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L’affaire Panitza 03

Posted on 20 août 202229 septembre 2024 by Benoît Vincent

L’affaire Panitza est une longue nouvelle inédite, présentée ici, et qui débute par ce prologue.

 

Ça turlupinait Pfaff, que Francie soit comme ça de plus en plus distante. Il aurait bien aimé l’aider, mais il savait que la tâche était impossible. Elle était une pierre, posée dans le cours d’eau, et résistait aux crues de l’automne. Seulement voilà, dans la rivière, parfois des gamins passaient se baigner, ils formaient des barrages, et de cette façon, ils pouvaient déplacer la pierre, heurtoir à la lame d’eau.

Pfaff se voyait volontiers gamin dans la rivière. Comme quand il habitait dans le Jabron, où il était né et avait grandi. Trop peu. Cette période de sa vie lui paraissait aussi étriquée qu’évanescente. Oh il ne pouvait pas le formuler de la sorte, mais allongé dans les marnes, une touffe de fétuque sur le nez, et derrière un nuage sur le ciel, dans le feutre odorant de la marne, avec le soleil qui repiquait les mottes et durcissait encore plus le patrimoine, il s’imaginait pieds nus dans l’eau claire et pétillante de Jabron, en quête d’écrevisse mais riches de gammares, et puis il se rêvait Jabron lui-même, fouetté de soleil, résistant comme il pouvait à force de galet et de blageon et de dytique, fomentant son âme même, ourdissant la fin de l’été, la niche de l’hiver, ces grosses bombes d’eau qu’on balancerait à tour de bras et qui balayeraient les digues, les moutons et les fermes et les villages même jusqu’à noyer les pieds de la ville, revanche méritée sur les banques, les diplômes, les assignats, les créances et tous les ficgus papiers, ce fichu fatras de paperasses qui dégringole le fichu monde.

Mais des rivières comme le Jabron, dans ce satané pays, on n’en trouvait pas. Au mieux un ravin à sec, plein de broussailles. Les moulins ici ne brassaient que du vent. Comme le moulin du Contadour, et puis le mistral ou l’ennui l’avait éboulé, comme tout le reste.

La terre d’ici est dédaigneuse de l’eau. Les cailloux se suffisent à eux-mêmes. Comme dans les colonies. Pas d’eau, pas d’eau, il fallait vivre avec pas d’eau. La Francie, elle avait bien une source, à sa ferme, une espèce de suintement que les ans et les mains de milliers d’années avaient portés vers une espèce de chenal, qui se finissait en bassin, avec un tube de fonte qui portait une tête de dragon. Mais le dragon crachait peu. Dans le bassin, les algues avaient réussi à venir, l’automne, mais l’été était un désert. Cette oasis était crevée. Pfaff se rappelait qu’il avait vu une fois de petites coquilles, de petites limnées racler la surface. D’où venaient-elles ? Où ont-elles fini, ces pauvres bêtes dans ce pays de vent et de rocailles ?

Et le Pfaff visitait la ferme, mais depuis qu’il devint orphelin, il l’avait un peu abandonnée, sinon les deux génisses. C’était trop gros tout ça, sans le père, sans la mère, trop d’espace pour lui seul. Pas que l’espace l’effraie, au contraire — il va à Manosque en mobylette, quarante kilomètres — et puis le col de l’Homme mort, le col du Négron, mais quand vous voulez, avec les bêtes, sans les bêtes, d’été comme d’hiver, de jour comme de nuit, d’adret comme d’ubac, mais sans les murs, sans les aires arasées, sans les terres battues, sans le domestique ; sans les tâches à refaire, parce que ces fichues tâches, elle ne leur suffit jamais d’une fois, il faut toujours refaire, et sans les pioupious dans l’aiguier, et sans la grand-mère sur sa chaise, sa fichue chaise, à peler un garenne, un espace sans table ni sèche ni murs ni lavoirs ni rien ! Un espace avec de l’herbe et du ciel, juste, tout ça pour moi, pour moi, tout ça, pour moi tout seul.

Pfaff habitait maintenant au pays, le hameau le plus gros, là où le maire croyait posséder une tâche journalière. Sa maison de pierre, posée sur des cailloux, aux dalles de calcaire, était chichement meublée. Tout respirait moins l’indigence que la sobriété de la soif, de l’effort. Il avait acheté cette maison pour rien, l’avait retapée. Il avait été métayer, mais tout cela était loin, loin comme les troupeaux, les enfants qui montent à l’alpe, ou les fêtes de la Saint-Antoine.

À y regarder de près, les vingt à trente dernières années de sa vie ressemblaient plus aux fraches et aux garrigues qu’aux champs colorés de coquelicots. Il y avait des trouées, une pour chaque malheur qui avait frappé non seulement lui-même (nous sommes tous sujets aux malheurs) mais sa famille ou son village.

Debout hésitants dans les rafales d’épines qu’était devenue la région, lui et ses voisins ne savaient à quel dieu oublieux ils devaient leur destin ; et, s’il les avait oubliés, eux et les bêtes et les champs, livrés aux incendies et aux pestes, ils ne savaient pas non plus comment s’adresser à lui pour l’insulter ou le maudire.

Même méchant, le ciel restait vide.

C’était tout comme s’ils avaient perdu leur paroisse, hébreux errants dans un désert hostile mais indifférent.

Mais il fallait bien se lever, et puis saisir la houe à nouveau. Râteler les cailloux. Rester digne, garder confiance dans leur pays qu’il leur avait été abandonné et dont ils devaient maintenir l’empreinte, contre le genêt et la ronce, en dépit des manques ou des éboulements. C’était leur terre, et ils le savaient : le moment n’était pas si loin qu’ils avaient failli tous y passer. Au moins cette grâce, ils s’y accrochaient, non comme un signe de miséricorde, mais comme un témoignage de leur secrète permanence.

 

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