{"id":9409,"date":"2014-07-21T18:07:47","date_gmt":"2014-07-21T16:07:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9409"},"modified":"2014-07-21T18:46:33","modified_gmt":"2014-07-21T16:46:33","slug":"lasagnes-15","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-15\/","title":{"rendered":"Lasagnes \u2022 Chapitre 15"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/PC300006.jpg\" rel=\"lightbox[9409]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/PC300006-300x168.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"168\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9421\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/PC300006-300x168.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/PC300006-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/PC300006.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>Petit \u00e0 petit, pas \u00e0 pas, mais tout aussi bien jour apr\u00e8s jour et minute apr\u00e8s minute, ou chaque battement de c\u0153ur, ou chaque nouvelle lune, ou chaque \u00e9jaculation ou chaque calice de vin savour\u00e9, ou chaque passage aux toilettes ou chaque p\u00e9n\u00e9tration, ou chaque page \u00e9crite, chaque page lue, chaque page d\u00e9chir\u00e9e, ou chaque film ou chaque disque englouti, ou tout aussi bien chaque mot apr\u00e8s l&rsquo;autre, ou chaque chapitre apr\u00e8s l&rsquo;autre, petit \u00e0 petit, pas \u00e0 pas, infiniment, infiniment lentement, tout cela que je vous raconte s&rsquo;approche de l&rsquo;oubli le plus total.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est plus m\u00eame l&rsquo;oubli, c&rsquo;est au-del\u00e0 de l&rsquo;oubli. L&rsquo;oubli offre l&rsquo;occasion du souvenir. L&rsquo;oubli est l&rsquo;ombre. Ce n&rsquo;est pas rien. L\u00e0 c&rsquo;est rien qui menace.<\/p>\n<p>Ne jouez pas aux innocents. Vous le savez tr\u00e8s bien, vous-m\u00eames, emp\u00eatr\u00e9s dans vos vies que vous jugez bancales et jamais assez remplies \u00e0 ras bord d&rsquo;activit\u00e9s les plus diverses, des plus d\u00e9gradantes aux plus spectaculaires, des plus contraintes ou plus fantasm\u00e9es. Ne faites pas les imb\u00e9ciles. Vous savez que cette journ\u00e9e n&rsquo;am\u00e8nera pas grand chose. Vous vous levez plein d&rsquo;entrain, et peut-\u00eatre vous vous lavez et vous vous maquillez, vous vous appr\u00eatez, vous vous pr\u00e9parez au grand combat du quotidien. Et puis vous vous couchez, d\u00e9sol\u00e9 sinc\u00e8rement de n&rsquo;avoir pas accompli ne serait-ce que des bribes de votre programme pourtant soigneusement sur du papier (parfois v\u00e9lin). Vous croyez n&rsquo;avoir rien fait. Vous avez pourtant une journ\u00e9e de plus. <\/p>\n<p>Or vous savez aussi pertinemment, ne me dites pas le contraire, que palpite en vous un volume secret, un recoin de vous travaille. Travaille chaque jour. Vous savez que ce que machine ce recoin dans son recoin, c&rsquo;est, \u00e0 la mani\u00e8re des d\u00e9licats arachnides dans leurs toiles, ou de la mur\u00e8ne fich\u00e9e dans son rocher, ou des spores qui flottent dans des kilom\u00e8tres d&rsquo;air, ou des racines qui lentement forent et puisent en terre, ou m\u00eame de ces minuscules alevins trop fragiles pour tant de rivi\u00e8re d&rsquo;acier, c&rsquo;est votre espoir pr\u00e9dateur. Votre patience est sertie dans ce d\u00e9sir carnassier, sans foi ni loi, qui \u00e0 tout moment peut jaillir, surgir de son trou, tout \u00e0 coup se pr\u00e9senter au monde, se rendre pr\u00e9sent et se faire voir.<\/p>\n<p>Vous tendez tous les filins de votre vie sur les surfaces du r\u00e9el, avec ce seul et unique d\u00e9sir carnivore. Patiemment vous aussi vous tissez votre toile. Vous tendez ce pi\u00e8ge \u00e0 la vie. Vous vous croyez plus malin qu&rsquo;elle ou, tout au moins, vous profiterez de la situation. Apr\u00e8s tout, vous n&rsquo;avez rien demand\u00e9, c&rsquo;est vrai.<\/p>\n<p>Bref, on peut vous en raconter des histoires. Vous n&rsquo;\u00e9coutez rien. Vous \u00eatres trop occup\u00e9 \u00e0 votre stratag\u00e8me ontologique.<\/p>\n<p>Alors laissez-moi tranquille, s&rsquo;il-vous-pla\u00eet, avec Carlos Futuna. Car lui, voil\u00e0. Oui. Si. Lui cela fait maintenant un an, un an que, jour apr\u00e8s jour, nuit apr\u00e8s nuit, etc., pas \u00e0 pas, il a v\u00e9cu ce que p\u00e9niblement il raconte. Une ann\u00e9e, toute une ann\u00e9e !<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Une ann\u00e9e \u00e0 ressasser, une ann\u00e9e \u00e0 tenter de rendre l&rsquo;inrendable, \u00e0 tenter de toucher du doigt l&rsquo;inestimable, l&rsquo;infrangible.<\/p>\n<p>Une ann\u00e9e o\u00f9, sous une pile crayeuse de bretelle d&rsquo;autoroute, pile dont les fers venaient d\u00e9chirer la peau, alors qu&rsquo;il cherchait des renseignements sur un potentiel ni\u00e8me scandale politique et financier, Carlos Futuna a \u00e9t\u00e9 agress\u00e9, puis conduit \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital local, o\u00f9 il est rest\u00e9 quelques jours en convalescence, avant d&rsquo;\u00eatre renvoy\u00e9 chez lui, o\u00f9 il a pu m\u00e9diter sur cet accident, et, par cons\u00e9quent, sur le reste. <\/p>\n<p>Il avait donc cess\u00e9 de sortir, un peu, et s&rsquo;\u00e9tait rencogn\u00e9 dans sa ruelle, m\u00e9ditant, dormant, peu \u00e0 peu disparaissant.<\/p>\n<p>Avait-il \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9 ? Avait-on pens\u00e9 \u00e0 lui ? <\/p>\n<p>Pour vivre, n&rsquo;aurait-il pas simplement fallu qu&rsquo;on l&rsquo;inclue dans notre programme \u2014 certes bien charg\u00e9 \u2014 et qu&rsquo;on l&rsquo;exerce, par une simple \u00e9vocation, et qu&rsquo;il se rel\u00e8ve, qu&rsquo;il fasse quelques pas sur le front de mer, qu&rsquo;il aille boire un caf\u00e9 dans le petit bar du coin, qu&rsquo;il prenne peut-\u00eatre m\u00eame le bus pour aller au centre, marcher dans les rues sales, moites de la foule, h\u00e9l\u00e9 par les putes, agac\u00e9 par les odeurs, excit\u00e9 par la tension&#8230; qu&rsquo;il rentre fatigu\u00e9 et puisse enfin c\u00e9der \u00e0 la nuit&#8230; qu&rsquo;il puisse dormir, qu&rsquo;il s&rsquo;y autorise, et qu&rsquo;il s&rsquo;autorise aussi \u00e0 oublier, \u00e0 oublier sa vie et celle de T., qu&rsquo;il devienne quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, qu&rsquo;il incarne un personnage en somme, et non cette vapeur de quelques mots, ce c\u0153ur sarcl\u00e9 de silence.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9. Oubli\u00e9, lui-m\u00eame, comment pouvait-il saisir l&rsquo;oubli ? Il ne le pouvait pas et, comme un insecte abandonn\u00e9 dans une cage de verre, comme une herbe arrach\u00e9e d\u00e9laiss\u00e9e dans un seau dont l&rsquo;eau fuit, il disparut, peu \u00e0 peu, \u00e0 mesure que d&rsquo;autres fictions naissaient, se racontaient, se la racontaient.<\/p>\n<p>Roman sans assise, et aventure sans consistance, Carlos Futuna s&rsquo;\u00e9vanouit comme il \u00e9tait la premi\u00e8re fois venu. Sur un malentendu peut-\u00eatre, mais aussi comme par magie. Apparu. Pouf. Disparu. Pouf. Et sans beaucoup de moyen, le voil\u00e0 arriv\u00e9 au clou de son spectacle, un spectacle bringuebalant de planches vermoulues et de tissus mit\u00e9s. Toute la vie du monde l&rsquo;aura finalement \u00e9touff\u00e9. Ou englouti. Carlos Futuna accomplit le cycle de la mati\u00e8re. Il a pass\u00e9 tous les stades du r\u00e9seau trophique.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;attend plus rien, pas m\u00eame la mort, car il sait qu&rsquo;il n&rsquo;y aura pas droit. Ce n&rsquo;est pas comme ne pas avoir de tombe. C&rsquo;est pire encore. Il ne peut jouir de la disparition. Il se fond. Il se liqu\u00e9fie, il se pulv\u00e9rise, sur les embruns dans les grains de sable, il est devenu l&rsquo;estran. Le rythme intertidal lui convient. Il est ce m\u00e9lange entre les mati\u00e8res, cette avilissement du temps ; il est \u00e9tourdissement de tout ce qui retient. Il se dissout discr\u00e8tement, et vaillamment.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-14\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-16\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Petit \u00e0 petit, pas \u00e0 pas, mais tout aussi bien jour apr\u00e8s jour et minute apr\u00e8s minute, ou chaque battement de c\u0153ur, ou chaque nouvelle lune, ou chaque \u00e9jaculation ou chaque calice de vin savour\u00e9, ou chaque passage aux toilettes ou chaque p\u00e9n\u00e9tration, ou chaque page \u00e9crite, chaque page lue, chaque page d\u00e9chir\u00e9e, ou chaque&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1090,2484,2525],"tags":[608,1225,2471,1123,865],"class_list":["post-9409","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-fiction","category-le-dossier-carlos-futuna","category-les-chroniques-de-carlos-futuna","tag-absence","tag-fiction","tag-oubli","tag-roman","tag-silence"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9409","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9409"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9409\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9429,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9409\/revisions\/9429"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9409"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9409"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9409"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}