Le cheminement

3 mai 2008



Quand commence-t-on de lire, et quoi ? Mais de nos jours, pour les gens de ma génération, le livre est partout ; depuis toujours on lit, on se fait lire aussi, beaucoup, parce que le texte est agressif. Comme Pascal Quignard en arrivait à la haine de la musique, j’ai parfois la haine de la littérature, ou la haine de la lecture, ou la haine des « écritures », comme dit ma fille de cinq ans.

De fait, j’ai commencé mal, au regard des normes scolaro-littéraires qui nous entourent.

1. Marvel Après les bêtises du jeune temps, comme les livres illustrés, les revues enfantines, et autres héritages des fratries précédentes, mon véritable premier choc de lecteur, je le dois à des personnages aussi éthérés que Matt Murdock (aka Daredevil), Peter Parker (aka Spider-Man), ou encore Sean Cassidy (aka Banshee), Piotr Raspoutine (aka Colossus), Kurt Wagner (aka Nightcrawler), Logan (aka Wolverine) et Ororo (aka Storm) des (nouveaux) X-Men, ou encore à Alpha Flight de John Byrne, Elektra de Franck Miller, etc.

Voilà le lieu où j’ai passé des heures, un monde complexe, à cette époque (fin des années 80) largement élaboré, auto-référentiel. J’avais une affection toute particulière pour les couvertures des magazines, surtout lorsqu’il m’a été donné de trouver les originaux qui, bien que truffés de publicités imbéciles et imprimés sur du papier d’extrême mauvaise qualité, représentaient pour nous, loin de tout et sans un sou, un genre de Graal pourtant littéraire. Car je prétends qu’au regard de la BD européenne, on tenait là un morceau d’ouvrage, qu’on se plaisait à comparer aux Rougon-Macqaert ou à la Comédie Humaine — c’était parfois les discussions familiales. Les BD européennes, de type roman graphique, de Bourgeon ou de Loisel, étaient chères, presque inaccessibles (maison de la presse contre librairie). La régularité, la succession des numéros, l’inévitable désir de collection qu’elle engendre et la fameuse « continuity », le fait que toutes les séries s’entremêlent en certains nœuds narratifs essentiels, comme par exemple les Secret Wars dessinées par le grand Mike Zeck. Des auteurs, comme John Byrne, John Romita Jr, Bill Scienkiewicz, Frank Miller. Je dois dire que j’ai âprement lu ces « livres » jusqu’à un âge avancé, et aujourd’hui encore, il m’arrive encore de relire certains fameux passages…

2. Flaubert Ce n’est pas une afféterie, mais il est vrai que d’avoir eu entre les mains Madame Bovary en troisième je crois, fut un drôle de choc. Pour la première fois, j’ai senti la puissance qu’exhalait la littérature. Ca marque « Charbovari, Charbovari », à cet âge !

3. Umberto Eco. Pearl Buck. Moravia. Sagan C’était ce que je trouvais dans la bibliothèque de ma mère. Les trois derniers étaient dans la première collection du « Livre de Poche » et il était inscrit sur le dos « Offert par ELF ». Loin le temps où les entreprises d’hydrocarbures distribuaient de la littérature en cadeau à leurs clients ! Dans cette collection largement refondue (et dégradée) depuis, on trouvait Noces, suivi de L’été de Camus et Rapport de la base et du sommet de Char, deux livres qui m’auront profondément marqués par la suite, mais bien plus tard.

4. Tony Morisson, Albert Camus C’est ce que m’a amené la solitude au lycée. Surtout Beloved et Jazz pour la première ; les Carnets pour le second.

5. Paul Auster Les premiers livres sans images qui m’ont le plus marqués, je les trouvais au Labyrinthe, ancienne librairie de la rue du Bourg, et c’est là que j’ai découvert Paul Auster et notamment la Trilogie New-Yorkaise, puis Leviathan que je considère aujourd’hui encore comme l’une de mes plus grandes influences. Paul Auster parvenait alors à nous embarquer dans une narration sérieuse, tout en étant bien conscient des limites du roman balzacien. Je l’ai gardé longtemps : il mettait l’image cinématographique, le travelling, dans le texte ; il m’arrive de relire encore l’histoire de Quinn. (Je ne savais pas alors qu’il avait traduit Blanchot, du Bouchet et tant d’autres…)

6. Italiens L’histoire de la famille et le choix des langues au collège et au lycée ont naturellement amener le jeune lecteur vers les textes de langue italienne. Là aussi un monde s’ouvre, peu connu par ailleurs, et la présence de Moravia, donc, mais ensuite de Cesare Pavese, Elio Vittorini, Calvino, n’a plus été démentie. Jusqu’aux obscurs comme Savinio, Brancati, qui étaient souvent objet des textes d’étude, des découvertes comme D’Arrigo, des plus célèbres comme Barrico ou Tabucchi. Point encore de tentative plus hardis vers la littérature contemporaine italienne. Cela viendra plus tard.

7. Juan Rulfo (Pedro Pàramo), puis le nouveau roman et sa nouvelle critique, avec James, Woolf et Proust en contrechamp. Je dois à Nabile Farès (photographie) la compréhension de ce qu’il se passe dans le roman, lorsque celui-ci devient une arme pour détruire la subjectivité externe, si j’ose dire. Rulfo est le premier roman où je me suis perdu, mais il y eu aussi Les gommes de Robbe-Grillet, puis tout ce que le soi-disant nouveau roman apporte comme héritage insoupçonné (Sarraute ?), depuis Henri James et jusqu’à Proust et Joyce, en passant par Virginia Woolf et Faulkner. Je dirai qu’étant peu formé dans mon jeune temps, les années de faculté ont réellement compté dans mon itinéraire de lecteur ; rien de moins classique, n’est-ce pas ?

Mais il faut tenir compte de l’amas de livre qui nous entourait, de la relative libéralité de la lecture, du fait que rien, dans les années 90, n’est plus ni introuvable, ni interdit. On trouvait Sade che Maxi Livre, horrible pseudo-librairie, qui était devant chez moi rue de Bonne. J’ai tout appris tardivement, et aussi grâce à la bibliothèque universitaire, dont je connaissais tous les rayons, et dans laquelle j’ai passé un nombre incalculable d’heures, surtout en maîtrise, où je travaillais, à travers Foucault, Deleuze et Derrida, sur Borges, Calvino et Michaux. Voilà les livres qui m’ont sans doute le plus suscité. J’ai passé ainsi deux années comme un rat, et l’une des plus grandes révélations, qui embrassait toutes les autres, ç’a été L’entretien infini.

8. Char Révélation de la poésie faite pariétale, lithotexte qui ne me lâche plus, en contrepoint de Blanchot, jusqu’à cette émission de France Culture en Avignon où Jean Lebrun m’a fait « chanter » Le martinet ! (Je m’en remets peu à peu, trouvant avec l’âge des artifices de son écriture, surtout après les années soixante)

9. Jusqu’où aller ? Je ne crois pas que la « formation » littéraire s’arrête un jour, et la découverte de Blanchot (d’abord L’espace littéraire, puis Thomas l’obscur, puis celle de Quignard (avec notamment Vie secrète, les Petits traités) ont été décisifs pour le reste. Je n’irai pas plus loin, car on tient là l’un de ces pavés qui vous renvoie à tout le reste. Mais je dois quand même rendre grâce ici à François Bon, non seulement pour l’acuité de sa proposition, mais encore pour son travail de fond sur la littérature contemporaine. Et je dois dire enfin que j’ai la joie ici de lire des livres d’auteurs d’aujourd’hui, dont je connais certains : Philippe Vasset, Antoine Emaz, Nicole Caligaris, Frédéric Mora, Christophe Claro, Mathias Enard, Maylis de Kerangal etc.

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