
Le signe ܍ indique de futurs développements au sein d’un appareil complémentaire
« Vu d’ici les dégâts n’ont pas l’air considérables », dit Z-6PO (C-3PO) au début les premiers plans du premier film de la saga Skywalker de La guerre des étoiles, alors qu’avec R2D2 — à qui la princesse Leia a confié les plans secrets de l’Étoile de la Mort — ceux-ci dérivent dans une capsule de sauvetage du vaisseau alderaandais arraisonné par l’immense Star Destroyer de Dark Vador (Darth Vader) lui-même. Les droïdes observent le vaisseau de loin, s’éloignant, depuis cette capsule qui va les envoyer sur Tatooine à la rencontre du héros, marquant ainsi l’élément déclencheur de toute la sage (Leia et Luke ignorant encore qu’ils sont frère et sœur et les enfants de Dark Vador).
Vu de loin tout désastre est un accident, voire un phénomène.
C’est parce que nous sommes impliqués qu’ils nous touchent. Ceci explique l’indifférence générale, malgré les indignations, de la plupart des massacres et des catastrophes dont notre monde a le secret. Et explique aussi peut-être cet autre phénomène courant en été, lorsqu’à la suite d’un accident sur l’autoroute, un bouchon se créé sur la voie adverse (et donc séparée) à cause de la nécessité du témoignage, c’est-à-dire de la confrontation, c’est-à-dire de la projection de soi dans le destin de l’autre ; effet de la morbidité ? passion collective ? Désir de catastrophe (Jeudy).
Ce jour-là, où je découvre le désastre, je fais l’expérience de cette douloureuse proximité.
J’avais rejeté souvent ce passé, pour des raisons que ces textes vont peut-être déceler (sans pour autant me les expliquer : je n’écris pas ici pour l’analyse psychique ou la biographie), et le voilà qui me revenait dans sa crudité.
Ici d’abord, ce qui me saisit le plus, c’est l’incarnation de la mémoire en ces lieux : ces lieux de mémoire étaient mon territoire. Et ce passé était un espace. Et, rejetant le passé, je rejetai l’espace. Territoire organique, indissociable de moi, qui était soudain dépecé, éventré, éviscéré. Or ce qui était aussi insupportable que violent, en outre, c’était qu’il était mis à nu, dévoilé aux yeux de tous. Chacun pouvait passer ici, et même entrer sans trop d’effort, constater l’étendue des dégâts. Fouiller. Fouiner. Chacun, depuis les fenêtres des « HLM » qui, sur la colline des Rouvières*, donnaient sur le site, ou depuis les Hubacs܍* où vivait mon ami d’enfance N., depuis les fenêtres de sa maison par exemple, voyait ce terrassement, cette excavation, ce « trou des Halles » béant, qui peu à peu se modifierait jusqu’à une hypothétique résorption complète par l’organisme urbain, qui sait1.
Vus de près, cette fois, les dégâts étaient, en effet, considérables.
La maison d’enfance et ses ouvertures jamais plus calfeutrées, tout comme l’usine, dont la carcasse de ferraille avait été percée comme on voit sur le flanc, mais dont la même carcasse encore debout masquait le démontage total des pierres de l’ancienne usine, derrière.
Les arbres avaient été coupés, et tout comme les machines sans doute, découpées à la pince monseigneur de compétition, et les meubles, réduits en pièces et ces pièces emportées ou brûlées. Je pensais aux machines qui détruisent la maison des Barbapapas, la boule à détruire, les chaînes, les griffes, dans un album que j’avais trouvé de l’ancienne bibliothèque de Dieulefit, rue du Bourg, qui me fascinait. Disons-le ici, puisque cette image un peu bête me vient : les Barbapapas reconstruisent leur maison en leur donnant la forme de leur propre corps, moulant le ciment à même leur corps ; je me souviens très bien que cette technique avait eu force effet sur moi. Ça, associé à la découverte de Star Wars par la planète de Tatouine, l’espace devenait réellement une catégorie a priori de mon être.
C’est sans doute à partir de là, inconsciemment, instinctivement, que prit germe ma passion au sens noble pour l’espace, ma choréographie. Celle-ci évolua dans l’imaginaire, via la littérature (je me souviens que mon sujet de recherche était le monde clos), puis dans le réel, via le dehors, le jeux incessant de l’inerte et du vivant (que j’appelle sollerte), et qui me fit naturaliste.
C’est peut-être parce que mon être s’est retrouvé — comme tous les êtres — propulsé dans un monde sans sens, et dans mon cas et celui de mon frère, dans un monde aussi bizarre (pour raisons familiales et professionnelles), aussi varié (de la rivière à la salle des moulins, du grenier au bureau, du jardin au vestiaire. nous occupions l’espace (je le décris par la suite), et selon les âges ou les intérêts, j’annexais à mon tour diverses pièces que je meublais ; c’était la naissance d’un imaginaire : un monde se créait, d’abord, puis on le peuplait.
Ce jour-là, le jour de mon retour et de la découverte du désastre, je commençai par un tour de l’usine. Je m’en rendis compte : je gardais la maison pour la fin.
Comme souvent chez nous, une douce lumière vespérale venait couler les formes dans son air orangé, et cette douceur venait distraire le souvenir d’hiver, qui ne résonnait plus que dans le bouillon lourd, froid et retentissant du Fau*, la petite rivière qui coulait en bas.
Le flux de la rivière englobait alors le sang dans mes tempes, la colère, l’angoisse, et l’accablement qui m’étreignaient. Le Fau en moi battait.
C’était comme si une partie de moi, mon corps et mon esprit, éprouvait la débâcle : des pans entiers se détachaient, des images et des sons, des rires et des pleurs, des désirs et des frustrations, des plaisirs et des déceptions, des espoirs et des déceptions qui partaient avec l’hiver et le courant, qui quittaient les lieux avrec fracas, qui désertaient le site, désertaient la région et la douceur tosco-angevine de Dieulefit, du pays de Dieulefit, ce pays sans date, sis entre Dauphiné et Provence, entre Valdaine* et Diois*, Baronnies* et Tricastin*… le pays que j’avais aimé au point de revenir, par deux fois, y vivre, mais loin de ces lieux subitement maudits, loin des Reymonds*, loin de l’usine et loin de la maison.
Présentation ↔ Précédent ↓↑ Suivant
- Voir le texte Couches dans la seconde partie, Voix. ↩
