{"id":9253,"date":"2014-04-24T00:03:16","date_gmt":"2014-04-23T22:03:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9253"},"modified":"2014-07-21T18:43:49","modified_gmt":"2014-07-21T16:43:49","slug":"lasagnes-14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-14\/","title":{"rendered":"Lasagnes \u2022\u00a0Chapitre 14"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/DSCN0834.jpg\" rel=\"lightbox[9253]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/DSCN0834-225x300.jpg\" alt=\"DSCN0834\" width=\"225\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9260\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/DSCN0834-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/DSCN0834-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/DSCN0834.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#990000\">Chapitre 14<\/font><\/h3>\n<p><br ><\/p>\n<p>Carlos Futuna le sait, il accomplira de grandes choses. Carlos Futuna sait qu&rsquo;il a un destin exceptionnel. Ce sont plut\u00f4t les circonstances \u2014\u00a0les circonstances actuelles, on s&rsquo;en doute \u2014\u00a0mais les circonstances g\u00e9n\u00e9rales de la vie \u2014 qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 tendre avec lui, qui lui a mis les b\u00e2tons dans les roues, oui ! \u2014\u00a0qui l&rsquo;ont conduit dans cet \u00e9tat d&rsquo;infirmit\u00e9 qu&rsquo;on lui conna\u00eet, fig\u00e9 dans un quotidien poisseux et toutes sortes de tribulations qui prennent sans cesse un tour dramatique, pour ne pas dire romanesque, et le contraignent \u2014\u00a0lui tiennent la t\u00eate sous l&rsquo;eau oui \u2014\u00a0\u00e0 s&rsquo;agiter \u00e9perdument dans un bocal plein d&rsquo;une mati\u00e8re gluante.<\/p>\n<p>Le charisme de Carlos Futuna n&rsquo;est plus a d\u00e9montrer (il y a m\u00eame, dit-on, des journaux argentins pour le relater) et cette aisance famili\u00e8re l&rsquo;a toujours un peu effray\u00e9. Mais conscient de sa qualit\u00e9 et de sa force, il a toujours r\u00e9serv\u00e9 une part d&rsquo;horizon dans un recoin de son cerveau.<\/p>\n<p>Ce potentiel qu&rsquo;il d\u00e9tient et couve comme un oiseau jaloux l&rsquo;a pour ainsi dire toujours sauv\u00e9 et remis sur le droit chemin. Mais d&rsquo;un certain point de vue, c&rsquo;est ce m\u00eame potentiel qui l&rsquo;a aussi emp\u00each\u00e9 de vivre sa vie.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;il prenne la forme de femmes, d&rsquo;animaux plus ou moins sauvages, ou de villes.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Carlos Futuna est superstitieux et refusa donc par contrat qu&rsquo;apparaisse un chapitre treize. <\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Est-ce que cet \u00e9tat de fait peut \u00eatre envisag\u00e9 comme une cause probable de sa m\u00e9lancolie ? Si certains de ses biographes (je pense \u00e0 Smith 2010 ou De Broizier 2007) ont \u00e9videmment \u00e9tabli une corr\u00e9lation nette entre ses possibles et son r\u00e9el, je crois qu&rsquo;on peut aujourd&rsquo;hui affirmer que non, et balayer ces vulgaires hypoth\u00e8ses d&rsquo;un revers de la main.<\/p>\n<p>La m\u00e9lancolie, chez Carlos Futuna est un paysage, le contenu d&rsquo;un paysage. Il est inh\u00e9rent \u00e0 sa personne, non pas de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9tique, mais d&rsquo;une mani\u00e8re dont aucune science descriptive ne peut encore rendre compte (l&rsquo;\u00e9cologie peut-\u00eatre, avec ses concepts de bouts de ficelle ?).<\/p>\n<p>La m\u00e9lancolie, chez Carlos Futuna, n&rsquo;est pas un sentiment diffus, c&rsquo;est une constitution. C&rsquo;est une pr\u00e9misse r\u00e9it\u00e9r\u00e9e, m\u00eame, de cette journ\u00e9e qui s&rsquo;annonce. Il ne peut en \u00eatre autrement. <\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas que la m\u00e9lancolie soit toujours visible en lui, ou bien l&rsquo;agite continuellement. Ce n&rsquo;est pas non plus une hormone ou un organe. Est un Carlos Futuna m\u00e9lancolique le Carlos Futuna qui, s&rsquo;en en \u00eatre tout \u00e0 fait conscient, glisse imperceptiblement dans ce paysage, qui est un dos de collines plongeant dans un minuscule ru qui par endroit forme un genre de marais. Sur les collines, on voit le soleil (c&rsquo;est l&rsquo;ouest) car ce sont les derni\u00e8res collines avant la pleine agricole.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re de ces collines est complexe, m\u00e9lange d&rsquo;argiles, de sables, de rocailles calcaires ; la couleur de cette mati\u00e8re organique vire du jaune, \u00e0 l&rsquo;ocre, au rouge, au blanc. Il y a des fleurs partout, mais elles sont discr\u00e8tes, les plantes sont basses, souvent ligneuses. Il y a par endroit de la for\u00eat, des bosquets d&rsquo;arbres, mais c&rsquo;est une for\u00eat hostile, basse, sombre, p\u00e9renne et les feuilles, vert fonc\u00e9, sont raides, petites, piquantes ; ou bien ce sont des aiguilles. <\/p>\n<p>Le vent balaye sans cesse les cr\u00eates des collines, ce qui donne \u00e0 l&rsquo;air une transparence insens\u00e9e, qu&rsquo;on voudrait garder toujours dans sa poche.<\/p>\n<p>De la plaine parviennent des bruits de moteurs, de villes, de gens, qu&rsquo;on imagine mais qu&rsquo;on n&rsquo;entend pas. <\/p>\n<p>Sur les cr\u00eates, \u00e0 part le vent, il y a beaucoup de lumi\u00e8res et de ciels (gr\u00e2ce au vent m\u00eame). Dans les combes au contraire, il fait tr\u00e8s sombre et c&rsquo;est tr\u00e8s humide ; de grandes herbes qui se froissent quand on marche dessus, et un sol plut\u00f4t spongieux.<\/p>\n<p>On sait que dans ces fourr\u00e9s il y a des b\u00eates qu&rsquo;on n&rsquo;aime pas croiser seul, comme des sangliers, ou pire.<\/p>\n<p>\u00c7a, c&rsquo;est la m\u00e9lancolie de Carlos Futuna.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Alors qu&rsquo;on ne vienne pas tout m\u00e9langer.<\/p>\n<p><font face=\"century gothic\">Le destin ! <\/font> il dit un jour \u00e0 Spin,<font face=\"century gothic\"> qu&rsquo;est-ce que \u00e7a vient faire au milieu, le destin ! Parle-moi plut\u00f4t du chas d&rsquo;une aiguille, d&rsquo;une collection de vagues, et de toutes les couleurs dans le ciel ! Autant se crever un \u0153il tout de suite ! Parce que tu crois qu&rsquo;on peut comme \u00e7a mettre les pas dans les pas de son destin, comme s&rsquo;il avait d\u00e9j\u00e0 parcouru le monde avant toi celui-l\u00e0 ? Je ne suis pas certain d&rsquo;y croire, moi, au destin. Et je ne parle pas du fait qu&rsquo;on soit toujours (et tous) plus ou moins appel\u00e9s par je ne sais quoi \u00e0 faire ce que nous faisons. Vrai ou pas vrai, \u00e7a, \u00e7a ne m&rsquo;int\u00e9resse pas. \u00c7a ne m&rsquo;int\u00e9resse pas de savoir si je suis ma\u00eetre des mes actions ou pas. Je m&rsquo;en contrefiche. Je m&rsquo;en branle ! Comme je m&rsquo;en branle !<\/p>\n<p>Non ce qui m&rsquo;intrigue, ce qui m&rsquo;inqui\u00e8te moi, au contraire, c&rsquo;est de savoir que quoi qu&rsquo;on fasse, c&rsquo;est ce qui restera de nous, c&rsquo;est ce que les gens retiendront. Ce qu&rsquo;on a fait de bien, ce qu&rsquo;on a fait de mal. Les femmes qu&rsquo;on a aim\u00e9es, les gens qu&rsquo;on a tu\u00e9s. Ce qu&rsquo;on a vol\u00e9. Ce qu&rsquo;on a permis. Ce qu&rsquo;on a construit et ce qu&rsquo;on a bris\u00e9. Eh bien, destin ou pas, quoi que tu fasses dans la vie, c&rsquo;est <i>\u00e7a<\/i> que tu auras fait. <\/p>\n<p>C&rsquo;est pas qu&rsquo;on soit contraint qui me d\u00e9range ou m&rsquo;ennuie. C&rsquo;est que cette contrainte entre en r\u00e9sonance avec tout ton \u00eatre, que ce truc que tu as fait ou pas fait, on te le colle \u00e0 jamais comme un putain de nom. Voil\u00e0 ce qui m&#8217;emmerde.<\/font><\/p>\n<p>A quoi Spin ne r\u00e9pondait rien car il n&rsquo;y avait d&rsquo;abord rien \u00e0 r\u00e9pondre (c&rsquo;est vrai apr\u00e8s tout, on ne lui posait aucune question), et puis il regardait son grand ami, si plein de belle destin\u00e9e, s&rsquo;\u00e9chiner et se morfondre pour des choses que lui, Spin, en tout \u00e9tat de cause, ne consid\u00e9rait pas m\u00eame. Il jouait avec \u00e7a, le Futuna. Non que cela demeurait indiff\u00e9rent \u00e0 ses yeux \u00e0 lui, Spin, ou qu&rsquo;il n&rsquo;y acc\u00e9dait pas par l&rsquo;esprit (au contraire), mais pour lui tout ce qui relevait du r\u00e9el (du monde en somme) \u00e9tait une donn\u00e9e telle quelle, et pas besoin de disserter des heures sur ce qu&rsquo;on doit faire ou ne pas faire. On fait, c&rsquo;est tout. On fait ce qu&rsquo;on a \u00e0 faire. Et on laisse passer les orages.<\/p>\n<p>Spin n&rsquo;\u00e9tait pas superstitieux, lui. Il \u00e9tait cynique.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas de destin, d&rsquo;ailleurs, lui, Spin. Et peut-\u00eatre m\u00eame qu&rsquo;il s&rsquo;en fichait un peu quand, tout en remplissant \u00e0 nouveau le calice de Futuna, il avait ce sourire en coin.<\/p>\n<p>De nouveau, le soleil buvait la mer.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-sans-numero\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-15\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 14 Carlos Futuna le sait, il accomplira de grandes choses. Carlos Futuna sait qu&rsquo;il a un destin exceptionnel. 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