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Lasagnes • chapitre 7

Posted on 11 décembre 201323 décembre 2013 by Benoît Vincent

impasse


Chapitre 7


L’art de la sieste requiert une grande rigueur, et ce n’est pas toujours au meilleur moment que se prépare ce qu’il faut appeler l’émergence. Carlos Futuna sort du sommeil qui occupe la sixième heure avec difficulté, et toujours plus scabreuse la remontée vers le monde des vivants. Abandonnant comme la larve l’exuvie frêle qui lui sert de rempart, il se voit dans la glace de la salle de bain et se dit que si la vieillesse se traduit par cette immobilisation toujours plus raide et poisseuse, alors il conviendra de réfléchir soigneusement à la manière d’en finir ou de porter la barbe.

Définitivement.

Les persiennes très légèrement entrouvertes laissent à peine fleurir les silhouettes qui se détachent sur le sol. Les journées passent trop vite et on mesure à vue d’œil les traces que laisse la lumière filtrée sur le sol à la manière d’un compas.

Que ferait Jerry dans ces conditions — les conditions si peu circonstancielles qui font d’un homme un apprenti tronc d’arbre et d’une vie un chiffon que le vent dépiaute ? Ouvrir grand, déjà, les volets, laisser entrer le peu de reste de lumière qui tout assemblé par des mains expertes ne tiendrait qu’à peine dans un bol de céramique.

L’eau, ensuite, est un bon moyen de tenir à la fois la soif et la faim à distance. La faim qui creuse tranquillement son vortex en silence, comme une chignole, et la soif qui appelle la liberté d’être mastiqué par l’oubli vorace. L’oubli du monde, l’oubli de soi, en somme comme une mort synthétique.

Puis attendre l’heure, l’heure juste où les ombres s’évanouissent et risquent une sortie les bêtes à peine sauvage, les pauvres types, les camés et les putes, et leurs grandes bouches qui parlent toujours trop.

En attendant, éviter de regarder l’heure, mais se replonger dans les notes traduites jusqu’ici ; évaluer la distance de cette apnée. Encore cent cinquante pages, un travail de disons cent cinquante divisé par deux, soixante-quinze heures, allez, pour le premier jet. Encore une quinzaine de jours, une vingtaine tout au plus, avant la relecture globale.

Jamais comme avec l’histoire pourrie de Suzan et Jerry, jamais Carlos Futuna n’avait pris conscience de l’importance de son travail. Une chose est de traduire Rilke avec des ambitions peu communes, une autre est de produire son lot de pages alimentaires et quotidiennes. Pourtant la machine est la même.

Oui car traduire, n’est-ce pas, c’est retrouver du sens commun dans une cacophonie sonore et rythmique, ramener à la raison ce qui affole le monde : une langue étrangère ? Traduire, c’est affronter, sur le ring de la langue maternelle, l’inclinaison à la facilité, au lieu commun. C’est ici que le singulier expressif, c’est-à-dire l’auteur qui sommeille en tout traducteur, a pour mission de saborder son propre travail. De scier la branche et cœtera. De miner le terrain. On n’écrit pas pour se faire plaisir, on écrit à la dynamite. De vieux cours de rhétorique reviennent à Carlos Futuna, et avec le mot de catachrèse il se fait un paillasson où il frotte vigoureusement les enveloppes fragiles de ses personnages (on dirait les dépouilles mortelles) pour en extraire la couleur (le timbre), quoi qu’on fasse de leur hauteur ou de leur intensité. Dans un monde où surabonde le multiple, écrire (dont traduire n’est qu’une modalité) revient à un combat des singuliers. Un auteur contre un personnage, une langue face à l’autre, un texte à extraire, à sucer, d’un autre texte.

Jerry se remet ainsi péniblement au travail. Heu, Carlos Futuna. Une phrase débile :

However, halfway down the alley she noticed a man, standing before the door as though he were waiting for her

peut très bien être amenée mot à mot dans la tienne.

Cependant, à mi-chemin dans l’allée, elle a remarqué un homme, se tenant devant la porte comme s’il l’attendait

Elle peut également être dynamitée, abusée, violentée.

Au milieu du passage, toutefois, il y a un homme et elle le voit. Il est debout, devant sa porte. Il l’attend

Il faut faire sonner la phrase, il faut sonner la phrase — et frapper le premier.

*

La nuit a embrassé les rues, et il faut se frayer un chemin à travers une foule éparse qui se presse aux denrées avant la fermeture des magasins. Leika habite et exerce dans le même lieu, situé au fond d’une impasse sordide et mal éclairée. Un vieux fauteuil de salon, qui semble avoir été jeté des étages, git, complètement brisé, désossé. Pas même un appartement, pas vraiment un studio, une grande pièce difficile à chauffer, avec des tommettes usées au sol, une plaque électrique dans un coin et un point d’eau dissimulé derrière un rideau de douche aux fleurs crasseuses. De multiples bougies, fichées sur des reposoirs les plus divers, bouteilles de sirop ou canettes, coupelles de porcelaine, boîtes de conserve soigneusement rouillées, sont disposées un peu partout. Une planche de contreplaqué légèrement gondolée que soutiennent deux tréteaux font office de table. Une surélévation de béton accueille un matelas posé sur un sommier sans cadre ; une niche dans le mur est le seul espace de rangement.

La fenêtre unique donne sur une cour intérieure si étroite que la lumière peine à se frayer un chemin entre les parois des murs. Différents tissus, d’inspiration orientale ou indienne, quelques tapis de coco ou de coton épais, enfin quelques cartes postales punaisées ça et là (des reproductions de tableaux célèbres, effrayés d’être ici exposés) constituent l’essentiel de la décoration. Dans un coin, d’autres matelas, pliés en accordéon, forment une espèce de coin-salon, où une pile de magazines de décoration, de voyage ou d’arts font un genre de table basse où se bousculent filtres de cigarettes, paquets de tabac vides ou presque, capsules de canettes chargées de mégots, quelques bibelots inutiles et saugrenus.

On ne saurait dire pourquoi, mais l’atmosphère est plutôt apaisante en ces lieux. Le jeu des lueurs, l’odeur d’encens, obligatoire en ces lieux, et le silence relatif (la rue parvient — comme la lumière — en déchirures étouffées).

Leika blaguait avec une collègue, une Rwandaise avec un cul large comme une armoire normande, si cela pouvait évoquer quelque chose à qui que ce soit ici. Une femme aux yeux rieurs, à qui on ne la contait pas. Elle vendait des potions et des herbes, des bâtons de racines indéterminées, le tout disposé sur un carton jeté à même le pavé, et elle passait le jour sur un petit tabouret à trois pieds, emmitouflée été comme hiver dans d’extravagants boubous. Elle parlait toujours fort à sa concurrente en face, peut-être une cousine, peut-être une sœur de mariage, mais les versions divergent.

Lorsqu’elle pénètre finalement dans l’impasse, l’un des sacs de plastique géant qui contenait les courses qu’elle venait de faire, lâcha, par une de ses poignées, et elle dut ramasser les boîtes et les paquets entre un pigeon mort et des eaux usées. Au milieu du passage, toutefois, il y a un homme et elle le voit. Il est debout, devant sa porte. Il l’attend, ou c’est tout comme. Ils le savent pourtant que je travaille pas le soir, grogne-t-elle, en récupérant le dernier emballage de penne, maculée de formes suspectes, et elle soupire. Lorsqu’elle se relève et s’approche, elle reconnaît Carlos Futuna, fumant, un pied contre le mur, à regarder le vide plutôt que l’affichette annonçant le passage de l’entreprise de dératisation.

« Carlita, tu es venu me voir ! », éclate la phrase avec un sourire du cœur.
— Ha ! Ma petite chienne, mais je t’attends depuis une heure.
— Tu va faire fuir mes clients, tu n’es tout de même pas mon mac !
— Je jetterai mon dévolu sur des culs mieux rembourrés, tu sais, ma chérie.
— Tu es vraiment un gros connard ! Allez, viens donc prendre un Martini, je suis sûre que tu vas vouloir me casser les oreilles.
— Si c’était que les oreilles.
— Va’. A. Fa’. In. Culo, cretino bastardo. »



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