{"id":9228,"date":"2014-04-14T19:53:50","date_gmt":"2014-04-14T17:53:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9228"},"modified":"2014-12-24T23:46:39","modified_gmt":"2014-12-24T21:46:39","slug":"le-chapeau-de-sciascia","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-chapeau-de-sciascia\/","title":{"rendered":"Le chapeau de Sciascia"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/sciascia.ilgiornodellacivetta.jpg\" rel=\"lightbox[9228]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/sciascia.ilgiornodellacivetta-193x300.jpg\" alt=\"sciascia.ilgiornodellacivetta\" width=\"193\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9230\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/sciascia.ilgiornodellacivetta-193x300.jpg 193w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/sciascia.ilgiornodellacivetta.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 193px) 100vw, 193px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>La ville de G\u00eanes rec\u00e8le des secrets partout, et les hasards de la vie se plaisent \u00e0 la parcourir et se terrer dans ses rues. Je passais un jour par la rue des palais o\u00f9 se trouve une incroyable librairie ancienne, o\u00f9 des pi\u00e8ces en enfilade contiennent plus de livre qu&rsquo;elles n&rsquo;en peuvent tenir ; il y a aussi une cour int\u00e9rieure, assez vaste, et tr\u00e8s agr\u00e9able, en plein c\u0153ur de la vieille ville ; et une vieille femme qui sous les ors des plafonds, dans son chandail trou\u00e9, ne renseigne en rien les visiteurs.<\/p>\n<p>Je feuilletais les \u00e9tag\u00e8res de litt\u00e9rature et je regardais de vieilles \u00e9ditions de Sciascia. <\/p>\n<p>J&rsquo;ai une affection particuli\u00e8re pour Leonardo Sciascia, non seulement parce que c&rsquo;est l&rsquo;un des plus grands \u00e9crivains de langue italienne, non seulement parce qu&rsquo;insulaire, non seulement parce qu&rsquo;impliqu\u00e9 (m\u00eame mod\u00e9r\u00e9ment) politiquement, mais aussi parce qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ami de Pierrette Renard, qui \u00e9tait ma directrice de recherche et dont le mari, Philippe Renard, avait traduit et introduit l&rsquo;\u0153uvre de Cesare Pavese en France.<\/p>\n<p>Pierrette me parlait de Sciascia, de la Sicile, de sa maison au-dessus de Palerme&#8230; et j&rsquo;\u00e9tais alors directement en lien avec la litt\u00e9rature, branch\u00e9, heureux et chanceux, directement sur le courant g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Il y avait, dans cette librairie, deux \u00e9ditions Einaudi de <i>Il giorno della civetta<\/i> (<em>Le jour de la chouette<\/em>), les deux \u00e0 vingt euros, ce qui \u00e9tait un peu cher. L&rsquo;une d&rsquo;elle \u00e9tait assez ab\u00eem\u00e9e et, bien que n&rsquo;\u00e9tant pas la version originale, en \u00e9tait l&rsquo;une des premi\u00e8res r\u00e9impressions.<\/p>\n<p>J&rsquo;h\u00e9sitais \u00e0 acheter l&rsquo;un de ces livres. Je les feuilletais, les comparais\u00a0\u2014\u00a0la version plus ab\u00eem\u00e9e me semblait plus chaleureuse&#8230; J&rsquo;h\u00e9sitais ainsi, accroupi dans la trav\u00e9e, et la vieille femme, suspicieuse, vint me trouver pour savoir si je cherchais quelque chose. Elle me demanda si la bouteille d&rsquo;eau \u00e9tait \u00e0 moi. Je lui r\u00e9pondis que rien, et je lui r\u00e9pondis que non. Echaud\u00e9e, elle retourna derri\u00e8re son bureau et me laissa tranquille. Alors que je feuilletais les livres, une petit papier, qui s\u2019av\u00e9ra une enveloppe, tomba \u00e0 terre.<\/p>\n<p>Je le repla\u00e7ai dans l&rsquo;ouvrage lorsque une \u00e9criture ancienne \u00e0 son revers attira mon regard. Je d\u00e9couvris que l&rsquo;enveloppe \u00e9tait adress\u00e9e \u00e0 Filippo Vulpi ou Volpi ou Volri\/Vulri, peut-\u00eatre Volci ou Vulci. En furetant, je d\u00e9couvris l&rsquo;ex-libris du livre aux initiales du m\u00eame (?) VF.<\/p>\n<p>A l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;enveloppe que finalement j&rsquo;ouvris, il y avait une photo elle-m\u00eame encastr\u00e9e derri\u00e8re une petite fen\u00eatre de plastique. Cette photo \u00e9tait un portrait photomaton de Sciascia lui-m\u00eame. A son dos, une autre adresse : <font face=\"courier\">LS, CP 16, 90Catania<\/font>.<\/p>\n<p>J&rsquo;eus soudain l&rsquo;impression d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 un secret d\u00e9fendu, et je fus submerg\u00e9 d&rsquo;une grande \u00e9motion. Mon esprit commen\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 imaginer des voyages et des visages, des accidents divers et des enqu\u00eates infinies.<\/p>\n<p>Je me relevai en me demandant combien de temps pouvait durer le voyage \u00e0 Catane et si j&rsquo;avais le temps d&rsquo;y faire un saut durant mon s\u00e9jour. J&rsquo;allais vite, mais je br\u00fblais les \u00e9tapes. Apr\u00e8s avoir dissimul\u00e9 l&rsquo;enveloppe dans l&rsquo;int\u00e9rieur de ma veste, je me dirigeai vers la vieille femme, achetai finalement un simple <em>Diabolik<\/em> que je saisis au passage et payai en tremblant. La vieille femme me toisa d&rsquo;en-dessous, jugeant de mani\u00e8re n\u00e9gative le fait de rester si longtemps en ces lieux pour une vulgaire bande-dessin\u00e9e de mauvaise qualit\u00e9 \u2014\u00a0du moins \u00e9tait-ce ce que criaient ses yeux, sa moue et l&rsquo;\u00e9trange calvitie qui ornait le dessus de son cr\u00e2ne.<\/p>\n<p><center>\u00b1<\/center><\/p>\n<p>Rentr\u00e9 \u00e0 la maison, j&rsquo;inspectai \u00e0 nouveau la photographie sous une lampe forte \u2014\u00a0j&rsquo;h\u00e9sitais \u00e0 sortir la loupe de philat\u00e9lie, notamment afin de d\u00e9tourner une partie de mon attention.<\/p>\n<p>Je cherchais le plan de la ville de Catane sur Google Maps, puis, presque en m\u00eame temps, lan\u00e7ai le site des Ferrovie Statale, enfin de Trenitalia. Je saisis l&rsquo;adresse de la poste centrale (via Etnea 215, 95124 Catania (CT)), \u00e9galement trouv\u00e9e dans un troisi\u00e8me onglet, dans la fen\u00eatre de Google et observai les alentours sur Google Street View. Je n&rsquo;\u00e9tais jamais all\u00e9 \u00e0 Catane et je me r\u00e9jouissais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de cette excursion inopin\u00e9e, du voyage d&rsquo;une vingtaine d&rsquo;heures en train (une partie de la nuit donc), du passage par Termini, de la travers\u00e9e du d\u00e9troit de Messine que j&rsquo;aime tout particuli\u00e8rement (ce moment o\u00f9 le train scind\u00e9 en deux grimpe sur le bateau, et le premier arancino !). J&rsquo;\u00e9tais donc tout excit\u00e9 lorsque mes yeux se pos\u00e8rent \u00e0 nouveau sur l&rsquo;enveloppe.<\/p>\n<p><font face=\"courier\">CP 16, 90Catania<\/font>. Il me semblait \u00e9vident que CP indiquait la bo\u00eete postale, le num\u00e9ro d&rsquo;une bo\u00eete postale (<em>casella postale<\/em>), mais j&rsquo;eus soudain une interrogation sur le 90. Etait-ce un num\u00e9ro de rue ? Un code quelconque ? En retournant la photo, l&rsquo;image de Sciascia, droit face \u00e0 l&rsquo;objectif, un regard ferme et doux, de petites lunettes que je ne lui avais jamais vues sur d&rsquo;autres photographies, et un chapeau noir qui me rappelait celui que portait Pessoa dans le fameux portrait qui d&rsquo;ailleurs ornait ma table de travail depuis qu&rsquo;un ami cher me l&rsquo;avait envoy\u00e9 (sous forme de carte postale) depuis le Portugal.<\/p>\n<p><center>\u00b1<\/center><\/p>\n<p><i>Pourquoi Sciascia s&rsquo;\u00e9tait-il grim\u00e9 en Pessoa, o\u00f9 a-t-il r\u00e9alis\u00e9 ce portrait, comment cette photographie a-t-elle abouti dans le livre, qu&rsquo;est-ce que je suis all\u00e9 cherch\u00e9 ce livre particulier, dans cet endroit particulier, et pourquoi Pessoa me regardait, maintenant, fixement, s\u00e9rieusement, un peu alt\u00e9r\u00e9, un peu pince-sans-rire, un peu interrogateur, un peu m\u00e9fiant ?<\/i><\/p>\n<p><center>\u00b1<\/center><\/p>\n<p>Je songeais \u00e0 Pierrette qui avait bien connu Sciascia (<i>pas Pessoa<\/i>) et qui en parlait avec beaucoup d&rsquo;\u00e9motion dans la voix et les yeux. Je songeais aux hauteurs de Palerme et je me demandais o\u00f9 pouvait avoir habit\u00e9 Sciascia (<i>pas Pessoa<\/i>). Je me demandais s&rsquo;il avait habit\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 du Monte Grifone que j&rsquo;avais visit\u00e9 pour mon travail une ou deux fois. Les vautours \u2014 les oiseaux \u2014 en avaient disparu \u00e0 cause des app\u00e2ts empoisonn\u00e9s destin\u00e9s aux renards, mais le nom \u00e9tait rest\u00e9<sup class='footnote'><a href='#fn-9228-1' id='fnref-9228-1' onclick='return fdfootnote_show(9228)'>1<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Je me dis alors, et ce fut une esp\u00e8ce de r\u00e9v\u00e9lation telle que seul le hasard ou la fiction peut en produire, que cette poste \u00e9tait peut-\u00eatre plut\u00f4t \u00e0 Palerme. En saisissant <font face=\"courier\">posta palermo catania<\/font>, je d\u00e9couvris en effet qu&rsquo;il y avait une poste \u00e0 Palerme <i>via Catania<\/i>. Et je r\u00e9alisais que le chiffre 90 d\u00e9signait le code postal (un peu \u00e0 la mani\u00e8re de nos d\u00e9partements, ou 90 d\u00e9signerait le chef-lieu Belfort, \u00e0 travers une figure de style, plut\u00f4t que le d\u00e9partement du Territoire-de-Belfort). Le code postal de Catane est en effet le 95.<\/p>\n<p>Il fallait donc que je me rende \u00e0 Palerme, ville dont Sciascia avait \u00e9t\u00e9 conseiller municipal, et que je trouve la bo\u00eete postale num\u00e9ro 16. Et ensuite\u00a0?<\/p>\n<p><center>\u00b1<\/center><\/p>\n<p>Que se passerait-il ensuite ? Sans doute que je ne parviendrais pas \u00e0 l&rsquo;ouvrir, et que je n&rsquo;aurais pas l&rsquo;opportunit\u00e9 de trouver des proches de Sciascia. Toute l&rsquo;histoire construite dans l&rsquo;urgence et l&rsquo;agitation d&rsquo;un esprit d&rsquo;escalier s&rsquo;effondra comme un ch\u00e2teau de cartes. Je pouvais remettre la photo dans sa petite fen\u00eatre et je pouvais m\u00eame la ramener, comme une marque de respect, dans le livre que j&rsquo;avais laiss\u00e9 \u00e0 la librairie. Voil\u00e0 ce que je ferais. Je me disais. Demain je rouvrirai le livre, y glisserai la photographie, et le reposerai \u00e0 sa place. Je serai plus aimable avec la vieille dame et j&rsquo;ach\u00e8terai peut-\u00eatre m\u00eame un autre (un vrai) ouvrage. Un album sur la Sicile, sur Palerme ou Agrigente, ou sur Catane, ou sur Messine, ou sur Roma-Termini.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;heure j&rsquo;effacerais de ma m\u00e9moire tous ces onglets ouverts, et ces pr\u00e9monitions et ces \u00e9lucubrations. Je me servirais un verre de Nero d&rsquo;Avola, j&rsquo;irais prendre un titre de Sciascia dans la biblioth\u00e8que \u2014 ce sera peut-\u00eatre <em>Une histoire simple<\/em>, ou m\u00eame <em>Le jour de la chouette<\/em>, mais ce sera dans l&rsquo;\u00e9dition Adelphi, c&rsquo;est le seul point dont je suis certain \u2014\u00a0je n&rsquo;en ai pas d&rsquo;autres. Et je lirais, sirotant le vin charpent\u00e9, en songeant \u00e0 Pierrette, \u00e0 son mari Philippe, et \u00e0 Sciascia.<\/p>\n<p><center>\u00b1<\/center><\/p>\n<p>Je me saisis donc du livre sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re, je me d\u00e9cidai pour la <em>Civetta<\/em>, quand, comme je me tenais sur la pointe des pieds, chuta, du geste, une enveloppe du livre. Sur le dos, l&rsquo;inscription manuscrite, vieillotte, presque illisible, <font face=\"courier\">FV\/CP90\/16<\/font>.<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-9228'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-9228-1'> Je me souviens que, totalement emport\u00e9 par cette histoire de photographie, je m\u00ealais alors \u00e0 l&rsquo;image du monte Grifone les belles pages de Salvatore Niffoi que je venais de traduire dans <em>Ritorno a Baraula<\/em>, o\u00f9 le narrateur rend visite \u00e0 un fou dans une citadelle perch\u00e9e sur un pierrier o\u00f9 les gardiens pr\u00e9cipitent les chiens errants pour les vautours (ici appel\u00e9s <em>avvoltoi<\/em> et non <em>grifoni<\/em>). Je songeais aussi \u2014\u00a0mais pour d&rsquo;autres raisons \u2014\u00a0au mont Saint Odile. (<i>Pas \u00e0 Pessoa.<\/i>) <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-9228-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La ville de G\u00eanes rec\u00e8le des secrets partout, et les hasards de la vie se plaisent \u00e0 la parcourir et se terrer dans ses rues. Je passais un jour par la rue des palais o\u00f9 se trouve une incroyable librairie ancienne, o\u00f9 des pi\u00e8ces en enfilade contiennent plus de livre qu&rsquo;elles n&rsquo;en peuvent tenir ;&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1090,2588],"tags":[2585,2521,1225,317,303,1198,259,2584,906,833,322,2586,2011],"class_list":["post-9228","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-fiction","category-friction","tag-catania","tag-fernando-pessoa","tag-fiction","tag-genova","tag-italie","tag-leonardo-sciascia","tag-livre","tag-palermo","tag-philippe-renard","tag-photographie","tag-pierrette-renard","tag-poste","tag-salvatore-niffoi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9228","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9228"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9228\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9663,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9228\/revisions\/9663"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9228"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9228"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9228"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}