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Dans la nuit de mardi à mercredi

Posted on 9 mai 20133 octobre 2021 by Benoît Vincent

Compte-rendu d’une lecture onirique du deuxième recueil de nouvelles d’Arno Bertina, La note orpheline



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Je me suis réveillé à 3h35 cette nuit avec les copeaux d’un rêve dans la tête, rêve dans lequel je lisais, à la manière d’un spectateur au cinéma, le second recueil de nouvelles d’Arno Bertina, La note orpheline, paru en 2016.

A la manière d’un spectateur car je ne lisais pas vraiment ces nouvelles : je les voyais défiler. Je me suis réveillé alors que je terminais la septième nouvelle. Il y en avait d’autres encore, mais je ne sais pas combien.

On pardonnera la lettre lacunaire de ce compte-rendu qui, conformément à la réalité sauvage et labile du rêve, échappent le plus souvent aux mots et à leur nature raisonnante.

La nouvelle d’ouverture, homonyme, est un texte fictionnel où le personnage, Arno, raconte l’origine du projet de recueil et le processus singulier d’écriture de ces textes. Arno rappelle une discussion avec une éditrice américaine, Gary N. Callis qui dans un texte critique, Publishing. Writers in the shape of editor skills1, déconstruit la machine narrative à l’œuvre dans Anima motrix et Je suis une aventure. D’abord courroucé par la démonstration, l’auteur échange une brève correspondance avec la critique, et cet échange transforme sa propre appréciation sur son travail. S’ensuit alors un premier projet de nouvelles, Des choses fragiles, directement lié à cet échange, et dont il lui envoie le manuscrit. Celle-ci, quelques semaines plus tard, publie un nouvel article, « Editing. Arno Bertina’s long tail of cataphors », qui provoque à nouveau la colère d’Arno, qui souffre d’être mal compris. Le recueil de nouvelles publié, Arno se consacre à d’autres textes plus volumineux et s’éloigne à la fois du genre court et de la critique américaine. Elle ne devient pour lui qu’un « petit point dans un passé devenu sans fond, point dont je ne reconnais plus ni les traits ni les mouvements, et s’il y en a eu » (21).

Quelques années plus tard, à l’occasion d’un colloque, l’écrivain croise à nouveau la route de la critique. Le temps ayant apaisé le conflit, les deux protagonistes parviennent à se mettre d’accord sur un second projet de nouvelles, La note orpheline, qui prendrait corps précisément dans l’intervalle laissé vacant entre la lecture et l’écriture, entre la critique et la création mais aussi dans le laps de temps qui a précédé leurs retrouvailles ; ce texte, signé collectivement, serait une tentative d’échapper absolument à tout genre narratif, à tout concept théorique ; il aurait pour vocation d’évoluer indéfiniment dans les limbes du pur récit, détaché de références.

Par un procédé déjà éprouvé par la machine littéraire depuis des siècles, le reste du recueil est considéré comme la démonstration textuelle de ce texte liminaire, chacune des nouvelles étant enchâssées les unes dans les autres, mais à la manière de poupées gigognes d’un genre nouveau, c’est-à-dire inscrites dans le paysage d’un Escher ou d’un Möbius. Chaque texte porte en germe l’ensemble des autres textes tout en étant, par le jeu de la phrase singulière et bifide, monstre ainsi né des deux écritures, l’aboutissement logique de chacune d’elle.

La seconde nouvelle se déroule d’abord en Inde et s’intitule parham cité (sans majuscules). C’est une nouvelle aux bords fantastiques dans laquelle une ville est engloutie par les eaux. Un enfant a pour mission de mettre un terme à cette inondation, par un processus tout autant psychique que mystique. En contrepoint des fragments narratifs qui développent ce récit, vécu comme une hallucination par un professeur chinois qui travaille sur Jacques le Fataliste, interfèrent les extraits d’une correspondance érotique entre deux amants séparés par une simple cloison dans un inquiétant dispensaire nord-américain.

[…] et je lui disais combien sa peau je l’écrivais, en n’avais jamais assez et en voulais encore — et je lui répondais que je fondais déjà capable de m’immiscer par en-dessous des portes et au-delà des murs de cet asile — et je lui disais que j’étais prête tout à lui ouverte mais comment être ouverte dans un lieu fermé je criais dans mes poings, mes poings criaient je n’étais pas seule je n’étais pas seule — et je lui répondais qu’aucune prison ne contient les poings et nous nous prenions les mains, à travers la cloison, je sentais son pouls passer d’elle à moi, à mesure que nous pensions à l’autre, c’était tout le pouls qui se déversait, se déversait et emportait tout, tout […] (42)

Le troisième texte, Voz deseada, est un hommage non dissimulé à Borges, où un écrivain, le temps d’une averse qui le surprend et le contraint à rester à la terrasse d’un bar, alors qu’il devait retrouver son amante à l’autre bout d’une ville méditerranéenne, imagine, dans une espèce de souvenance, les dernières années de sa vie.

J’étais tout à moi-même et, observant les bulles de gaz qui revenaient à la surface de mon verre comme après une trop longue absence, je les attrapais entre mes yeux et les faisais rouler, je les mélangeais à la lumière humide de l’averse, le soleil petit dedans et dedans aussi toutes les couleurs et tous les gouts et tous les gens et toutes les femmes et toutes les marchandises avec les voitures et les maisons et les livres que je croiserai plus tard, que je croiserai ailleurs, une fois que cet instant avec moi sera mort. (69)

Des extraits d’œuvres diverses (films, musiques, tableaux, photographies et bien sûr textes) sont transposés en petits poèmes libres, utilisés comme chevilles pour le déroulé catastrophique des années à venir. On reconnaît ainsi David Lynch, Claude Simon, Henry Miller, le Martin Fierro, Chris Marker et la « pluie verte et bleue, la pluie abandonnée, libre mais orpheline, anonyme, la pluie qui a raté son passage sur terre ».

La nouvelle Arundo donax, qui lui fait suite, suit le quotidien de deux jeunes immigrés syriens, venus en France un été et qui se retrouvent à faire les vendanges au black dans le sud de la Drôme. Ils seront peu à peu manipulés par les élus locaux, réifiés à des fins bassement politiques, dans un moment de tension extrême à la suite du troisième remaniement de 2015, et des grandes manifestations populaires qui seront à l’origine de la Constituante pour la Sixième République.

Nous étions devenus plus terreux que la terre, avec dans la bouche plus de mots qu’elle n’en pouvait contenir. Je continuais de tailler les anches qui me serviraient, au pays, à souffler dans le cul de tous ceux qui, les chefs et les troufions, les blancs et les noirs, les uns et les autres, tous ceux qui persisteront à me barrer la route, ô encre du sang, ô noirceur de l’œil ! (89)

Les contenus de la cinquième et de la sixième nouvelles me sont inconnus. Je sais simplement que la cinquième s’intitule La vieille femme devant chaque comptoir que Dieu parsème à travers le monde et la sixième Spin. Cette dernière se déroule dans une ville portuaire, et je sais simplement qu’il est question de l’intérieur d’un chat.

Le septième texte, dont le titre m’est inconnu, raconte le parcours de cette femme, universitaire de son état, qui découvre par hasard un texte inédit de Jacques Derrida dans lequel ce dernier émet l’hypothèse d’une identité fragmentée à partir de la notion mystérieuse d’embryon multiple. Sous la forme d’un article scientifique pour la revue Nature, la chercheuse règle ses compte avec son ex mari, l’ « impératif de féminité » (dit-elle), son psychanalyste et « l’indigence politique fédérale » qui, ajoute-t-elle, « a inventé l’adolescence pour aliéner nos vieillesses » (139).

Puis je me suis réveillé, les diodes rougeoyantes indiquaient 3h35, avec toutes ces images à travers la tête que je me suis empressé de noter. La nuit faisant son travail d’oubli, je savais que tout ceci serait réduit à peau de chagrin, pour ne pas dire complètement fondu comme neige au soleil, le lendemain. J’écrivis si vite que j’écrivis mal et je ne parviens toujours pas, deux jours après, à déchiffrer plusieurs longs passages de ma main — citations, visions hébétées ou commentaires marginaux…

 

Nous portons en nous toutes les histoires et, comme toutes les couleurs sont dans le ciel, nous savons qu’il est toujours possible de les écrire. Cela nous tient en vie, et c’est un sursis qu’on appelle désir. Il est de notre responsabilité alors de les écrire, de ne pas les écrire ou de les écrire mal, de les rendre illisibles ou de les offrir au monde sous une forme acceptable.

Celui qui écrit n’est peut-être pas plus important que celui qui n’écrit pas — ou que ce qui est écrit. Ce n’est pas dans ces termes que se joue l’équation. Elle n’est pas dans ce que tu donnes ou prends. Elle dans ce qui, ce faisant, n’a justement pas encore de forme ou de poids, ce qui échappe à la pensée comme au monde, ce truc insensé, insensible, comme un orvet qu’à peine tu remarques et déjà se trouve à des mètres de toi, quand même tu garderais un bout de sa queue entre les doigts. (explicit)

  1. Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2014 ↩

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