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Vorace §06

Posted on 10 février 20241 août 2025 by Benoît Vincent

 
[Lire sans être lu, 2]
 

« Quoique très vorace, il [le vautour] peut supporter l’abstinence pendant quatorze jours », dit Buffon ; il ne m’en faut pas plus, si vous voulez, pour vous expliquer mon projet ; j’ai moi-même attendu très longtemps, très longtemps, que ces histoires de liasses de papier, de Médée, de Cono Ritano, refassent surface ; elles le font, comme par hasard lorsque paraît une traduction suspecte du livre des Faits de la fère et un récit qui se croit métarécit et qui ne l’est pas moins (suspect).

J’ai lu avec avidité le texte intitulé Féroce, mais cette avidité ne fut pas récompensée par son équivalent de substance.

Mon pauvre ami, vous mettez, comme disait le Général, à côté de la plaque, mais de pas rien !

J’ai donc lu le texte, mais au lieu de la règle et du stylo du géomètre dans son bureau, je me suis saisi du marteau et du burin du manœuvre dans la tranchée ; oui, je l’ose affirmer, votre livre est un chantier, une forme embryonnaire de guerre, et sans qu’on sache ou comprenne qui sont les belligérants. C’est pourquoi je me propose de remettre un peu d’ordre, à grand coups de béliers, dans cet informe narration.

La plus grande difficulté peut paraître être de savoir où commencer. En réalité la matière du livre que vous prétendez avoir écrit prête tellement le flanc à la critique, que n’importe quelle page peut faire l’affaire ; je la tire donc au hasard avec mon dé à six cents faces.

(Je tire vraiment au sort cette page, je vous l’assure.)

570 ! Je vais voir.

[…]

Comment tomber mieux ?

Si j’ai bien suivi les circonvolutions de votre ténébreux personnage dans ses errances emberlificotées, celui-ci se trouve en Corse, cette terre de noblesse, écrasée par le soleil, île de mémoire et d’honneur. Pourquoi la Corse ? C’est une épineuse question. Dans votre livre, il s’agirait d’une simple étape dans le voyage de votre « héros ». Vous sous-tendez cela par une laborieuse fable liée au Livre dont vos personnage débattent logorrhéement [sic]. Mais votre toupet est tel que vous ne pouvez vous empêcher de relier cette île de beauté au chant homérien, ce qui en soi n’est pas une imbécillité, l’antique Kurnos ou Syrnos pouvant être associée, selon les traditions, aux sirènes.

Mais vous en profitez pour réaliser une obscure association avec l’herbe magique moly, et, par conséquent, organisez l’arrivée de Circée dans cet embrouillaminis.

« Oui, je mettais la rose dans mes cheveux comme le faisaient les Andalouses, mais devais-je en mettre une rouge, oui, mais était-ce là ? Ô mon voyeur, mon voyageur, quand et comment tu m’as embrassée sous le mur des Maures, sous la tour génoise, ou sous la citadelle normande ou sous les coulées du volcan, oui ! »

Vous avez honteusement repris, sans même les dissimuler, les mots de Molly Bloom dans le 18e chapitre du grand œuvre de James Joyce : « oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme le faisaient les Andalouses ou devrais-je en mettre une rouge oui et comment il m’a embrassée sous le mur des Maures… »

Molly/moly qui éclot (bloom) dans ce fatras, c’en est trop.

Mais vous ne vous arrêtez pas là, nul besoin de lire les pages limitrophes à cette vergogne de 570, vous osez : « Tu es à bon port, tu as trouvé ton livre, mon beau. Tu l’as écrit ? »

Mais ce qui est écrit, belle Andalouse, et c’est bel et bien un livre de fadaises et de trahisons. Car le Livre que vous mettez dans la bouche de cette pauvre Ci’, ce n’est plus le livre que votre triste personnage recherche, mais c’est celui qu’il doit maintenant écrire ! Ainsi il serait en mesure, aviné et hagard qu’il est, de compiler les pages d’un haut livre, sacré et révéré par les peuples de tout le circumméditerranéen ? Vous rendez-vous compte de votre fatuité ? de votre insolence ? Vous mettez un quidam, ignare et sans relief, dans les vestes [sic] d’Homère, de Joyce… d’Ulysse ?

Je reviendrai sur ce point (l’usurpation, dédoublée par votre crasse hérésie), mais je crois qu’on peut déjà considérer ici l’inanité de votre projet et surtout, et c’est le plus gros problème, mon plus grand défi, vous passez spectaculairement à côté du Livre.

 

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