Emanuela Schiano di Pepe
Benoît Vincent

PERMANENZE

Viaggi in Italia 2.0

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Encore un château
de sable (KR01)


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J'arrive dans une voiture flambant neuve, une Punto jaune décapotable, dans une autre localité dont j'ai perdu toute trace, mémorielle du moins, matérielle, moins, puisque j'y ai acheté une sacoche à cette occasion ; malheureusement cette sacoche a elle aussi disparu..

Je me remémore très bien cette sacoche pourtant : elle m'a suivi des années durant, et elle était la seule preuve de mon passage sur ces terres. Cette fois en effet, aucune photographie n'atteste de ma présence en cette province au sigle étonnant, KR, pour Crotone*.

J'aurais même juré à qui voulait l'entendre que jamais ô jamais je n'avais mis les pieds en la province de Crotone. Eh bien c'était faux. Je m'étais trompé moi-même. Non seulement j'ai mis les pieds en province de Crotone, mais je suis aussi passé à Crotone.

C'était en 2001, je voyageais avec deux amis. Nous avions loué une voiture en Calabre (à Tropea VV) après un long parcours de train depuis Grenoble, via Pieve a Elici (où nous avions été dans la maison de Pierrette et Philippe Renard), Rome et Naples. C'était une décapotable, une Punto, une Punto jaune et décapotable, le comble du ridicule. Avec ce bolide, ce bidule, nous avons affronté la Sila.

Et je vois, après coup, dans mon carnet d'alors, vingt-cinq ans après, une éternité, que nous l'avons bien parcourue, la province de Cosenza ! Après Catanzaro et Tiriolo, le lago Arvo, Cosenza, Belvedere, Capo Citadella, Sibari, Rossano, Crotone et Isola di Capo Rizzuto. Je ne m'explique pas pourquoi nous sommes arrivés sur la mer Tyrrhénienne, puis sur l'Ionienne, peut-être parce que c'est le passage le plus étroit de la botte, peut-être par goût -- ces petites pulsions géographiques qui enrichissent le quotidien.

Et si nous avons plus parcouru Cosenza, nous pouvons dire que nous avons traversé la plupart de celle de Crotone, puisqu'y passant, nous filons sur le point le plus éloigné, pratiquement. La pointe du talon, ou plus justement de la plante de la botte, si l'on peut dire. Un cap : mais dans ces mers exotiques, l'Ionienne, pense un peu !, au-delà de laquelle on n'est plus chez nous, les caps semblent tous être au bout du monde.

Le bout du monde, d'accord, c'est ce qui m'attire. Ce n'est pas une fortification normande que je suis venu trouver (à cette époque, en tout cas). Le bout du monde, oui, mais habité. Et habité de la plus étrange des façons : un insediamento, presque autonome, qui a la forme d'une modeste forteresse, un joyau, comme un château posé dans la mer, un véritable château de sable.

Il faut se rendre à la frazione* Le Castella (sic) de la commune Isola di Capo Rizzuto pour découvrir le chef-d'œuvre. Là encore, les traces se perdent dans la nuit, grecque, médiévale, et jusqu'aux temps récents.

C'est comme une maquette de ville, reliée au continent par un mince tombolo, une péninsule de péninsule, et ce petit bourg secret, inédit, en quelque sorte liliputien.

Une tempête dans les années 1970 a libéré toutes les fondations et leurs techniques, qui font songer à un phrourion, un avant-poste de la colonie grecque de Crotone, et remonterait au IIIe-IVe siècles. On sait que ces fortifications ont abrité un bourg aux XVIIe et XVIIIe siècles, dont la population cultivait les terres environnantes.

La Calabre a ceci de fascinant qu'elle est beaucoup plus âpre et secrète que les régions voisines, et en particulier la Sicile mitoyenne et adelphe. La Calabre est aussi essentiellement montagne, et cette montagne est harassante, et clivante. "Soixante kilomètres de route impossible", lis-je dans le carnet.

Pas une photo rescapée.

Ce carnet, sous mes yeux.

Ce carnet a été dans la sacoche, unique témoignage de moi ici. Cette main a touché le stylo qui a écrit sur le carnet. Le stylo a lui aussi été dans la sacoche.

J'ai porté la sacoche !

Et pourtant je n'ai aucune trace réelle, je veux dire aucune preuve que j'ai bien vu le "château" de mes yeux vus, et touché, comme le stylo, le carnet, la sacoche. Ce que je peux dire, un souvenir que j'ai (ou la trace du souvenir que voudrait être un carnet de notes prises à la vollée : "Catanzaro ville magnifique", "Cosenza coup de cœur", "Crotone blanche ville") c'est que pour arriver là, nous sommes passés par Catanzaro, et là je me rappelle d'un pont impressionnant, sur une vallée verte et encaissées. Ce pont était le plus haut d'Europe en 1962. Je n'ai aucune photo mais j'ai une carte postale de ce pont -- qui était une fierté locale, un monument.

Après vérifications, c'est le pont Bisantis, à peu près similaire au pont qui s'est écroulé à Gênes, du même architecte Morandi.

Les artefacts, comme les êtres vivants, se transforment et disparaissent.

En songeant au passage à Isola di Capo Rizutto, je vois qu'il en est de même pour la mémoire.

 

*Ainsi l'autorité civile a choisi de recourir à l'origine antique (grecque donc) de la ville plutôt que CO (existant pour Come), CT (Caltanisseta), CN (Cuneo), CE (Caserta) : ah, non, toutes les combinaises étaient prises !*