Avant d’aller plus loin vers le politique, le social et le religieux, observons un phénomène étrange, celui de notre rapport à la réalité.
Dans une note précédent, nous avons posé ce rapport comme variable selon trois traits (indépendants du choix individuel, si on permet ce raccourci ici) : l’intention, l’autonomié, la neutralité.
La neutralité est probablement le trait le plus fluide ou maniable, notamment pour qui dispose d’un langage articulé et d’un monde symbolique, qui lui permettent de déjouer, ou au contraire surjouer, ce qu’on pourrait appeler « la bonne foi ».
Nous sommes égaux devant notre incapacité congénitale d’aborder sereinement la réalité.
« Réalité » est un mot ambigu : je lui préférerais « réel », au sens de la logique ou de la philosophie (Clément Rosset par exemple) ; mais en plus du « réel » qui est une définition perceptive (caution à illusion), j’y adjoins le « dehors », qui est le monde tel qu’il est, en dehors de toute interaction humaine, voire biologique. Par définition, le réel a son double (Rosset donc) et le dehors sans humain (sans être vivant) est inaccessible (il n’est accessible qu’à travers les sens et autres fonctions du vivant). La réalité est ainsi l’ensemble du donné extérieur, qu’il soit « naturel » (dehors, à nous inconnu) ou déjà filtré par le vivant (/l’animal/le langage humain) (réel, notre monde, en somme).
Il y a plusieurs manières d’ « accommoder » le réel.
La fiction est le mode peut-être sinon le plus commun, du moins le plus partagé ; d’une part une « instance émettrice » (auteur) raconte une réalité imaginaire, qui peut être réaliste ou merveilleuse, fidèle ou totalement inventée, et d’autre part une autre instance, « réceptrice » (lecteur, public, spectateur) accepte de but en blanc les deux statuts d’instance, de même que la position de ladite fiction vis-à-vis de la réalité.
À l’opposé si l’on peut dire se trouve le délire, qui peut-être est plus ou moins répandu. Le délire est une pure transformation de la réalité en une fiction personnelle, mais sans écart, sans perception d’écart, vis-à-vis de la réalité. Le sujet délirant est en proie à l’illusion, au contraire de l’instance réceptrice de la fiction qui en connaît la nature. Le sujet délirant est à la fois instance émettrice et instance réceptrice, c’est ce manque d’intervalle qui le rend « malade ».
Mais ce ne sont pas les seules manières d’être infidèle au réel. Une autre manière est plus subtile à définir : c’est la posture de qui entame des négociations sur le réel, et travaille de manière engagée et active sur la relation prétendument objective à la réalité (textes, faits) ; ce n’est pas un problème d’instances en tant que telles, mais du parcours de l’une à l’autre. Si cet engagement est volontaire, comme dans le cas dans l’interprétation, mais aussi dans l’idéologie, et d’autres exemples sans doute, l’instance affirme sa « prise » sur ce réel et revendique ce terrain de la négociation. Dans un dernier cas, celui de l’autopersuasion, cette attitude active est sabotée par une déformation perceptive du côté de l’instance émettrice, qui exclut celui-ci de la négociation, qui se déroule à son insu. Alors on ne peut que constater que ce régime singulier est fort proche, tout simplement, du mensonge.
Enfin un cas particulier, est précisément le cas « prétendument » objectif, scientifique, mathématique. C’est le régime scientifique du récit (je propose ce terme volontairement ambigu, plutôt que les trop vagues « essais », « démonstration », « rapport » ou « relation », etc.).
| Instances | Relation | Exemples | |
| Fiction | équivalentes | partagée | la gauche et la droite existent Jésus-Christ est mort et ressuscité nos vacances sur Tatooine |
| Idéologie | polarisées | négociée | la gauche existe Jésus-Christ te sauvera Gaïa |
| Interprétation | polarisées | négociée | la gauche n’est pas la droite faire le bien aide y a-t-il de la vie dans l’univers ? |
| Délire | fusionnées | occultée | la gauche est une pipe Jésus-Christ est mon père la terre est plate |
| Mensonge | fusionnées | occultée | je mange bio donc je suis de gauche après tout christ est amour il y a de la vie dans l’univers |
| Récit | polarisées | polarisées | les partis politiques le fait religieux judéo-chrétien le système solaire |
| Rêve | polarisées | renversée | je suis de gauche je suis Jésus |
Il faut aussi bien sûr préciser que, comme tout opération humaine, chacun de ces régimes est orthonormé, dans un espace-temps précis, siège de la culture d’une civilisation. Ainsi « la terre est plate » n’était pas du délire avant Galilée. Mais dans tous les exemples, il n’y a pas, au travers du filtre humain (langage, monde symbolique) de réalité pure — ou bien c’est le dehors. Et le dehors ne parle pas.
