Skip to content

Menu
  • La maison
    • Benoît Vincent…
    • 20 ans d’Ail !
    • Index
    • Finie la serendipité, vive la folksonomie
    • Thèque
    • Liens
    • Sur le logo
  • Publications
    • Paramar | avec Emanuela Schiano di Pepe
    • Synovie (Rhizes – Pholques) | Avec Laurence Morizet
    • Féroce
    • La littérature inquiète
    • L’entreterre
    • Un de ces jours
    • GEnove. Villes épuisées
    • Local héros
    • Farigoule Bastard
    • Pas rien
  • Textes
    • Fragments
    • Continue poésie
    • Critique chronique
    • Notes cénologiques
    • Pistes et sillages
    • Polémiques
    • Secrétaire
    • Vademecum
  • La littérature
    inquiète
  • Chantiers
    • Travaux en cours
      • De par la ville de par le monde
      • Résidences
      • L’affaire Panitza
      • Bobines
      • Vorace
    • Général Instin
    • Travaux non édités
    • Musique
  • Rencontres
    • Agenda
    • Résidences de création
      • Conversation Générale
        avec Emanuela Schiano di Pepe | CHBD 2024
      • Archivive | IMEC 2024
    • Ateliers
    • Contact
  • ĐeĦors >>>
Menu

Deux fois rien
[Queyras]

Posted on 4 août 201812 mai 2024 by Benoît Vincent

 

Microfiction (cérofiction) de la série Résidences

 

Un jour avec G. j’ai fait le tour des cols à plus de 2000 mètres.

Je lui avais demandé. Il était pisteur, ça ne lui posait pas de problèmes, et moi je voulais connaître ce coin : les sommets, la hauteur. J’habitais à Sisteron, à ce moment là, lui à Gap.

Il était pisteur. Il partait dans les montagnes avec une cargaison de dynamite, je ne saurais pas dire quel matériel exactement il utilisait, mais en tout cas il déclenchait exprès des avalanches. Il était déclencheur d’avalanches, avalancheur. Il faisait ça à n’importe quelle saison.

On s’est retrouvé à Briançon, cette petite forteresse, et on a bu un café. « Si on a de la chance, il m’a dit, on verra des chamois et surtout des bouquetins. T’as le vertige ?
— Non, j’ai répondu, pas de vertige, mais je mentais.
— Parce qu’on va passer dans des endroits difficiles, même en bagnole tu sais.
— Pas de problème. » Du coup je suis vite allé aux toilettes.
Quand je suis sorti il m’attendait dans la voiture, une de ces fourgonnettes blanches à trois places des services publics. « On va commencer par aller à Cervières, il a dit, il y a une vallée vraiment cool. »

Je ne sais pas pourquoi il m’a amené là. Il m’a dit : « C’est un cul de sac ». Au tout début du chemin, un genre de truc mou et vivant s’est enlevé de la route, j’ai pensé à un blaireau.
Pendant un moment on a suivi cette route, puis peu à peu on est arrivé dans une vallée toujours plus ouverte, un ruisseau (j’ai vu le pont) doublé d’une espèce de marécage, de plus en plus large, et bordée de collines douces et pelées. De grosses masses sombres étaient ça et là. J’en ai vu une se déplacer, et j’ai compris que c’étaient des marmottes.

« Voilà ton blaireau, t’as compris. » Rigolo, mais pas malicieux, le G., il m’a dit : « On va tout au bout, on fumera une clope. ». On est allé tout au bout, quelques maisons grises, pas âme qui vivent, mais c’était habité, c’est sûr, puis on est revenu un peu vers le marais. On a fumé notre clope. « Le marais du Bourget », il a dit.

« Tu sais à combien on est là ?
— …
— Plus de 1800 mètres. 1870 et des bananes. »

J’ai compris bien plus tard pourquoi il m’avait amené là. Déjà pour prendre l’air. S’habituer à la hauteur. On était déjà presque à 2000 mètres, ça veut dire malgré tout un peu plus de ciel pour chacun, un peu moins d’oxygène par personne.

En même temps il me faisait comprendre que là, au fond de ce magnifique vallon doré, vraiment dans un creux de montagne, un creux où stagne l’eau, un véritable point bas, on était déjà aussi haut que la plus haute des montagnes qu’il y avait chez moi. Je ne parle pas de la Baume ou de Gache, mais bien de l’imposante et souveraine Lure, qui culmine à 1826 mètres, et que même son cousin le Ventoux, à 1911, il s’effaçait devant les Fonts, où il m’avait mené finalement, le cul du cul-de-sac, dépassait tranquille, pépère, les 2000 mètres.
Ça voulait dire, dans pas long, on va connaître vraiment la montagne. Il m’a dit comme Profite. On est remonté en bagnole, on est repassé par Cervières, le village je veux dire, et on a commencé l’ascension de l’Izoard. Il m’a montré le ravin, les sommets, j’étais grisé. J’étais calé dans le siège, l’air confiant, les lunettes sur le nez, mais je sentais mes jambes flageoler, même assis. Après une vingtaine de minutes, il me montre un sommet, un triangle gris, puis un autre dôme de pierres. Jusqu’ici il y avait les forêts (« Mélèzes et pins à crochet » à perte de vue), mais petit à petit on a franchi la ligne de combat. Les arbres disparurent. Et on a vu des cailloux des cailloux des cailloux. « L’Arpelin, là, et là Clôt la Cime. Et là la Pointe Ouest. » J’étais inquiet, oscillais entre excitation et angoisse, mais j’étais aussi soufflé par le paysage. « On arrive au col, on va s’arrêter. »

Il y avait déjà beaucoup de monde, des voitures, mais aussi beaucoup de caravanes et de motos. Même des fous-dingues à vélo. Le dernier endroit où se geler les burnes, le col, où il y avait ce panneau sur une espèce colonne de pierres qui disait « Col d’Izoard / Altitude / 2360 mètres ». On s’est donc arrêté.

« Et là c’est donc l’Italie ? », j’ai demandé en désignant le lointain ; il a ri.
— Nan, c’est le Queyras. Un tas de cailloux… les villages les plus hauts de France. L’Italie, on la verra tout à l’heure, pour l’instant accroche-toi, on va redescendre, et on va passer par la Casse Déserte. »

On a repris presque tout de suite la bagnole, il fallait de toute façon, parce qu’aussi fou que ça puisse paraître, le secteur était envahi de badauds, de touristes, de retraités, de motards. La fine fleur. On est descendu et G m’a dit : « On va s’arrêter à la Casse Déserte, tu vas voir ». Je flippais grave alors, pourtant, malgré l’aridité et la minéralité, les courbes étaient plutôt douces et il n’y avait pas véritablement de précipices, de problème de vertige.

C’est un coin mythique du Tour de France, il me dit, mais ça n’est rien à côté de ça » Et il me désignait les tours de calcaires qui un peu partout jalonnaient l’immense éboulis sous lequel nous nous arrêtâmes, pas loin de la petite stèle à Bobet et Copi. « Les cargneules, un peu comme des dolomies, des constructions laissées libres par disparition du gypse autour… »
« On va monter aux balcons. Là tu vas comprendre. »

On a fait demi-tour et on est remonté vers le col. Dans le dernier virage, on a trouvé un petit parking. On a garé la voiture et on a pris un petit sentier qui retournait tranquillement, droit, jusqu’à une espèce de surplomb, au-dessus précisément de la route, au-dessus avec la stèle. Les balcons. A un moment il fallut traverser l’éboulis. Il me dit « C’est rapide, pas dangereux ».

Je ne pouvais plus avancer, quand j’ai vu s’approcher, comme une vague, l’énorme baleine de pierrier.
Mais j’étais bien. Je ne pouvais pas avancer, j’avançai pourtant.

G. était devant moi, il était heureux, dans le soleil des pierres, sans neige à bousculer, loin des dangers qu’habituellement dans ces paysages il côtoyait, et moi derrière, cahin-caha, pas peu sûr, genou triste, jambe molle. Je fixai alors son béret, ne le lâchais plus, ne regardai plus autour de moi, ni en haut, l’horreur, ni en bas, l’effroi.

J’avais voulu voir les hauteurs, et je me limitais à la queue ridicule d’un ridicule béret auvergnat.
Le reste de la journée, et le jour suivant, on serait allé au col Agnel, puis nuitée au Lautaret, puis le Galibier, oui j’aurais vu de bien beaux cols. J’aimais l’idée du col, l’idée d’une base dans le sommet. L’idée que ces infranchissables barrières avaient leurs fuites, leurs traverses peut-être plus à taille humaine.

J’aimais l’idée qu’il pouvait y avoir, aussi infinitésimal que des fourmis dans les dunes, un petit brouhaha, un petit gribouillis, un petit essaim d’agitation, invisible à l’œil nu, à l’œil de ce qui avait l’échelle alpine, et que ce petit essaim parvienne à mener son petit fourmillement inutile. J’aimais l’idée – malgré toute la difficulté que j’éprouvais, mais que je voulais éprouver car j’étais venu ici – je le saisis alors – pour connaître cette difficulté, pour prendre conscience que malgré tout le reste du monde, nous ne restons qu’un infime point dans l’infini de l’univers. On dormirait bien au Lautaret, on verrait encore des paysages incroyables, on ne compterait pas les pierres, on savourerait une bière méritée, on descendraient de nouveau dans le monde des hommes, rassurés, et de nouveau dilatés (dans notre estime, dans notre ivresse), on parcourrait à nouveau des chemins plus faciles et communs.

Mais le saisissement que j’eus grâce à G. sur les balcons de la Casse, celui-là me restera à jamais comme la pure expérience de l’être et du néant.

 

Partager la publication "Deux fois rien[Queyras]"

  • Facebook
  • X

1 thought on “Deux fois rien
[Queyras]
”

  1. garraud dit :
    12 juin 2020 à 16 h 52 min

    Dans la DS sur coussins d’air, avec les valseuses à l’intérieur, c’est la dernière scène du film

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Livres

Benoît Vincent - Féroce - Bakélite 2024

Benoît Vincent - La littérature inquiète - Publie.net 2020 Benoît Vincent - Un de ces jours - Publie.net 2011, 2020 Benoît Vincent - L'anonyme - Publie.net 2010, 2020

 Benoît Vincent - Farigoule Bastard - LNA 2015 Benoît Vincent - GEnova - LNA 2017

Benoît Vincent - Un de ces jours - Publie.net 2018  Benoît Vincent - Local héros - Publie.net 2018

Général Instin - Climax - LNA 2015  Général Instin - Spoon River - LNA 2016

Articles récents

  • RIP Hélène Sturm 16 février 2026
  • RIP Francis Hallé 1 janvier 2026
  • La nature est politique 10 août 2025
  • Vorace §77 1 août 2025
  • L’attrait des larmes 4 juin 2025
  • Instances et régimes de réalité
    (Notes cénologiques 6)
    19 avril 2025
  • Objet de culte 16 avril 2025
  • Fragment 6 avril 2025
  • Fuck news 3 avril 2025
  • Fragment 2 avril 2025
  • Fragment 1 avril 2025
  • Fragment 31 mars 2025
  • Vive la guerre ! 6 mars 2025
  • Films 2025 6 février 2025
  • RIP Marianne Faithfull 31 janvier 2025
  • Le — prologue 18 janvier 2025
  • RIP David Lynch 15 janvier 2025
  • Dans cette maison, sur ce matin 25 décembre 2024
  • Stufo dell’America 23 novembre 2024
  • Vorace §83 21 novembre 2024
  • Vorace §82 21 novembre 2024
  • Organon général 29 octobre 2024
  • Archivive — conclusion 25 octobre 2024
  • Archivive — sous nos yeux 24 octobre 2024
  • Archivive — fleurs 21 octobre 2024
  • Archivive — le souterrain numéro 7 19 octobre 2024
  • Archivive — on n’en sort jamais 17 octobre 2024
  • L’odeur d’un cri 13 octobre 2024
  • Archivive x Conversation générale — note croisée du soin et de la vie 9 octobre 2024
  • Archivive — chassez le naturel 26 septembre 2024
  • Archivive — L’IMMOBILITE 26 septembre 2024
  • Archivive — détour paysage 24 septembre 2024
  • Archivive — patrimoines ? 24 septembre 2024
  • Cartographie des habités — note d’intention 22 septembre 2024
  • Archivive — archimorte 20 septembre 2024
  • Archivive — deux ou trois mots sur la critique 20 septembre 2024
  • Archivive — catalogue du catalogue 20 septembre 2024
  • Vorace §14 25 août 2024
  • Vorace §43 16 août 2024
  • Vorace §95 8 août 2024
© 2026 | Sur une base de thèmes préconcus