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Aux lecteurs

Posted on 24 décembre 201216 mai 2016 by Benoît Vincent

Ô lecteurs, crois-moi bien. Ce n’est certes pas de gaité de cœur que nous nous sommes attaqués au livre dont tu t’apprêtes à dévorer les pages, curieux et aiguillonné, impatient en somme, à présent.

Nous aurions préféré — ô combien ! — nous atteler avec avidité presque charnelle aux doigts gourds et arthrosés de certains guitaristes septuagénaires (c’est un rêve avoué !), aux débordements arcs-en-ciel du Swinging London, aux coups de reins rageurs de Detroit ou aux arabesques frisotantes de Manchester ! Nous aurions préféré — et de loin ! — nous enfoncer dans la moiteur sombre des bayous à la fin de l’été ou, pourquoi pas, laisser chanter sous notre plume les cordes métalliques des Nomades, ou même encore disséquer avec une rigueur scientifique les avant-gardes insectoïdes de Berlin ou New York City !

Rassurons-nous toutefois, nous sommes bien conscients que ça aurait pu être pire. Nous aurions pu choisir un sujet plus sucré encore, et plus perfide, la musique des bandes FM des années 80, Phil Collins ou Tears for Fears, ou la dance transeuropéenne vénale des années 90. Nous avons échappé — mais de peu — au supplice, à la roue, à la gégène musicale : quintet de steel drums ou harmonie de binious.

Notre sujet est plus ténu, plus subtil, plus difficile à cerner en un sens, et il ne ressortit ni du meilleur, ni du pire. C’est là son caractère envoûtant — et périodiquement décevant.

C’est en somme un sujet très simple comme il en abonde dans les classiques et les modernes. C’est l’histoire d’une trajectoire qui oscille entre l’oubli et la gloire, entre le vide et le plein, entre le ratage artisanal et la grâce professionnelle (ou l’inverse).

C’est en somme l’histoire d’un échec, où le protagoniste échoue à la fois à rester anonyme et ne parvient pas à faire quelque chose de ce nom ; où le héros échoue à nous émouvoir et ne parvient pas à nous irriter tout à fait.

Car c’est bien de cela qu’il est question, ô lecteurs, et tu t’en rendras compte… vite… Que si le monde de la musique est plein d’imposteurs comme de belles personnes, chacun le sait, il est plein aussi de personnages ni héroïques, ni lâches, ni bons ni mauvais et, selon le bon vieux mot d’un de ceux dont nous aurions aimer louer le nom et encenser l’œuvre, si la place n’était pas déjà prise (Charles Mingus), n’appartenant ni à la bonne, ni à la mauvaise musique.

Nous allons donc suivre les marques et les écarts de ce qui aurait pu, aurait dû devenir l’un des grands rendez-vous des années quatre-vingt et qui s’avéra finalement en être l’une de ses plus laborieuses scies.

Il n’est pas donné à tout le monde d’opérer sur son destin. Mais l’entrevoir clairement et passer à côté avec tellement de sérénité (et peut-être même un certain ennui, voire de l’idiotie, au sens premier du mot) relève de la gageure ; et pourquoi pas, tout bien réfléchi, du contre-pied artistique — si au moins ce contre-pied avait été pensé et assumé, cela t’aurait évité, ô mes lecteurs, bien des peines à tes oreilles et à nous, modestes scripteurs de ces non-évènements, cela m’aurait épargné bien des efforts inutiles.

La tâche qui nous échoie consiste aussi à parcourir des territoires qui, s’ils nous affligent bien des tourments, nous prodiguent également l’enseignement des erreurs à ne pas, à ne plus, commettre impunément.

Comme celle de placer un disque de plastique dans le tiroir de l’appareil, et d’appuyer ingénument sur la touche : JOUEZ !

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