Emanuela Schiano di Pepe
Benoît Vincent

PERMANENZE

Viaggi in Italia 2.0

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Combien de villes
invisibles (RM01)


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De Rome ainsi débute un nouveau voyage. Non plus celui, désespéré, en quête de cités disparues -- voyez Cerveteri RM ou Apice AV, ou Pompei NA ! -- ou de cités imaginaires, oubliées ou fantasmées, toutes celles qu'on a parcourues sans y penser, celles qu'on a négligées, vaguement méprisées, les Imperia, Latina, Messina... Quel était leur défaut ? Quel était leur malheur ? Tous ces noms d'âges oubliés, enfouis sous les cendres comme sous les civilisations, le ciment, les inondations ou les tremblements de terre... ou simplement englués dans la mémoire, dans le secteur de la mémoire où plus rien n'est repêchable, comme une deuxième chance au-delà de Lêthé.

Mais ce n'est pas le cas : toutes les villes invisibles tiennent dans un livre unique.

De même qu'on pourrait oser dire -- dangereux par les temps qui courent -- que l'humain est un animal au carré, son milieu : la ville, est un territoire au carré. Totalement happé par son enveloppe symbolique, tout en étant, comme le corps humain, éminemment matérielle, la ville expose ses places et ses rues en confiance, tout en préparant, en fomentant tranquillement, des double-fonds et des trappes, des trompe-l’œil et des passages secrets. Elle le fait plus facilement, jusqu'aux mondes imaginaires, que ne le ferait n'importe quel milieu non-humain, même la forêt lointaine, même le plus fin des réseaux karstiques.

En voyant cette araignée malencontreusement tombée dans le lavabo aux parois glissantes même pour ses solides et adhésives pattes, et en la sortant de ce mauvais pas, je songeais au vivant : la plupart des animaux, mais aussi les plantes, les champignons et les bactéries, à leur manière, regardez-les errer de par le monde avec pour unique pulsion celle de manger et, moins fréquemment, celle de se reproduire... Je voyais mon bébé araignée (car c'était un tout récent pholque) s'échapper vélocement vers un recoin sombre, traverser sans raison le désert du carrelage, quelle espèce d'expérience est-ce là ? Et nous-mêmes agissons-nous différemment ? Je songeais à l'ours qui quitte sa couche où il a hiberné, je songeais à ces palmipèdes sur la plage, je songeais à ce petit pholque : mais pourquoi, pourquoi donc ?

Le jeu dura longtemps, les équipes se fortifièrent et se perfectionnèrent, et puis la vie, cette vie errante, divagante, irrésolue et sans véritable but, la vie produisit le symbole : sacré, art, science, pensée, en découlèrent aussitôt. Le monde se reproduisit en masse, se défit, se remodela, se compliqua de plis, de vides, de hernies, de ganses, et tout y passait. Ces humains consumaient leur vie à attendre la mort, bien sûr, comme d'habitude, certes ils poursuivaient la guerre, qui est la grande ironie du vivant, mais ils en profitaient pour peupler le dehors de dieux et de démons, d'œuvres, de personnages et de mondes imaginaires, de signes en tous genres, et en quelque sorte, ils récusaient l'ennui.

Et à part l’arbalète, la lettre de cachet, le base-ball et la station Mir, leur plus grande réussite, la plus folle peut-être, pleine de feux et de roues, et de lettres et de monnaies et d'armes, ce fut la ville.

Et la plus folle des villes, plus folle encore qu'Ur, Babylone, New York ou Kinshasa, ce fut Rome, la ville éternellement folle, la ville qui d'entre les villes conservait la primauté.

Combien de villes invisbles, encore ? Dans le libre de Calvino, elles sont 55, soit la moitié des provinces italiennes, exactement. Comme si la ville redoublait sa forme écrite. Rome, pour sa part, se devait de les contenir toutes. C'est Rome qui tient Aoste et Syracuse, Bolzen et Crotone. Et Terni, et Fermo. Et Brescia et Ascoli Piceno. Et Naples et Florence. Et Venise. Et Gênes. Elle leur tient la dragée haute. Rome est la principale des villes invisibles. Et dans notre époque de grande concassion, de déperdition politique, de déréliction sociale, Rome en projette les stigmates, Rome courbe l'échine, mais Rome ne ploie pas. Comme Naples ou Gênes, ou Venise ou Matera, elle survivra à trop de touristes, à trop de marché, à trop de nihilisme. Elle est toutes les villes invisibles. Et à ce titre, elle survit bien au-delà de sa simple inscription sur un sol et sous un ciel très simples -- pas compliqués ; pas "au carré".