{"id":9267,"date":"2014-04-26T20:32:45","date_gmt":"2014-04-26T18:32:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9267"},"modified":"2014-12-24T22:32:15","modified_gmt":"2014-12-24T20:32:15","slug":"des-arbres-et-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/des-arbres-et-la-nuit\/","title":{"rendered":"Des arbres et la nuit"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/P4258697-168x300.jpg\" alt=\"\" width=\"168\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9268\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/P4258697-168x300.jpg 168w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/P4258697-576x1024.jpg 576w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/P4258697.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 168px) 100vw, 168px\" \/><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<blockquote><p>La r\u00e9alit\u00e9 des faits est quelque chose d&rsquo;illusoire, la seule r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;est ce qu&rsquo;on en dit ou la fa\u00e7on dont on veut bien la consid\u00e9rer.<br \/>\n<em>Du bruit dans les arbres<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Je ne le fais pas expr\u00e8s, je le jure. Je le jure solennellement, mais je croise toujours les gens que je lis, et chez lesquels je ressens, durant la lecture, un petit fr\u00e9missement comme un son de guimbarde, dedans, dans un organe qui, comme une nervure, relie mon pied, mon sexe et une partie ind\u00e9finie de ma&#8230; t\u00eate, entre la bouche, les oreilles et le nez (la sph\u00e8re ORL en somme).<\/p>\n<p>Je le jure : cela m\u2019est arriv\u00e9 pour Derrida, pour Blanchot, pour des For\u00eats. Par exemple.<\/p>\n<p>\u00c0 temps. Juste \u00e0 temps. Juste, juste \u00e0 temps.<\/p>\n<p>Il y a bien s\u00fbr des auteurs disparus avant que je ne les croise, et que je ne croiserai plus jamais. Et encore (Tabucchi, Deleuze, Rulfo, j\u2019aurais pu les croiser, autant dire que j\u2019ai failli les croiser)&#8230;<\/p>\n<p>Il y a aussi bien s\u00fbr des auteurs que j\u2019admire et que je n\u2019ai pas encore pu croiser. Il en reste quelques-uns. Maurice Pons, par exemple. Mais je ne d\u00e9sesp\u00e8re pas de le rencontrer un jour. \u00c7a ne saurait tarder, au d\u00e9tour de ces hasards que la vie nous procure. (Mais en somme, n\u2019est-ce pas simplement cela la vie ? Une succession de hasards ?)<\/p>\n<p>Je me faisais cette r\u00e9flexion, pas plus tard qu\u2019hier lorsque, \u00e9gar\u00e9 sur des chemins quasi vicinaux, je d\u00e9crivais \u00e0 voix haute, devant un public imaginaire, mon m\u00e9tier. Consid\u00e9rez cela comme une esp\u00e8ce de r\u00e9p\u00e9tition, avant de me juger et de m\u2019affubler de qualificatifs trop pesants pour vos langues \u2014\u00a0ou mes \u00e9paules.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tout l\u2019acteur, lorsqu\u2019il r\u00e9p\u00e8te, n\u2019est-il pas aussi un peu timbr\u00e9 ? Tout son m\u00e9tier de r\u00e9ceptacle vivant des vies et des mots d\u2019autrui, n\u2019est-ce pas une esp\u00e8ce de folie assum\u00e9e ?<\/p>\n<p>Bon, bref.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais donc l\u00e0, perdu, \u00e0 moiti\u00e9 perdu, tout de m\u00eame, car je n\u2019\u00e9tais pas loin des routes et des villages familiers (j\u2019entendais les moteurs des occupations mineures, j\u2019entendais les cl\u00e9bards piauler, pour un peu j\u2019aurais entendu les chemin\u00e9es cr\u00e9piter et la fum\u00e9e s\u2019\u00e9lever droite vers son improbable r\u00e9solution, vers le ciel immense au-dessus de trois bandes de gris), mais j\u2019\u00e9tais tout de m\u00eame bel et bien \u00e9gar\u00e9. Vous penserez que j\u2019ai us\u00e9 de ce stratag\u00e8me de la fausse excursion comment\u00e9e pour tromper mon ennui ou pire, distraire le sentiment feutr\u00e9 d\u2019inqui\u00e9tude qui vous saisit lorsque vous savez que vous n\u2019\u00eates pas loin de votre but mais que pourtant vous ne parvenez pas \u00e0 l\u2019atteindre. Vous tournez autour de la cible, vous la percevez au besoin, mais vous n\u2019y arrivez pas ; ce n\u2019est pas pour vous, ce n\u2019est pas pour tout de suite. Alors vous d\u00e9rivez, et cette d\u00e9rive est anxieuse, alors vous vous \u00e9nervez, et \u00e7a occupe.<\/p>\n<p>Eh bien non, je ne r\u00e9p\u00e9tais pas pour faire diversion mais, \u00e0 la fois par orgueil et par jeu, pour d\u00e9montrer \u00e0 je ne sais qui (moi peut-\u00eatre) que je pouvais parler de ce paysage, que j\u2019en \u00e9tais capable, que le le comprenais bien et m\u00eame que j\u2019avais un avis. Nous voulons une allure, voyez-vous, et la parole peut, en certains cas, occuper cette fonction rythmique, alli\u00e9e alors au pas \u00e0 pas.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais donc en train de me dire, chemin (et raisonnement) faisant \u2014 car c\u2019est lorsqu\u2019on lib\u00e8re ainsi au plein air la pens\u00e9e qu\u2019elle prend parfois ses aises, qu\u2019elle occupe l\u2019espace comme des nu\u00e9es dont les volutes, expansives, vibrent, bombent ou glissent, viennent se d\u00e9chirer au sol rocailleux ou exploser contre les aiguilles des cades et des yeuses \u2014 que nommer ainsi les v\u00e9g\u00e9tations (c\u2019est mon m\u00e9tier) est une op\u00e9ration toute pleine de morgue et toujours aussi une interpr\u00e9tation. Je me prenais \u00e0 imaginer une toute nouvelle description des associations v\u00e9g\u00e9tales, en renversant les crit\u00e8res ou les mesures, et que peut-\u00eatre c\u2019\u00e9tait encore possible d\u2019imaginer des mots nouveaux&#8230; ; ou bien que c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard, il y a avait trop de m\u00e9moire dans ce monde-ci, trop de pancartes et de panneaux, trop de dictionnaires et d\u2019atlas. Trop de maisons aux poutres incis\u00e9es. Trop de restes, de d\u00e9tritus, \u00e9chapp\u00e9s de trop d\u2019invasions et de trop de colonisations, voici mon r\u00e9seaux de routes, quelles sont tes \u00e9pices ?<\/p>\n<p>Je me disais, alors que je croisais (je m\u2019en souviens bien, c\u2019\u00e9tait hier) en plein milieu d\u2019une for\u00eat basse et s\u00e8che que je commentais (plus fort que toi), une b\u00eate (et belle) borne ancienne, trop ancienne, cela se voyait aux mains qui l\u2019avaient polie, aux lichens crustac\u00e9s qui la grignotaient, \u00e0 l\u2019air qui lentement la bouffait, la m\u00e2chait, la recrachait, je me disais Oui, c\u2019est vrai, on peut consid\u00e9rer d\u2019abord les v\u00e9g\u00e9taux comme une pellicule, une pellicule qui recouvre toute la surface du monde (ou peu s\u2019en faut). Et nous d\u00e9coupons \u00e0 grands layons de mots, nous tranchons dans le lard ici la for\u00eat, l\u00e0 la pelouse. Oui, nous savons reconna\u00eetre un arbre d\u2019une herbe, oui nous distinguons aussi un h\u00eatre d\u2019une f\u00e9tuque, oui nous parvenons m\u00eame \u00e0 dissocier le h\u00eatre du ch\u00eane, ou la f\u00e9tuque du brome. Parfois on arrive \u00e0 distinguer de loin toutes les vari\u00e9t\u00e9s de peupliers noirs, parfois toutes les esp\u00e8ces du groupe <em>ovina<\/em> chez les f\u00e9tuques. Et puis ?<\/p>\n<p>Je me disais Et puis ? et je d\u00e9bouchais enfin sur une piste plus large (encore des humains, toujours des humains : humains toujours humains aurait d\u00fb dire l\u2019autre), faite sous pr\u00e9texte d\u2019incendie pour la chasse ou sous pr\u00e9texte de chasse pour la r\u00e9sidence secondaire.<\/p>\n<p>Accablement, d\u00e9go\u00fbt de soi, naus\u00e9e devant ces boursouflures d\u2019\u00e9go.<\/p>\n<p>Je pouvais donc descendre la piste, rassur\u00e9 (mais abattu) et l\u00e0 je me dis ceci qu\u2019aujourd\u2019hui je rem\u00e2che en toute conscience : mais la for\u00eat, mais la pelouse, le <em>Quercion illicis<\/em> (ou for\u00eat de <em>Quercus ilex<\/em> ou ch\u00eane vert, c\u2019est-\u00e0-dire la yeuse) ou l\u2019<em>Aphyllanthion monspeliensis<\/em> (ou pelouse \u00e0 <em>Aphyllanthes monspeliensis<\/em> ou aphyllanthe c\u2019est-\u00e0-dire le bragalou) ne sont pas l\u00e0 pour \u00eatre nomm\u00e9s. Je veux dire : si nous envisageons un instant (ce ne sera pas long) qu\u2019une v\u00e9g\u00e9tation est la mod\u00e9lisation d\u2019un ensemble de facteurs \u00e9cologiques favorisant telle association d\u2019esp\u00e8ces, en aucun cas ces \u00eatres vivants ne signifient que nous sommes bel et bien ici sur un sol calcaire, pauvre d\u2019humus ou de liti\u00e8re, sec, en situation ensoleill\u00e9e de versant sud sous climat m\u00e9diterran\u00e9en. Nous le disons <em>aussi<\/em>, nous le d\u00e9duisons de leur pr\u00e9sence, mais les esp\u00e8ces rassembl\u00e9es ici ne le disent s\u00fbrement pas. Elles ne le disent peut-\u00eatre m\u00eame pas du tout. Elles disent la rencontre, le hasard de se trouver l\u00e0, tout le reste n\u2019est que statistique.<\/p>\n<p>Les plantes ne sont pas des cailloux, mais des \u00eatres vivants : aussi aberrant que cela puisse para\u00eetre, elles se d\u00e9placent, de mani\u00e8re tr\u00e8s diff\u00e9rentes des animaux certes, mais elles progressent et r\u00e9gressent comme une troupe. Et si elles se retrouvent ensemble, ici (jusqu\u2019o\u00f9 va ici ?), ce n\u2019est jamais que la principale motivation de&#8230; la vie. C\u2019est-\u00e0-dire un encha\u00eenement de circonstances hasardeuses qui se nomme destin. Tout pourrait \u00eatre autrement, il en est peut-\u00eatre autrement dans d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s parall\u00e8les, et il n\u2019y a l\u00e0 rien de myst\u00e9rieux ou de pr\u00e9cieux dont se glorifier.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 la mort. Si simple aujourd\u2019hui l\u00e9cher l\u2019herbe, et puis glisser sans bruit. Il n\u2019y a finalement rien d\u2019autre \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Qu\u2019ajouter \u00e0 l\u2019absence des choses ?<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais encore vaguant-divaguant prenant main droite un raccourci qui n\u2019en fut pas un, main gauche une voie de repli qui \u00e9loigna encore, et puis n\u2019\u00eatre plus dans la r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9ographique, soudain. J\u2019avais march\u00e9 tellement que j\u2019avais franchi le fa\u00eete d\u2019un serre et me retrouvais \u00e0 flanc de celui-ci, dessus la combe touffue mais touffue d\u2019arbres.<\/p>\n<p>Il faisait pourtant chaud, la nuit tombait. Combien de temps apr\u00e8s la borne ? Je ne sais pas. Etait-ce le m\u00eame jour ? Je ne sais plus. Ce que je sais pourtant, ce que je sais, c\u2019est (ce fut) la lumi\u00e8re d\u2019un jour qui tombe, meurt, comme une borne, pour cesser d\u2019arpenter jusqu\u2019\u00e0 demain (ou plus). Ce que je sais pourtant ce sont les derniers plis et replis du manteau forestier, les derniers ourlets de buisse \u00e9pineuse (gen\u00eat, gen\u00eat, gen\u00eat \/ fragon, fragon, gen\u00eat \/ asperge, fragon, fragon ; gen\u00eat), sur le pierrier qui singe le vide.<\/p>\n<p>J\u2019arrivai droit \u00e0 l\u2019escalier mouvant, <em>mutatis mutandis<\/em>, emport\u00e9 par mon \u00e9lan \u00e9tourdi, litt\u00e9ralement dans le pierrier.<\/p>\n<p>Mais dans le pierrier c\u2019est d\u00e9j\u00e0 au-del\u00e0 du pierrier mais aussi sous le pierrier, emport\u00e9 \u00e9boul\u00e9 par le mal en pis, cogne \u00e9corche ici, ploie entorse l\u00e0 ; entaille saigne.<\/p>\n<p>Cri, \u00e9clat de roc gris, \u00e2pre, rude.<\/p>\n<p>Comment ai-je pu en arriver l\u00e0. Par quel chemin d\u00e9tourn\u00e9, quelle traverse a pu me causer tant de tort. Et plus d\u2019arbre, et la nuit, me voil\u00e0 perdu, \u00e9pars, et loin, \u00e9loign\u00e9 de moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Assign\u00e9 \u00e0 une grande bouche de pierres s\u00e8ches, enfin ma roulade d\u00e9gingand\u00e9e cesse. Je suis au bord du gouffre, dessus la combe, je pourrais t\u00e9ter la cime de grands \u00e9rables au bout de mon long. J\u2019ai gliss\u00e9, suis tomb\u00e9 dans le pierrier. Mes tempes qui bourdonnent. Pierres plates et pierres aigu\u00ebs o\u00f9 se brise le jour, maintenant en mille morceaux gel\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour un peu je sens le velours de la nuit et ses s\u00e9ides impatients et impitoyables. Un croc qui machine tout cela !<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<center>*<\/center><br \/>\n<br ><\/p>\n<p>Le matin pourtant \u00e9tait doux. Je m\u2019en souviens comme si c\u2019\u00e9tait hier. Samuel \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 la maison et m\u2019avait offert ce livre. Je le jure. Ce livre est <em>Pierrier<\/em> de Chstian Garcin, et je le jure.<\/p>\n<p>Un pierrier, \u00e0 la fin du jour et au bout de la for\u00eat. La premi\u00e8re fois que j\u2019ai rencontr\u00e9 le vrai Christian Garcin, \u00e0 G\u00eanes, j\u2019avais compl\u00e8tement oubli\u00e9 l\u2019existence de ce livre. On avait parl\u00e9 d\u2019arbres, et de ramifications.<\/p>\n<p>Il est revenu \u00e0 moi hier, je m\u2019en souviens bien, alors que je chutais lourdement dans tout ce bordel min\u00e9ral qui prit alors un titre et un nom, allez donc savoir pourquoi, celui du <em>Pierrier de Christian Garcin<\/em>.<\/p>\n<p><em>Ars similis casus.<\/em><\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La r\u00e9alit\u00e9 des faits est quelque chose d&rsquo;illusoire, la seule r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;est ce qu&rsquo;on en dit ou la fa\u00e7on dont on veut bien la consid\u00e9rer. Du bruit dans les arbres Je ne le fais pas expr\u00e8s, je le jure. 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