évoquait d’autres souvenirs, les siens, pas moins tristes, mais pas mieux garnis, éthérés parce qu’occultés et piquants — abandonnés à eux-mêmes.

Sa solitude l’embrassait.

Leurs solitudes s’étreignent.

*

La jambe est brisée, doit être en morceaux, cette douleur, jamais vue, électrique, filiforme, tungstène.

*

« Cet appartement, si on peut l’appeler comme ça, je ne le supportais pas. Sombre, glauque, humide, il était pour moi comme une cage. On ne pouvait en sortir : mon père m’interdisait de traîner seul dans les ruelles sordides du vieux centre, et je m’ennuyais fermement.

Quand j’ai pu déménager au soleil, dans ces grandes constructions de graniglia et de béton, avec la mer dans une cornée de fenêtre, toujours, j’ai enfin ressusciter.

C’est comme si j’étais passé de la cale au pont. Mon père était mort, porté disparu. Ma mère, une petite vieille coincée sur un fauteuil roulant. Moi : une vie à construire enfin. »

*

Carlos Futuna n’est pas spécialement attaché, mais il n’est pas précisément dans la capacité de s’échapper. Le type qui lui a fermé la porte sur la jambe est là, il fume une cigarette en bras de chemise. Il le regarde. La pièce est éclairée par une simple ampoule ; on entend rien, sinon les oiseaux dehors. Ce doit être une ferme, une maison à la campagne : le sol est de terre battue, l’unique fenêtre a ses volets fermés ; les murs sont sales, parfois comme encollés de journaux, isolation d’antan, on distingue peut-être la photographie d’un homme devant le drapeau américain, Kennedy ? Carter ? Johnson peut-être.

Le type fume et observe. Quand il se réveille, Carlos Futuna est sur un lit, les mains liées dans son dos. Il a un bâillon, trempé de sa propre impuissance.

Le type approche sa chaise et lui dit : « Tu as compris qu’il ne faut pas aller plus loin. On n’a pas envie d’emmerdeurs journalistes. C’est bien compris ? Tu es dans un endroit isolé. Personne ne te trouveras ou ne t’entendras ici. Je suis disposé à te ramener en ville, sans bobos.

Mais tu dois m’assurer de ta bonne volonté. De ta coopération. Tu ne devras rien dire. Jamais. Et nous laisser tranquilles maintenant. D’accord ? Tu fermes ta gueule. Et tu disparais.

On ne veut pas d’ennuis. C’est pourquoi je ne te ferai pas de mal. Mais tu dois nous oublier, ok ? »

Carlos Futuna acquiesce tout en pensant le contraire et quand il entend la porte s’ouvrir et devine une jambe de femme entrer dans la pièce, un nouveau coup le replonge dans le chaudron de noir.

*

Les villes du bord de mer ont cette ambiance compassée qu’a dû accentuer les embruns et les sels. Peut-être que ceux qui y naissent ne s’en aperçoivent pas ; mais ceux qui s’y installent ne tiennent pas longtemps, comme les ferrailles, ou alors ils s’adonnent à la rouille.

Les souvenirs sont des matières incertaines…

*

Une fougasse, un verre de blanc, un beignet de crustacé, quelques blettes mêlées d’épinards, il n’en faut pas beaucoup plus pour enchanter le monde. Il n’y a pas que les gens normaux qui sont heureux. Les monstres aussi ont droit à l’illusion.

Les monstres aussi sont fatigués.



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