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Le cheminement

Posted on 3 mai 20088 décembre 2014 by Benoît Vincent

Quand commence-t-on de lire, et quoi ? Cette proposition de François Bon1 permet de poser le nécessaire parcours qui nous a constitué comme lecteur, c’est-à-dire comme bibliothèque (avec son lot de fantômes, de pilon, de ravageurs).

Quant à moi, je ne suis pas un grand lecteur. Je n’ai pas lu beaucoup et, pire, je ne lis pratiquement rien de mes contemporains. Enfant, la lecture de livres sans images m’a toujours rebuté, fatigué d’avance — comme bien des enfants, sans doute, en tout cas les garçons, quand je vois ce que peut dévorer ma fille. Je préférais jouer. De fait, j’ai commencé mal, au regard des normes scolaro-littéraires qui nous entourent.


1. Marvel Après les bêtises du jeune temps, comme les livres illustrés, les revues enfantines, et autres héritages des fratries précédentes2 mon véritable premier choc de lecteur, je le dois à des personnages aussi éthérés que Matt Murdock (aka Daredevil), Peter Parker (aka Spider-Man), ou encore Sean Cassidy (aka Banshee), Piotr Raspoutine (aka Colossus), Kurt Wagner (aka Nightcrawler), Logan (aka Wolverine) et Ororo (aka Storm) des (nouveaux) X-Men, ou encore à Alpha Flight de John Byrne, Elektra de Franck Miller, etc.

Voilà le lieu où j’ai passé des heures, un monde complexe, à cette époque (fin des années 80) largement élaboré, auto-référentiel. J’avais une affection toute particulière pour les couvertures des magazines, surtout lorsqu’il m’a été donné de trouver les originaux qui, bien que truffés de publicités imbéciles et imprimés sur du papier d’extrême mauvaise qualité, représentaient pour nous, loin de tout et sans un sou, un genre de Graal pourtant littéraire. Car je prétends qu’au regard de la bd européenne, on tenait là un morceau d’ouvrage, qu’on se plaisait à comparer aux Rougon-Macquart ou à la Comédie Humaine — c’était parfois les discussions familiales. Les BD européennes, de type roman graphique, de Bourgeon, Loisel ou Bilal, étaient chères, presque inaccessibles (maison de la presse contre librairie ; on les lisait en médiathèques). La régularité, la succession des numéros, l’inévitable désir de collection qu’elle engendre et la fameuse « continuity », le fait que toutes les séries s’entremêlent en certains nœuds narratifs essentiels, comme par exemple les Secret Wars, ou Le tournoi des Champions (que je trouve aujourd’hui aussi désuet qu’absurde) ont retenu l’attention longtemps.. Des auteurs, comme John Byrne, John Romita Jr, Bill Scienkiewicz, Frank Miller. Je dois dire que j’ai âprement lu ces « livres » jusqu’à un âge avancé, et aujourd’hui encore, il m’arrive encore de relire certains fameux passages34…


2. Flaubert Lire en troisième, avoir entre les mains Madame Bovary est une expérience puissante. Sans doute un peu tôt. Retrouver le même livre et le reste de l’œuvre à la fac, grâce à M. Oudart, dans une lecture complètement ébouriffée, percutante, transgressive, m’a ouvert les yeux. J’ai dévoré Flaubert, mais spécialement la correspondance, Le dictionnaire des idées reçues, les Trois contes. Pour la première fois, j’ai ressenti physiquement la puissance de la littérature. « Charbovari, Charbovari », chevillé au corps.


3. Umberto Eco. Pearl Buck. Moravia. Sagan C’était ce que je trouvais dans la bibliothèque de ma mère. Les trois derniers étaient dans la première collection du « Livre de Poche » et il était inscrit sur le dos « Offert par ELF ». Loin le temps où les entreprises d’hydrocarbures distribuaient de la littérature en cadeau à leurs clients ! Dans cette collection largement refondue (et dégradée) depuis, on trouvait Noces (suivi de L’été) et Rapport de la base et du sommet de Char, deux livres que plus tard je découvrirais.


4. Tony Morisson, Paul Auster Les premiers livres sans images qui m’ont le plus marqués, je les trouvais au Labyrinthe, ancienne librairie de la rue du Bourg, et c’est là que j’ai découvert Paul Auster (notamment la Trilogie New-Yorkaise, puis Leviathan) et Tony Morisson (Beloved et Jazz), qui m’ont profondément marqués, dans la solitude du lycée. En voyage à New York, je suis allé sonner à la porte de Paul Auster. Ces auteurs parvenaient à faire le lien entre le récit qui embarque et le recul critique (dont j’étais friand pétris en tant qu’étudiant). Je ne savais pas alors qu’Auster avait traduit Blanchot, du Bouchet et tant d’autres… je l’ai gardé longtemps : il mettait l’image cinématographique, le travelling, dans le texte et il m’arrive de relire encore l’histoire de Quinn ; mais je l’ai largement abandonné aujourd’hui, conscient de ses limites, de ses trucs. (Exactement dans le même esprit j’ai eu une rosse période Baricco, notamment Océan mer, là encore totalement remisé aujourd’hui. Le sentiment d’avoir été floué.) Tony Morisson, que je n’ai pas lue depuis longtemps, reste toutefois une référence.


6. Italiens L’histoire de la famille et le choix des langues au collège et au lycée ont naturellement amener le jeune lecteur vers les textes de langue italienne. Là aussi un monde s’ouvre, peu connu par ailleurs, et la présence de Moravia, donc, mais ensuite de Cesare Pavese, Elio Vittorini, Calvino, n’a plus été démentie. Jusqu’aux obscurs comme Savinio, Brancati, qui étaient souvent objet des textes d’étude, des découvertes comme D’Arrigo (Horcynus Orca), des plus célèbres comme Tabucchi (Requiem). Point encore de tentative plus hardis vers la littérature contemporaine italienne. Cela viendra plus tard.


7. Juan Rulfo (Pedro Pàramo), dans le sillage du nouveau roman, avec James, Woolf, Faulkner et Proust en contrechamp. Je dois à Nabile Farès (photographie) la compréhension de ce qu’il se passe dans le roman, lorsque celui-ci devient une arme pour détruire la subjectivité externe, si j’ose dire. Rulfo est le premier roman où je me suis perdu, mais il y eu aussi Les gommes de Robbe-Grillet, puis tout ce que le soi-disant nouveau roman apporte comme héritage insoupçonné. Ayant été peu formé dans mon jeune temps, les années de faculté ont réellement compté dans mon itinéraire de lecteur ; classique découverte avide et passionnée de Barthes, puis Blanchot, et là, Paulhan, puis tous les auteurs de poids de l’époque. Evidemment l’arrivée de Blanchot et de sa clique, des Forêts, Bataille, Klossowski, ont légèrement occulté les laborieux travaux du nouveau roman5.


8. Char, Michaux, Brautigan Le plaisir des mots, incarné par ces auteurs, mais aussi la liberté de la fiction. Drôle de pontage, de l’un à l’autre, mais Michaux cardinal et toute son œuvre avalée6. J’ai adoré les Feuillets d’Hypnos, j’ai toujours près de moi Ailleurs de Michaux (puis Poteaux d’angle), et La pêche à la truite en Amérique a également été une balise récurrente (de ces livres qu’on rouvre, relit, qu’on offre, qu’on trimballe partout)7.


9. Jusqu’où aller ? Je ne crois pas que la « formation » littéraire s’arrête un jour, et la découverte de Blanchot (d’abord L’espace littéraire, puis Thomas l’obscur), puis celle de Quignard (avec notamment Vie secrète, les Petits traités en version Maeght à la B.U.) ont été décisifs pour le reste. A partir de Blanchot, tous les livres vous sont accessibles, et vous découvrez une vie de lecture.

Je dois quand même rendre grâce ici à François Bon, non seulement pour l’acuité de sa proposition, mais encore pour son travail de fond sur la littérature contemporaine ; je pourrais essayer de retracer le parcours qui m’a mené de Blanchot à Bon (c’est plutôt la faute de Keith Richards, en réalité), et de Bon à Instin (par exemple), puis de Philippe Vasset, Antoine Emaz, Nicole Caligaris, Claro, Raymond Bozier, Arno Bertina, Eric Chevillard…

  1. Je ne l’ai pas retrouvée sur son site, mais ceci s’en rapproche, peut-être : http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3688. ↩
  2. Beaucoup lu aussi Gaston Lagaffe, Spirou, Astérix, Achile Talon, Gotlib, Léonard. Jamais aimé Tintin. Mais pas autant que la bd américaine. ↩
  3. On notera que les images reprennent un DC Comics et un Image Comics Ce sont des exceptions, j’ai été absolument fidèle à Marvel. ↩
  4. Sans doute à cette catégorie peut-on rattacher la lecture de Tolkien en 5e ou 4e, grâce à Samuel ↩
  5. Aujourdh’ui je ne garde que Butor, et pas tous ! Sarraute, Duras et Beckett évidemment, mais font-ils partie du nouveau roman orthodoxe ? Et Simon, avec modération ↩
  6. Il y avait ce camarade atteint de schizophrénie, Antonio, qui m’avait offert les deux derniers recueils de Michaux. Salut, camarade. ↩
  7. Dans la première version de ce texte, je lis ceci, que Char ne m’a plus quitté, « jusqu’à cette émission de France Culture en Avignon où Jean Lebrun m’a fait « chanter » Le martinet ». Je n’ai aucun souvenir de cette prestation, qui a dû être de grande qualité, aussi en gardé-je la trace en note. ↩

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