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Vorace §43

Posted on 16 août 20241 août 2025 by Benoît Vincent

 
[Le cœur à l’ouvrage]
 

Lorsque je résidais à Viterbe, à l’occasion d’une année de séminaire riche de découverte et de passion, au début de ma carrière, je fis la connaissance d’un professeur d’Oxford, Harold Leicester, qui devint très vite un ami ; nous restâmes en contact longtemps, jusqu’à la fin en tout cas de ce monde-ci, jusqu’à sa mort accidentelle survenue en 1999 à Tampa, en Floride (j »y reviendrai peut-être). Nous étions logés dans une belle villa à l’italienne, de ces immeubles quadrangulaires simples mais efficaces, composée de trois étages. Nous étions tous les deux dans des chambres au troisième étage, partageant la même salle de bain, mais aussi une magnifique terrasse qui donnait sur les montagnes derrière la ville, le tout en bordure du quartier médiéval. Notre logeuse, Omerta Sciagura, que tout le monde dans le quartier appelait Lina, allez savoir pourquoi,

Lina occupait tout le premier étage, et disposait, elle aussi d’une terrasse, beaucoup plus grande que la nôtre toutefois, et qui regardait la mer. Le rez-de-chaussée comprenait une vaste cuisine, rarement utilisée, une grande buanderie, et un immense salon orné d’une belle et imposante cheminée.

Nous n’avons jamais su ce qu’il y avait au deuxième étage, des chambres probablement, et nous n’avons jamais pu passer la porte du palier depuis l’escalier de marbre central.

Avec les semaines, Lina nous avait enseigné les fondements de la cuisine italienne, que nous avions assimilés par cœur : le secret du soffritto, l’art du mantecare, les obligations et interdictions diverses (« pas de fromage sur le poisson »).

Le matin, tôt, bien avant que le soleil ne vienne éclabousser les murs de la ville, dans l’été rageur, Lina balayait méticuleusement sa terrasse. Le fruscio de son balai sur les tomettes restera à jamais gravé dans ma mémoire : j’y voyais un geste humain très humain, et j’y logeais je ne sais pourquoi, une douceur et une sérénité pour moi essentielles ; avec la chaleur estivale, nous étions tous réveillés à l’aube, les mésanges ayant pris le relais de l’intrépide rossignol, et pour ma part, je dégustais un café lyophilisé à la fenêtre, le son du balais de Lina comme un agréable devenir du monde.

Harold était un homme inquiet, faussement guilleret. (Je ne parle pas de moi, ici, je ne pose donc pas de comparaison avec mon inquiétude essentielle personnelle ; inquiet je l’étais aussi, sans doute d’une autre manière, mais ce n’est pas le lieu ici d’en débattre.) Insatiable, il était, en réalité, je crois, insatisfait ; les nuits étaient toujours trop courtes ou trop longues, tout comme les jours, et, je crois, les livres. Fasciné par tout ce qui s’approchait du baroque, voire du burlesque, comme il convient à un ressortissant de son absurde pays, il aurait voulu être juif, il aurait voulu être russe, il aurait voulu appartenir à une communauté nomade mais inscrite, une communauté du livre, une communauté que d’autres décrivent comme celle de ceux qui n’ont pas de communauté.

Lui, qui était un pur produit de l’anglicanisme, avait une haute idée du texte comme du Livre, et, si je puis me permettre, avec tout le respect que je dois à sa mémoire, « bouffait à tous les râteliers ». Il parvenait à établir des correspondances d’un genre inédit, rassemblant dans une même main Sei Shonagon et les Vedas, l’abbé Seyiès et Lawrence Durell ! Polygraphe, tout l’intéressait et, en toute chose, il injectait une forme d’humour, de décalage qui rendait son propos comme sa recherche aussi singulière que passionnante.

Harold était fascinait lui aussi par ce rituel du balayage de la terrasse de Lina.

Il disait : « Chaque jour recommence le même labeur — cette répétition est notre lot ; nous ne sommes pas des humains lorsque nous balayons, nous redevenons des animaux, soumis aux pluie set aux soleils, balancés dans l’éternel retour des saisons, l’interminable succession des jours et des nuits. » Il disait : « Quand tu balayes, Lina, est-ce que tu es bien certaine d’avoir tout ramassé ? Je ne parle même pas de la feuille marcescente, sur le point de tomber, petite et frêle exception qui vient ruiner ton ouvrage, mais des débris de fleur ou de feuilles fanées, réduites à zéro, ou presque à zéro, et pourquoi laisses-tu celle-ci, que je vois depuis ma terrasse, je ne vois qu’elle, je ne vois qu’elle ! »

Balayer pour lui était devenu une métaphore de la littérature. Il faisait feu de tout bois, rameutant toutes ses lectures dans chacune de ses phrases, des plus évidentes, collègues polygraphes comme Borges, Manganelli, Derrida, aux plus extravagantes ou insoupçonnées, que sais-je, Emma Eckstein, Lucius Afrianus, Tod Browning !

 

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