
J’ai pris ces notes avant celles sur les « instances » de réalité, mais je les publie après, et notamment, une fois rédigées, rassurées par la lecture de deux articles dans le même numéro du Monde diplomatique1.
À force de voir passer l’expression « fake news » (information fallacieuse ? maquillée ?, plutôt que fausse) et de constater l’énergie mise à contrecarrer ces « fake news », non seulement par ceux dont c’est le travail (les éditorialistes, par exemple, les journaux) mais aussi par la puissance publique, et très précisément en Occident, à Paris, Bruxelles ou Washington, j’en suis venu à interroger ce régime de la « fake new » ou, plus exactement, ce dispositif de désignation de la rumeur.
La prémisse sur laquelle repose mon raisonnement, il est possible que le lecteur ne la partage pas ; je la livre tout de même : notre monde occidental, qui est individualiste, libéral et vaguement protestant, et qui sort d’une ère assez longue de domination économique et culturelle, entretient un rapport très singulier à la vérité — qui n’existe pas, et qu’il serait plus juste (?) d’appeler « système de faits établis ».
Cela fait longtemps, d’ailleurs, que le monde occidental étudie la question, depuis Socrate et jusqu’à Popper, évidemment ! « Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique », la phrase bien connue de Popper, pour qui la méthode consister essayer de « démontrer la fausseté » d’une théorie pour mesurer son accord avec la réalité (i.e. sa vérité). La scientificité d’une théorie « réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester »2).
Ces assertions célèbres sont elles-vraies ? À part le jeu de mot, il convient de ne pas oublier qu’elles sont vraies dans une certaine mesure, c’est-à-dire au sein d’une certaine culture, et donc dans un certain espace-temps. Le primat de la science ne doit pas nous leurrer. Aujourd’hui chacun est convaincu que la science, en tant que discours objectif, est l’un de ceux les plus à même à établir des vérités difficilement contestables (sous forme de lois notamment). La science, par exemple, a amené que la Terre était ronde, et on ne peut que le constater, tout comme on ne peut que constater que la mer et le ciel sont bleus, ou que le soleil se lève à l’est et que les cygnes sont blancs.
De plus Popper est un social-libéral, opposé au marxisme, ses assertions s’inscrivent elles aussi dans une certaine matrice idéologique. Et ce n’est pas sa faute : je dis simplement que nous somme tous le fruit d’une matrice idéologique, même lorsqu’on essaie de changer, de se changer, de se rebeller contre l’ordre d’où l’on vient, en quête de plus d’éveil.
Mais là encore, on note que nos ancêtres pouvaient être plus prudents que nous lorsqu’ils soulignaient la perfidie de nos sens, qui nous trompent. Nous avons simplement mis cette prudence sous le boisseau. Nous savons que nos sens nous trompent, mais nous n’en tenons plus compte.
Lorsque par provocation je dis que la science du passé amenait tout aussi sérieusement que la terre était plate, on me rétorquera justement : mais de quelle sorte de science s’agit-il ? celle qui est obnubilée par une idéologie religieuse ? Oui, répondrai-je. Mais je devrais aussitôt ajouter : une science qui a été validé par les membres qui la composent, et concordante avec le pouvoir central, et j’ajouterais, taquin : techniquement, qu’est-ce qui la distingue de la nôtre ?
L’inflation des guerres aux informations maquillées, alors qu’il est bien connu que ces entités « politiques » sont les principales sources de rumeur voire de mensonge (au hasard, trois mots : observatoire, diamants, gazoduc) est pour le moins amusante.
Que répondre aux platistes, ou à ceux qui pensent qu’on n’a pas marché sur la Lune ou encore que les Attentats du 11 septembre sont une machination ? Comment appréhender la « nouvelle » (j’entends par là l’annonce d’un fait, qui est un petit évènement) du passeport retrouvé ? Et ce n’est qu’un exemple frappant parmi mille autres ?
Est-ce que utiliser la méthode popperienne peut nous être d’une grande utilité ? Peut-on réfuter que le passeport a été trouvé ? Ou que le drapeau flotte ? On nous répondra : non, mais tout simplement, qu’il est possible de trouver un passeport, d’ailleurs plus de 10000 objets personnels ont été trouvés dans les gravats du WTC appartenant aux malheureux voyageurs ; non, mais tout simplement que pour les images on a jugé utile de tendre le tissu avec des baguettes de fer ou bien c’est un tissu semi-rigide, enfin vous comprenez.
Pour ma part, je ne saurais pas quoi répondre à quelqu’un qui me dirait que le Covid est une invention, ou que la femme d’un personnage important est un homme. On n’a pas vraiment de réponse popperienne adaptée. En outre Popper considère l’induction (la théorisation basée sur l’observation) comme un mythe et les théories basées sur elles (le soleil se lève à l’est) ne peuvent être considérées comme valides au premier abord (ce sont des faux positifs) ; en quelque sorte, Popper renverse la machine (ou la machination). Ce n’est pas parce que la majorité des cygnes sont blancs que lorsque je vois un cygne noir je ne le considère pas comme un cygne : simplement tous les cygnes ne sont pas blancs.
Mais considérons que le passeport comme un faux positif, que se produit-il ?
Je ne sais pas répondre aux « complotistes », mais pas plus qu’aux informations maquillées : je crois qu’il ne faut leur donner trop de crédit… ou plutôt, leur accorder autant de crédit qu’à n’importe quelle autre formulation humaine. En effet, suivant en cela Popper et Hume, l’induction est par définition trompeuse, orientée, coordonnée (au sens de l’hic et nunc).
De plus la frontière entre le réel (demandez à Clément Rosset, à Nabokov, à Sean D. Adrian !) et son interprétation est ténue, et les distinguer l’une de l’autre est ardu. À quiconque évoque la vérité, puis l’information maquillée, ou la rumeur, on peut retourner la fiction (au hasard, trois mots : guerre des mondes, lune, Ossian) ; la littérature (l’art en général, mais la littérature en particulier) joue précisément de ces limites branlantes, poreuses.
Prenez la Réfutation majeure, de Pierre Senges, ou nombre de nouvelles de Borges… Aussi si quelqu’un (autorité ou non) pose une chaîne de faits analysés selon ses propres coordonnées culturelles, cela ne peut en aucun cas dire que ces faits soient vrais ou faux ; ils le sont pour une personne hic et nunc. Notre vie est pleine de ces quiproquos, ou plutôt de ces « mises au point » ou de ces flous qui parfois dégénèrent en quiproquos.
Simplement, l’instance de censure, qui à mon avis est présente chez l’individu, mais aussi dans la famille comme dans le groupe social, est celle qui laisse du « jeu » entre le tissu de l’observation et sa mise en critique ou en conjecture (deux outils fondamentaux pour Popper), qui est là pour ça ; on a toujours de bonnes raisons de se tromper, et elles ne sont pas toujours le fait de la raison, justement.
La grande nouveauté de la fake new, c’est que cette instance de censure est toute puissante, et peu démocratique, puisqu’elle utilise le même média spectaculaire que la rumeur ou la fake new ; elle est produite par une instance au sein d’une autorité sans légitimité (UE, CIA, que sais-je).
On ne saura jamais ce qu’il s’est passé à [nom d’un massacre où chaque partie accuse l’autre], c’est cela que je veux dire finalement ; et je suis certain qu’il y aura d’autres massacres comme celui-ci, invariablement, et malheureusement ; est-ce que le massacre a eu des effets très perceptibles sur le monde ? Oui : c’est là le piège de la vérité ; et comme ce massacre a eu des effets notables sur les relations géopolitiques mondiales, de la même manière3, la célébration de l’ouverture des camps sans inviter ceux qui les ont ouverts, a des répercutions sur la culture générale des sociétés où cela se produit. Je ne crois pas que ce soit une simple mesure de représailles (une sanction) suite aux événements contemporains. Je pense que l’ensemble fait partie de l’érection d’une certaine vérité, celle précisément qui est à la manœuvre lors de la mise en place de systèmes législatifs pour éradiquer ou empêcher la propagation des « fake news ». Et c’est pire que cela, cela joue sur la mentalité collective : songeons aux sondages réalisés en 1945 et en 2015… « Question : Quelle est, selon vous, la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne en 1945 ? »

D’ailleurs viennent en mémoire subitement les slogans de 1984…
Les béances dans le monde, ces vides, ces faces cachées, c’est à l’art et à la littérature de les relayer, de les combler, si elle le souhaite, de les embellir ou de les enlaidir, de les dramatiser ; notre seule et unique vérité, ou son interprétation — ou plus justement de l’interprétation de la réalité qui est la vérité — , si nous considérons qu’il n’y en a pas d’ultime, de supérieure, d’intouchable, est précisément la critique que permet la littérature, qui renverse tout y compris elle-même (Blanchot). C’est un pilier fragile, labile, trompeur ; c’est celui que nous avons ; le reste est la nature : nous apparaissons et nous disparaissons sans aucune influence sur quoi que ce soit, sinon la pelote de fiction que nous avons déjà enroulée-déroulée depuis des siècles et des siècles.
- Frédéric Kaplan, « L’étrange plume de ChatGPT », et surtout Daniel Zamora, « Le vrai sens des ‘fake news' », juillet 2025. ↩
- La croissance du savoir scientifique. ↩
- Et je pense alors à un autre article, un éditorial d’ailleurs, du Monde diplomatique, de Benoît Bréville, qu’on peut féliciter et remercier de son acuité critique : https://www.monde-diplomatique.fr/2023/06/BREVILLE/65832. ↩
