
Non pas en marge, mais en vis-à-vis d’une série de textes que j’avais publié dans la revue Remue.net, à l’invitation de Guénaël Boutouillet (que je remercie), je souhaiterais ici, dans ce lieu qui, a priori, serait plus intime — au regard tout du moins de sa rédaction — et concomitamment, affronter un autre pan de mémoire.
C’était entre 2013 et 2016 (Note de 2026 : cet article a été publié en 2013 pour la première fois ! Nous sommes dix ans après !). Je disais, en introduction de la rubrique qui m’a été confiée, que je souhaitais, dans la mesure de mes capacités, « livrer […] une série de textes sur la relation que j’ai entretenue, pour des raisons professionnelles, avec le concept abstrait de territoire […] Le territoire est un espace organique et organisé, renvoyant tantôt à l’écologie au naturalisme (le territoire du prédateur) tantôt au fait politique (le territoire administratif) ; il est ainsi un lieu privilégié pour l’expression de symboles, de désirs et de fantasmes. »
Pour des motifs qui m’agitent en profondeur, sans trop savoir pourquoi (sans trop avoir fouillé la question, et sans trop vouloir le faire) la cause objective de ce processus, je raccroche cette approche du territoire (lors de cette pratique professionnelle et indifféremment dans le souvenir que j’en ai et les rebonds d’écriture que j’en tire) à une donnée personnelle, familiale, filiale. (2026 : j’ai mieux fouillé le pourquoi du comment.)
Mémoire et territoire sont liés, et si j’aborde l’espace dans la série de remue.net, c’est ici non pas le temps, auquel je ne crois guère, mais à la construction d’une parole ou d’une vision — je ne saurais déjà nommer ce phénomène — singulière. Ce n’est pas le temps, c’est un amoncellement de figures et de voix, d’espoirs comme de déceptions, un apprentissage, et peut-être ce n’est rien d’autre que ça, (2026 : rien d’autre que) d’écrire ça : un apprentissage c’est nouer des espaces entre eux, ou, dit autrement, ce qui anime cdes espaces neutres ou inertes, c’est l’humain qui les porte (2026 : les nourrit), les transporte, les transforme (2026 : les chauffe1).
Je ne crois pas qu’il y a d’autre phénomène humain que le mythe, le récit de guerre (2026 : ou d’amour2 3), la littérature, n’aient mis en scène — agis par lui.
Je ne sais pas, au seuil de ce nouveau parcours, si ces thèmes seront vraiment présents dans des textes qui ne sont pas encore écrits. Je vais tenter de faire venir, ou faire sourdre, des voix et des figures qui ont donc constellé mon enfance.
Des figures discrètes, des voix humbles, une langue médiocre mais géniale, celles des ouvriers qui faisaient tourner l’usine textile en face de la maison, disparue(s) aujourd’hui, dans la destruction de laquelle (desquelles) j’ai, moi aussi, abandonné une partie de ma vie.
(2026 : Je terminai Bornes sur Juste un village, c’est vers lui qu’aujourd’hui — par lequel je débute — je reviens.)
Je tiens également à faire une précision : je ne souhaite pas, dans Bobines comme dans Bornes, m’exprimer à dire d’expert ; je ne pense pas me documenter outre mesure, et ne travaillerais pas comme un journaliste ou un documentariste. La donnée essentielle, le flux essentiel est souverain, et souverainement littéraire — c’est-à-dire sans limite aucune.
- 2026, toujours : ces trois termes, nourrit, transporte, chauffe, sont les « fonctions » des Rennes dans plusieurs ethnies séparées de la grande Sibérie ; or loin de toute appropriation culturelle — quand on travaille sur le mythe et le symbole, on est à la racine de l’humain, comme en philosophie à la racine de l’être, sans jugement de valeur, sans axiologie — ces « fonctions » rejoignent assez les qualité que je détaille ailleurs, dans une recherche plus épistémologique, au vivant et aux communautés du vivant. ↩
- Je viens de terminer L’usage des ruines de Jean-Yves Jouannais, et je n’aurais pas cru si ténue la distance qui séparent (dans le désir en tout cas !), pour ne citer que quelques noms présents dès l’introduction, Jouannais, Vila-Matas, Tabucchi ou Borges. ↩
- Ajout de 2024 Comme je reprends ce texte, notamment à l’Imec, j’y rencontre à nouveau Jouannais, qui y présente sa bibliothèque obsidienne ! ↩
