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Exile on Main Street

Posted on 24 avril 201031 janvier 2024 by Benoît Vincent

Une fois n’est pas coutume, je mets ici une chronique un peu plus longue, puisqu’elle était déjà écrite !

 

Le monde entier s’enferme dans une villa provençale. Au bord de la mer.

On est venu là comme pour se cacher, comme font les bêtes malades, comme pour se retrouver aussi, secrètement, et aussi secrètement que le font les parias, les humbles, les communs, les gueules cassées.

On n’a pas grand chose à perdre, ni beaucoup d’expérience à partager ; on sort à peine de l’enfance, et de l’enfance du monde, de celui, archaïque, des dieux, des règles et des morales.

On s’exile encore, après l’Amérique, la France, drôle de parcours.

Mais la seconde est un hasard, si la première est un prétexte.

Bouillie inaudible de gémissements, de grincements, de frappements, d’errements. Comme si le chaos pouvait jalonner, définir un territoire ; celui-ci serait alors à la fois intenable et marginal.

Le ton est donné avec la pochette de Robert Frank, grand génial Robert Frank. Une galerie hétéroclite de monstres de foire, glanés le long des routes, comme d’ailleurs pour le fameux recueil des Américains.

Le ton est donné avec les gestes éperdus qui signent une attitude, alors qu’elle se heurte à elle-même, et comment aller plus loin ?

Truman Capote fait partie du cirque, ne tiendra pas, trop usé, incapable de décrire le spectacle, d’écrire une ligne valable sur le chaos. Gram Parsons fait partie du cirque, ne tiendra pas, brûlé sur l’autel de la guitare étincelante.

C’est une meute qui débarque à Villefranche-sur-Mer, qui vient en France échapper au fisc pour photographier au plus près, elle aussi, les Américains. Etrange détour.

La section rythmique habite non loin, dans le Luberon, dans le Gard. Sous les influences de Vence, et de cette douce léthargie méridionale du pompidolisme. On fait venir les habitués, Bobby Keys, Jim Price, Ian Stewart.

On s’enferme. Et qui (qu’y) trouve-t-on dans ce disque ? Un mélange poisseux, ce qu’il reste de chansons laborieusement montées en sauce. C’est comme un tour de France immobile, la caravane ne passe plus ; aboie. Les substances, toutefois, bien déjà là.

Sticky fingers revêtait une parure impeccable de production, de prise de son, de classe. C’est ici tout le contraire : les chansons sont des mille-feuilles crémeux de sons épars, le son est crade, la voix est lointaine, certains morceaux semblent sortir d’un magnétophone quatre pistes (Just want to see His face) ; mais l’ensemble est désespérément efficace.

Pas de fioriture : on tient un solo sur une note, sans sourciller (Casino boogie).

On ne propose pas de grosse machine comme sur les albums précédents — pas de simple ici qui puisse espérer plaire aux jeunesses rebelles de petits blancs, et Tumbling dice remporte avec difficulté ce titre. On mise sur la mixture.

On a fait un effort de ce côté là : les ingrédients sont nombreux (18 morceaux, unique double-album du groupe), et les styles divers : beaucoup de funk, de réel funk, à savoir une batterie qui colle aux pieds et le groove incontestable (Tumbling dice justement, et surtout Ventilator blues).

On donne dans une espèce de soul ou de rythm’n’blues hébété : Soul survivor, Torn and frayed, Sweet black angel , Let it loose et Shine a light sont de sacrés titres, des titres inspirés. C’est un condensé de musique noire.

Génie des Rolling Stones : offrir à l’Amérique son visage de cirage, alors qu’on est soi-même non seulement blanc, mais encore britannique. Le rêve est plus puissant. L’Amérique n’existe pas ; elle se retrouve toute entière dans une villa provençale sous Pompidou. On ne craint pas de déverser du Sweet virginia, blanc et sirupeux, avec harmonica et mandoline, mais il est âpre au toucher, jamais évident. Et à côté, la liesse vaudou de Just want ti see his face, ça détonne. Ça vibre juste.

C’est du blues aussi, quand il est acéré : Stop breaking down de Robert Johnson (retrouvailles) et All down the line, et la formule efficace du rouleau compresseur rock de Rocks off et Rip this joint.

Enfin c’est une forme de chansons unique, jamais répercutée ou réinvestie par le groupe, qui est ici à bout de souffle créatif (certains morceaux ont cinq ans déjà). Une prise de son incroyable, un monceau de contraintes qui s’écrivent sur la bande et rayent. On se demande ce que fait Jimmy Miller, et où il a pu laisser traîner les doigts du précédent opus, il fait pourtant foutue potion, et qui prend.

On quitte le monde de l’enfance, et celui de l’âge d’or post-WWII. L’Amérique se réveille sous la guerre du Vietnam et Nixon avec la gueule de bois. Les hippies sont retournés se coucher. On délaisse Ginsberg pour des formes perverses, précieuses, radicales : voir le cut-up de Casino boogie, qui donne l’impression de venir droit de William Burroughs.

1972 : le cru est bon, avec Harvest de Neil Young, Transformer de Lou Reed, Hunky Dory de Bowie. La concurrence devient dure ; ce ne sont plus que les Beatles ; ce sont des auteurs-compositeurs. On a les dents longues. Alors on va se sacrifier. Inventer la langue, puis la multinationale du rock, avec jet privé, villa provençale et monde de pacotilles américaines.

On a trente ans, on ne rigole plus. Keith Richards s’enfonce dans le néant du monde, là où coton n’étouffe pas mais dissimule ; Happy chante-t-il pour une première fois en vrai lead, avec sa voix de fennec ; pour compenser Mick Jagger va se faire voir, fait des films, fait l’acteur et débute un nouvelle carrière de jet-setteur main street. Le rock’n’roll n’avait pas besoin de ça, strass, paillettes, bulshit. Dommage car il avait donné ses meilleurs textes à ce moment précis (Torn and frayed, Sweet black angel, pour Angela Davis, Casino boogie, Rip this joint, Rocks off, et j’en passe).

 

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