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Le temps n’est rien
[Léon]

Posted on 25 janvier 202012 mai 2024 by Benoît Vincent

 

Microfiction de la série Résidences, celle-ci écrite à l’occasion de la Résidence effectuée avec la Maison de la Poésie de Rennes à Combourg en 2019-2020.

 

1. Le temps n’est rien, il s’effiloche à vue d’œil dans la multitude.
Multitude des vagues et multitudes des nuées, multitude des herbes et multitude des insectes, multitude des feuilles de l’arbre, et multitude des soies de l’animal.

2. Il y a l’ouvrage. Il est l’une des formes que le temps parcourt dans le silence de notre vie. Aussi lui sommes-nous voués. Il n’y a que l’ouvrage qui vaille, puisque tout le reste est évident. Nous avons connu d’autres éberlués par le chant du monde et puis, comme subitement lassés, ils poursuivirent leur route sans sommeil et, hagard, inlassablement divaguent comme s’ils fuyaient.

3. Nous ne sommes pas ce qu’on appelle communément une société, ni tribale ni rien ; tout au plus certains d’entre nous se rassemblent avec des liens familiaux plutôt discutables.

4. Aussi bien chacun participe à l’œuvre, sans devoir en rendre compte ; il n’y a d’ailleurs pas plus de programme qu’il n’y a d’autorité qui en serait détentrice. Part de nous-mêmes agit à l’instinct, part répond à l’ennui, part poursuit un chemin initié par l’un de ses aïeux.

A. Notre voyage semble prendre fin car où que nous allions nous arrivons à la mer : les astres aidant, nous avons pu vérifier sur les siècles la fin de la terre (elle n’en était pas moins belle). Et celle-ci nous convient.

Des bourrasques régulièrement balayent la lande. Il nous faut nous cacher. Tout aussi régulièrement, des brumes épaisses et comme folles déroulent leur eau-dans-l’air : toute sortie alors relève d’un danger, plusieurs des nôtres se sont ainsi perdus, égarés dans ces ombres mouvantes qui font des chemins et des impasses ; les risques courent. Dans la lande, on doit être attentif aux avens, aux falaises ; dans la forêt immense, c’est une quête sans fin d’une clairière, d’un sentier, d’un repère. Ou bien c’est une implacable humidité qui s’abat sur les peaux, d’abord les peaux ouvragées, puis pénètrent à la peau même, notre propre peau.

Là-haut, quand il est la lune, elle est tellement fouettée des audaces de la brume qu’elle paraît se mouvoir, et nous voici perdus encore dans les trajectoires, les causalités.

Et puis il y a la pluie, elle aussi régulière, qui rend toute chose intenable, elle-même perverse et dangereuse. Nous sommes comme des jouets entre les mains de ces âmes hauturières.

Mais cette terre âpre nous plaît et nous convient. Celle-ci est propice à l’ouvrage. Et nous l’avons ainsi commencé. Et quand nous disons nous, nous entendons des générations de nous, des nous de nous ; dans notre optique, il n’y a pas d’urgence à avancer l’ouvrage, jour après jour, lune après lune, pour des jours et des jours, des lunes et des lunes.

1. L’ouvrage est multiple comme des graines, il est aussi complexe, dans son articulation, son intégration. Ceci n’est pas un constat, un fait froid mais remarquable. C’est une consigne inhérente à l’avancement de l’ouvrage, comme une règle, qui nous oriente et nous contient, c’est à la fois un outil et un dessein, c’est à la fois un ouvrier et un patron.

2. Multiple, il est à la fois adapté aux reliefs sensibles et moins sensibles du paysage, les altération des climats, les dépressions topographiques, les rassemblement de plantes, les passages des gibiers. Il est également à la mesure, des mains qui le façonnent, lune à lune, patiemment, de la grand-mère au petit-fils, en-deça et au-delà. Il se love ainsi à notre histoire et, ce faisant, il épouse admirablement le sens de notre destinée comme la généalogie de notre communauté.

3. Une grande partie de l’ouvrage n’est pas concevable pour qui ne connaît pas l’intérieur de notre pensée. (L’ouvrage n’est pas entièrement destiné au dehors.) Aussi bien ce que les visiteurs seraient en mesure un jour d’entrapercevoir de l’ouvrage pourrait jeter leur sagacité en plein désarroi. Que pourraient-ils percevoir, réellement ?

4. Deux grandes Formes constituent l’ouvrage. Nous sommes partis sur un motif simple, aisément reconnaissable, répétitif. Une forme complémentaire de l’autre. Nous mobilisons à la fois le sol et le ciel. Cela est déjà beaucoup dire. Cela est trop dire. A quoi nous ajoutons une forme hybride, plusieurs essais semblent en tout cas rendre compte de recherches en ce sens.

5. Ceci pour l’endroit. L’envers est d’une autre nature : résille, nervures, soubassement et plissures sont connus de nous seuls, nous ici encore entendu comme une myriade d’êtres, depuis notre arrivée et jusqu’à notre départ, pourtant certain, mais toujours lointain. Ce filet de nœuds et de fils, ce filet prend entre ses mailles un ensemble de dimensions insensibles à l’ahuri. Et même ceux qui parmi nous s’adonnent à la tâche, sur une, deux, dix vies de file, ne sont pas toujours informés du fragment qu’ils élaborent, fragment nécessaire à l’ensemble, mais inutile dans sa solitude. Il y a va des plantes et des animaux, donc, des champignons et des lichens, des êtres plus ou moins hasardeux, plus ou moins épais, plus ou moins concentrés qui croissent, s’ébrouent ou virevoltent à la ronde ; il y a va des peuplades et de leurs dieux qui croisent loin dans l’océan ou dans la forêt ; il y va des agencements des sols avec les roches ; il y va des amas d’étoile qui embellissent la nuit, nuées de trous dans le voile noir ; il y va des rites, des chants, des poèmes, des outils, des champs, des troupeaux, mais je n’irai pas plus loin ; il y va de la défaite de la mort, et dans sa défaite, notre abnégation à son égard.

B. En excavant des blocs nécessaires à notre tâche (nos voisins qui sont un pu aussi des cousins ont entrepris un travail il y a trois générations simplement pour décoffrer quatorze blocs qui nous serons utiles ; ils ne font que cela, et ne suivent pas le destin des pierres une fois qu’elles quittent la carrière, quand même ce départ durerait une éternité), nous avons mis au jour ce qui semble être une région de l’ouvrage, région qui nous avait échappée, qui avait échappé à la mémoire de notre groupe. Un alignement qui paraît plus ancien encore que l’alignement originel de notre communauté et qui ferme l’ensemble de notre territoire.

Cette découverte, fraîche de deux ou trois générations seulement, n’a pas jeté de discrédit sur l’effort commun, mais une profonde confusion, peut-être légèrement matinée d’une sourde tristesse.

Le fait que nous prenions le temps de bien faire ne devrait permettre cette flagrante désorientation.

1. L’ouvrage n’est pas un un appel, ne fait pas officie de prière ou de message. Tout on plus pourrait-on y déceler des intentions de carte, mais ce serait déjà aller trop loin dans l’interprétation partiale et même partielle, puisque sa vision d’ensemble n’est possible qu’à une échelle qui nous dépasse.

2. Il faut bien comprendre que l’ouvrage n’a pas pour ambition de dessiner les linéaments d’une quelconque figure. Son essence est tant abstraite qu’elle se résume simplement dans les deux figures élémentaires ; nous-mêmes ne sommes pas au secret de toute notre activité. Quelque chose travaille, à notre insu, jusque dans les mains que nous agitons ; quelque chose d’indescriptible, d’inconnu et d’inextinguible… en quelque sorte, on pourrait dire que quelque chose œuvre dans l’ouvrage.

3. Nous avons pris ce temps mais il est à présent perdu. Nous avons décidément trop obstinément cherché à conjurer des gages, alors même que nous avons en toute conscience opté pour le silence sur ces sujets.

C. Certains d’entre nous sont formels : ces alignements ne sont pas de notre fruit. Les angles, les aplombs, les expositions, le travail des lichens, les facettes des brises, le dentelé des givres, tout un faisceau de correspondances concourt à éloigner formellement l’expression solennelle de notre style ; nous sommes bel et bien devant les traces presque neuves, presque vierges, d’une communauté organisée, dont les restes de l’ouvrage témoignent de sa nécessité, mais dont l’âge révèle le funeste destin.

Après bien des nuits sans lune et des lunes sans sommeil, me prend-il parfois le soin d’y rêver ?

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